Jean-Jacques Tyszler – Note d’orientation à l’attention des membres de l’ALI

Note d’orientation à l’attention des membres de l’ALI, en vue des États Généraux et de la prochaine assemblée générale, Jean-Jacques Tyszler, printemps 2018

1-Le pacte de fondation

Je me souviens très bien, alors interne en psychiatrie, de l’ambiance de l’association que j’avais approchée sur la délicate insistance de mon maître Marcel Czermak : le cap était déjà celui de RSI avec le respect du lien entre clinique classique et découverte freudienne, psychiatrie et psychanalyse Lacanienne.

Ce trait d’identification nous a toujours été reconnu par les autres groupes : la poursuite du travail clinique dans le champ de l’adulte comme de l’enfant.

La chance exceptionnelle, je crois, était la présence en commun de trois  » maîtres  » incontestés parmi les fondateurs et les aînés : Charles Melman, Marcel Czermak, et Jean Bergès.

Pour aller à l’essentiel, le nouveau venu saisissait, à son insu, le passage crucial chez Lacan du Nom du Père aux Noms du Père : Charles Melman incarnant au meilleur ce  » Il y a de l’Un  » sans cesse remis sur le métier à tisser chez Lacan, Jean Bergès déclinait à merveille la façon dont les objets se doivent de passer à la moulinette phallique, et je dirai que Marcel Czermak faisait vivre le troisième élément du trépied, le symbole de l’incomplétude de tout système formel : il y a toujours de l’inusité, toujours à déchiffrer … Et aussi toujours à parier au delà de soi même.

Nom du Père, Phallus, S (À) barré, l’écriture d’une transmission plurielle et nouée.

Il ne faut pas réécrire l’Histoire ! Nos publications et nos sites doivent raconter cela par le menu.

Comme d’aucuns comme Marc Darmon, j’ai été tôt coopté au Bureau, pour l’école de St Anne .

Le fonctionnement était alors très différent de celui d’aujourd’hui : les questions étaient discutées voir disputées, qu’elles soient théoriques, cliniques, institutionnelles, nationales ou internationales : on ne savait pas en début de réunion l’orientation qui allait prévaloir, mais en fin de soirée les choses étaient décidées et chacun s’y tenait.

J’ai souvenir bien entendu des polémiques sur les journées « les enveloppes du corps  » annonciatrices de la  » nouvelle économie psychique  » ; celles sur les  » états limites  » ou sur l’autisme …

Formidables moments d’apprentissage de la distinction entre fidélité et subordination, transfert de travail et suggestion.

Il est urgent de recréer cette ambiance faite de confiance et d’exigence, urgent d’associer aux missions les plus hautes des  » jeunes  » talents, les collègues des régions et de l’international déjà chevronnés et soucieux de l’entièreté de la vie associative, des  » écoles « , Ste Anne, et de l’enfant en premier lieu.

Pas de cumuls des mandats ! L’éclatement récent des vieux partis devrait nous enseigner.

Pas de  » concept  » transformé en Loi impérative :  » Nous autres, […] nous nous réunissons en vertu d’une nécessité vitale qui s’impose à certains hommes de notre temps, et la diversité de nos opinions nous est aussi précieuse que la diversité des couleurs et des formes dans les choses « , écrivait Martin Buber en 1901 à Vienne ou Berlin.

2- Renouvellement du pacte

Ce voisin de Freud parle excellemment de ce qui fait  » communauté  » (Gemeinschaft) : nationale, religieuse , familiale , de destin …ou de structure comme nous nous le souhaitons .

Je m’autorise à dire que chaque génération renouvelle, à sa façon, le pacte de fondation.

Il n’y a pas de garantie, pas d’assurance tout risque, mais comment éviter de confier la barre? De préparer celles et ceux qui devront  » entrer dans l’orage  » pour que vive notre discipline.

Je m’honore d’avoir conduit durant ma présidence la bagarre sur l’autisme sur un terrain directement politique, avec l’aide de quelques proches et le soutien de C. Melman.

Qui est préparé aujourd’hui à cette délicate jonction entre politique et psychanalyse ?

L’embrouille récente sur la question desdites  » migrations  » m’a alarmé: nous nous contentons de faire cours alors qu’il s’agit de prendre toute notre place de praticiens au cœur du système de santé. Il nous faut rester dans l’inspiration de Freud qui passant du petit cercle de Vienne à l’Institut du Berlin a tenu à garder la présence de la psychanalyse dans la Cité, signifiant ainsi une forme d’engament social et  »  politique « . Pourquoi la dimension politique doit-elle forcement correspondre à une forme de militantisme ?  » […] C’est à cet être de néant que notre tâche quotidienne  est d’ouvrir à nouveau la voie de sons sens dans une fraternité discrète à la mesure de laquelle nous sommes toujours trop inégaux », c’est ce que Lacan écrivait en conclusion à  L’agressivité en psychanalyse.

Nul caritatisme ! Simple respect du serment à l’Autre. La psychanalyse se doit d’une éthique sans pitié.

Voilà encore un point qu’il nous faudrait discuter ensemble.

Il nous faut penser le  » pratique  » de notre école pratique ; j’ai choisi de faire parler récemment trois psychologues cliniciennes qui ont la psychanalyse chevillée au corps pour les défis de notre actualité. Les étudiants y ont été attentifs.

Façon de montrer que la transmission n’est pas simplement un impossible qui nous sert d’alibi pour nous déclarer impuissant.

Il y a trace chez Lacan de cette ouverture comme seule issue au rétrécissement de notre champ.

D’autres peuvent le raconter.

« Quand, au milieu d’hommes engourdis dans le confort, apparaît une chose nouvelle grosse d’avenir, d’une espèce qui leur est inconnue, pour laquelle ils n’ont ni nom ni étiquette et qui, en regard de ce qu’ils appellent « la vie « , se présente comme la vraie vie dans toute sa puissance et sa beauté, leur méfiance hostile s’exprime généralement par la question : qu’elle est la finalité de tout cela ? Et bien souvent le nouveau, s’il veut rendre raison, ne peut rien répondre à cette question  » (Martin Buber, 1901).

On connaît à la même date l’accueil réservé à Vienne au livre monument de Freud sur le rêve !

3- Que faire dans une époque qui ne fabrique plus de Maître ?

C’est la question la plus difficile.

Ni en philosophie apparemment, ni en psychiatrie à coup sur, ne se reconnaissent au sens classique des Maîtres.

Je dis de Marcel Czermak que c’est  » mon Maître « , comme bien entendu C. Melman occupe cette place d’exception.

Mais pour mes aînés je ne peux plus parler ainsi quelque soit l’estime souvent haute.

Chacune et chacun reconnaîtra facilement cette différence ; cela est vrai dans tous les groupes analytiques : nous sommes dans un changement de paradigme.

Il nous faut trouver un fonctionnement collégial renouvelé ouvert y compris au delà de notre association, se préparant à accueillir telle ou tel, un talent inédit, une voix singulière.

Chez nous ou en dehors, au cœur ou en marge, peu importera ; le sectarisme, le parisianisme et le narcissisme des petites différences sont derrière nous.

L’association est forte de ces grands fondateurs, de leurs séminaires, de sa tradition clinique, des cadres nombreux qui ont pris leur responsabilité dans leur vie de travail ; elle est préparée à faire promesse et à parier sur un point au-delà.