Charles Melman : Le bilinguisme : un fait général

Colloque «Pawol pa ni Koulé»

le 27 Octobre 2013 en Guadeloupe

( transcription, non relue par l’auteur)

….Il y a néanmoins ce qui va faire Un, ce qui sera chaque fois strictement le même, c’est terrible ça la genèse de la langue de ce qui va faire Un, ou de ce qui va originer l’idée du même. C’est la différence qui va faire Un, et qui va originer cette fascination du même là où il n’y a que des éléments différentiels. Et si je me souviens de Saussure, ce qu’il dit bien c’ est qu’ au départ il n’ y a que la parole. Ce qui me paraît problématique c’est justement d’apprécier le fait que tous ces organismes ne sont discernables, tous ces éléments ne sont discernables que dans la mesure où il y a ce curieux animal, qui va émettre ses bruits, autrement dit il faut que ça commence à parler, pour qu’il y ait discernement possible de cette organisation dont cet animal dépend.

Continuer la lecture

A-M Dardigna « la femme savante et le libertin »

Séminaire de recherches Marie Charlotte Cadeau et Charles Melman

conférence EPhEP 25 Novembre 2011 : Anne-Marie Dardigna

La Femme Savante et le Libertin : fil rouge qui crée la spécificité de la société française dans les rapports de l’un et l’autre sexe.

I – Les « Salons » du XVIIe siècle ou le tissage entre hommes et femmes du langage amoureux, mais au prix de la sexualité, refusée par les Précieuses.

Continuer la lecture

Jean-Pierre LEBRUN à propos de : « LA PERVERSION ORDINAIRE Vivre ensemble sans autrui »

SEMINAIRE du 29/03/2008 à Marseille à propos de :

« LA PERVERSION ORDINAIRE

Vivre ensemble sans autrui »

Edition DENOËL

C’est toujours un petit peu délicat de parler d’un livre quand çà fait presque un an et demi qu’il a été édité et deux ans qu’il a été écrit ; depuis il y a déjà d’autres choses qui sont passées ; çà n’annule évidemment pas ceci mais en même temps les questions ne sont plus tout à fait d’office structurées de la même façon. J’avais envie de repartir de la remarque pertinente de Jean-Pierre Rumen qui disait d’une manière très simple que la question de la structure psychique d’un sujet n’est pas d’office la seule question à poser comme telle puisque on peut également se demander que devient tel sujet dans tel contexte? On évoquait évidemment le totalitarisme nazi ; on peut se demander à juste titre dans un système totalitaire analogue, s’il venait malheureusement à se reproduire (ce dont je doute car il ne se reproduit jamais sous la même forme) mais que ferions-nous? Qu’aurions-nous comme possibilités d’intervention?

Mais c’est vrai que ça déplaçait du coup très bien une question que je trouve extrêmement importante et que je vais essayer de résumer comme cela car c’est la question de ce livre et d’autres déjà :

  • quelle est l’incidence du discours social sur la construction de la subjectivité et même parallèlement à çà (question également abordée avec Dany Robert Dufour)

  • quelle subjectivité sommes-nous en train de produire?

Ceci est très bien résumé par Luc Dardenne dans son journal où il pose la question de savoir quelle société produit un jeune homme qui vend son enfant? Voilà, c’est la même chose. Vous auriez tout à fait raison de dire que ce n’est pas nouveau : il y a toujours eu des gens qui ont vendu leurs enfants. Oui mais ce n’était pas Mr et Mme Tout Le Monde, la particularité de ce fameux film « L’Enfant » et d’autres qu’on pourrait très bien rencontrer n’importe où ici en sortant, ils n’auraient rien ni d’un psychopathe, ni de quoi que ce soit, avec en plus des réponses du style : « Ben de toute façon pourquoi tu te fais du souci » dit-il à sa compagne « puisqu’on peut en faire un autre? » Donc voilà, c’est la même question prise par un autre bout.

Moi je la pose un peu différemment maintenant. Je demande (peut-être à la suite justement du travail de scène avec Dany Robert Dufour) :

  • qu’est ce que c’est que cette subjectivité néolibérale?

  • quel est le processus de la subjectivité néolibérale?

Parce que je crois que c’est un peu çà que l’on est en train de vivre et à quels avatars cela risque-t-il de nous emmener, ceci n’étant pas du tout (en tout cas de mon point de vue) un problème de jouer les quelconque Cassandre mais plutôt d’essayer de voir comment à la place que nous occupons soit comme analystes, soit comme (car on est quand même de plus en plus nombreux) psychanalystes (comme référence à la psychanalyse mais qui ne reçoit pas nécessairement des gens en cure) comment peut-on intervenir d’une manière qui soit la plus intelligente possible, la plus rigoureuse, la moins inadéquate. Voilà ; la question est toute bête, elle n’est pas très compliquée.

Or il semble que cela aille de paire avec une autre question que je trouve extrêmement importante qui est de savoir :

  • est-ce que c’est du ressort de la psychanalyse?

J’ai eu des dialogues assez vifs avec des collègues pour qui (je respecte leur position mais ce n’est pas la mienne) le seul enjeu pour la psychanalyse c’est de se poser la question de savoir quelle est la structuration psychique quand quelqu’un vient nous voir et à quoi se réfère-t-il dans son histoire, dans son trajet, dans ses signifiants…Au fond, toutes les questions de modification de société aujourd’hui ne nous concernent pas vu qu’elles risquent de tirer la psychanalyse du côté de la sociologie par exemple voire même de la psychothérapie puisqu’au fond c’est une vrai question dans la mesure où on a affaire à un discours social qui a été structurant, extrêmement organisateur, pyramidal, enfin tout ce que vous voulez, on ne va pas épiloguer là-dessus ; il est évident que s’il y avait des conséquences sur la structure psychique de la majorité des sujets, le fait qu’il n’y ait plus ce type de fonctionnement pyramidal a aussi des conséquences et donc la question peut très bien se poser, on peut très bien dire que le psychanalyste n’intervient que quand le sujet essaye de se remettre en ordre avec son désir (pour aller vite) et il n’a pas à prendre en compte les conséquences de ce que les sujets sont complètement absorbés par exemple dans la jouissance. La dimension de structuration qui est nécessaire, çà relève de la psychothérapie. Je ne suis pas d’accord avec çà. Je pense que l’analyste, à partir du moment où il s’intéresse à ce qu’il en est de la réalité psychique, a bien sûr à prendre en compte où se trouve le sujet, s’il est dans les avatars du désir (bon pourquoi pas) mais s’il se fait que (on le voit émerger aujourd’hui) les sujets sont de plus en plus englués dans leur jouissance, la question se pose quand même et à quoi cela correspond-il? et deuxième question comment intervenir justement?

Alors çà c’est un peu le travail de ce livre dans un premier temps. Alors j’ai aussi écrit ce livre avec l’intention que çà passe la rampe un peu parce que je trouve que c’est très difficile de faire passer la rampe au discours analytique (je ne parle pas du discours analytique au sens lacanien, je parle au sens commun de faire entendre çà un peu en dehors de nos milieux) car je crois que la psychanalyse est quand même un peu en difficulté pour se faire entendre dans d’autres milieux donc c’est une question aussi importante.

J’ai essayé de soutenir çà et c’est vrai en commençant par parler du type de modifications de fonctionnement de la société dans laquelle nous sommes pris que je résumerais très simplement et moi je partage là les positions de quelqu’un comme Marcel Gauchet sur cette question à savoir qu’au fond nous sommes en difficulté avec le fait d’avoir abouti, d’avoir réussi à nous débarrasser de toute intervention hétéronome, de toute intervention d’une hétéronomie dans la constitution du discours social. Désormais c’est nous qui nous occupons de nous même et nous ne nous référons plus à quelque chose d’autre. C’est une opération qui a pris un très long temps donc il ne faut pas croire que parce que çà a été commencé à la Révolution française et aux Lumières çà c’est réalisé immédiatement. Il a fallu attendre pour que çà aboutisse dans l’esprit de chacun dans notre société en tout cas et nous en sommes là aujourd’hui donc par rapport à une société qui est essentiellement organisée autour de l’autonomie et autour de la réussite de s’être débarrassée d’un locataire dont tout lieu d’autorité que vous pouvez écrire avec un « h » ou avec un « a » comme vous voulez. Vous avez la hauteur, le ciel. Le ciel est désormais vide mais la question se pose alors pour moi avec beaucoup d’importance c’est de faire la distinction entre ceux qui estiment qu’ils sont débarrassés de cette hétéronomie et donc ils peuvent se prendre en charge ou ceux qui estiment que justement il suffit d’en être affranchi pour être tranquille. C’est deux voies pour moi tout à fait différentes. Soit on dit : « l’hétéronomie on en est quitte, c’est fini, on est libéré et il n’est plus question que quiconque se mette à cette place là parce que c’est toujours une place dont on abuse, dont on ne fait qu’abuser » ou bien on dit « et bien d’accord, il n’y a plus de propriétaire, plus de locataire principal à cette place mais la place elle est toujours là et non seulement c’est difficile de ne plus disposer de la place reconnue comme hétéronome mais en plus de çà c’est extrêmement compliqué d’arriver à partir du moment où on est tous sur le même pied à reconnaître la pertinence de cette place différente que quand même quelqu’un va devoir occuper ne fût-ce que momentanément pour les besoins de la cause ».

Et je vous signale que c’est tout l’enjeu des deux derniers ouvrages de Gauchet sur le travail de la démocratie puisque c’est la question de la légitimité que l’on voit aujourd’hui à l’œuvre en grande difficulté par exemple dans nos équipes soignantes que nous connaissons bien et où la difficulté est quand même extrêmement présente de savoir comment est ce qu’elle s’organise. Je ne sais pas si vous avez eu écho de ce petit article écrit dans Le Monde par un chirurgien récemment qui s’appelait « La déprime du bistouri » où le chirurgien se demandait comment on fait pour organiser encore une équipe. Il y a eu une émission « Répliques » la dessus qui était intéressante parce que quand Finkielkraut s’est même permis de demander au chirurgien s’il y avait un problème d’autorité, il était tellement embarrassé de répondre oui qu’il s’est littéralement emmêlé les pinceaux pour essayer de répondre oui tout en répondant non. Enfin c’était très compliqué ; il ne pouvait pas reconnaître qu’il y a un vrai problème là. Tous ceux qui travaillent dans les institutions collectives savent bien qu’il y a beaucoup d’intérêt à demander l’avis d’un chacun. Je trouve que c’est un progrès tout à fait intéressant que tout un chacun puisse donner son avis. La question est encore de savoir qu’est-ce qu’on fait quand tout le monde a donné son avis? Et qui décide? Alors je ne suis pas du tout pour que le modèle de hier du patriarcat revienne c’est vraiment pas du tout mon idée. Je dis que de ne pas se poser la question de savoir comment on résout cette question ça c’est nous laisser dans une impasse qui va nous coûter très cher. C’est tout. Il faut la résoudre. Il faut trouver comment on fait avec çà et donc c’est une question.

Alors c’est un peu comme ça que je me permets de lire toute l’évolution du discours social aujourd’hui. La question alors se pose (c’est une construction que je fais là), un peu à l’envers de la clinique dont on part habituellement. La deuxième question est : est-ce que ce type de difficultés a des effets et comment alors sur les sujets au sens général du terme?. Je réponds oui par le biais de l’éducation parce qu’il y a quand même quelque chose de très important c’est ce à quoi se référent des parents pour pouvoir s’autoriser d’occuper cette place d’altérité générationnelle pour les enfants. Cà aussi çà apparaît anodin et banal ; il n’empêche que je suis désolé de vous l’apprendre mais il n’y a pas de traces dans notre histoire d’une société où les parents ne se sont pas sentis spontanément en droit d’être parents . Il n’y a pas de traces de çà! C’est la première fois que çà arrive, qu’un Etat pense à des formations à la parentalité. Alors on peut dire que tout çà c’est anodin, çà n’a pas d’importance ; il n’empêche que quand même qu’est-ce que çà veut dire que çà soit tout d’un coup l’Etat qui s’occupe de çà? Vous savez qu’il y a les problèmes aujourd’hui de l’école qui sont extrêmement importants. C’est le même type de question à mon avis et les problèmes aussi du politique d’ailleurs puisque au fond à partir du moment où nous avons réussi à être ceux qui nous organisons nous-même figurez-vous que le projet politique s’effondre. Il n’y en a plus. Le seul projet politique qu’il pourrait encore y avoir n’est plus de se battre contre l’autre, de s’en prendre à l’altérité, ce serait justement de penser des modalités à partir de nous-mêmes de comment construire un système qui tienne sérieusement la route et qui pourrait permettre de prendre en compte ce que sont les conditions de l’humanité tout simplement.

Alors, c’est l’autre versant , la 3ème partie, j’explique çà par l’éducation il y a une incidence par là puisque c’est comme çà que j’explique la difficulté de certains parents aujourd’hui que nous connaissons tous et que nous avons vu fleurir dans nos consultations de dire non à leur enfants. Je ne crois pas que ce soient de mauvais parents, je ne crois du tout que ce soit de cet ordre là.

De la même façon qu’on pourrait se dire : comment se fait-il qu’il y a aujourd’hui grande difficulté à trouver des directeurs par exemple dans des services médicaux? On ne trouve plus de médecins qui veuillent bien être responsables d’un service. La raison à mon avis est très simple : c’est que cette délégitimation qui est en jeu dans le discours social fait que la personne qui doit s’engager pour faire entendre quelque chose de cette différence générationnelle se trouve en difficulté parce qu’elle n’estime plus (à juste titre) avoir la légitimité pour le faire et donc du coup elle doit puiser dans ses ressources propres au risque d’apparaître comme celui qui impose à l’autre quelque chose alors que justement elle n’est là, elle ne le fait que parce qu’elle ne veut pas avoir d’office la mainmise sur l’autre (çà arrive bien sûr, on le sait mais ce n’est pas cela la majorité des cas), c’est plutôt simplement pour lui faire entendre quelque chose.

Vous connaissez aussi toutes les difficultés des enseignants à devoir supporter le fait de mettre des notes mauvaises, le risque d’avoir les parents à dos…je passe sur le système dans lequel on se trouve et les difficultés pour faire face à ce qui est aujourd’hui la difficulté qui est la nôtre et que nous devons prendre à sa juste mesure.

C’est çà qui m’amène à la 3ème partie de ce livre où j’essaye de me demander mais quelles conséquences cela a-t-il sur le fonctionnement psychique de certains sujets dont on a l’impression aujourd’hui (çà rejoint d’une certaine manière le propos de C. Melman dans L’Homme sans gravité) qu’ils procèdent de cette fameuse nouvelle économie psychique. Je n’aime pas moi personnellement cette appellation parce que j’ai trop l’impression que cette économie a toujours été là mais elle n’avait pas la prévalence qu’elle a aujourd’hui. C’est pas tout à fait la même chose. Cà c’est mon point de vue à moi. L’essentiel de mon propos est de faire émerger alors comment est-ce que ce type de fonctionnement de ce que nous privilégions comme cette subjectivité néolibérale a quand même quelques difficultés et risque d’avoir quelques difficultés à intégrer la notion de l’altérité pour des raisons que nous n’allons pas longuement développer ici. J’ai profité d’un terme introduit par G. Deleuze dans sa préface du livre Vendredi ou les limbes du Pacifique de M. Tournier où il parle de « sans autrui » je trouvais que c’était assez joli pour faire entendre que nous ne sommes pas sans « Autre », il y a toujours de l' »Autre », l' »Autre » langagier est toujours à sa place mais c’est un « Autre » que d’une certaine manière on tolère qu’il ne soit pas habité alors cela rejoint la question que l’on a posé tout à l’heure à mon avis et que je suis en train de travailler puisque j’ai donné d’autres termes, d’autres noms à ce type de subjectivité c’est à dire une subjectivité sans autrui que vous pouvez voir à l’œuvre quand quelqu’un va au bureau de tabac avec un téléphone portable, en train de téléphoner à je ne sais qui, qu’il s’adresse en désignant à la buraliste le paquet de cigarettes qu’il veut, en sortant l’argent de sa poche et en partant comme s’il n’avait rencontré personne. Des exemples comme celui-là il y en a plein d’autres. Donc là c’est une sorte de modalité de fonctionnement où l’altérité, on n’a plus l’impression qu’elle est vraiment là, mais on peut rencontrer cela à plein d’endroits.

Vous rencontrez aussi quelque chose que j’ai appelé la mèreversion mais on pourra y revenir plus loin car je vous dirais ce que je développe depuis là-dessus. Ou alors ce que j’ai appelé aussi les enfants des limbes parce qu il y a quelque chose que vous connaissez sans aucun doute dans l’histoire de la Chrétienté qui était la question de savoir qu’est-ce qu’on faisait avec les enfants qui mourraient sans avoir été baptisés alors çà a été une grande disputatio. Si vous remplacez la frappe du baptême qui introduisait l’enfant dans la Chrétienté par la frappe du symbolique qui est quand même ce à quoi nous sommes tous destinés du fait de notre humanité et bien il y a quelque chose que l’on peut se demander : que deviennent les sujets qui sont dans le symbolique (comme les Chrétiens enfants sont dans la Chrétienté) mais qui ont comme évités de recevoir la frappe de ce que çà signifiait? Autrement dit c’est une grande question de savoir qu’est-ce que deviennent ces sujets-là? Et est-ce qu’aujourd’hui nous ne sommes pas en train de favoriser des sujets pareils? Je pense qu’on en a des exemples d’ailleurs très clairs. Il y a un très bel exemple de çà c’est Ken Park de Larry Clark. Je suis pour la comparaison avec La fureur de vivre avec James Dean où l’un habite son affaire, sa fureur de l’adolescent quand l’autre n’y est plus du tout et devant le réel auquel il a à faire face il laisse tomber les bras et n’habite plus son existence.

Alors de nouveau n’en faisons pas des critères absolus mais ma question derrière c’est : comment ré-intervenir si quelqu’un se trouve dans cette difficulté de pouvoir investir, subjectiver son existence? C’est cela la difficulté et quel doit être notre type d’intervention? Est-ce que l’intervention qui consiste à le laisser venir, à le laisser dire… et bien je crains que ce soit insuffisant à ce moment là c’est d’ailleurs pour cela qu’il y a un chapitre sur cette question pour autant qu’il n’estime pas que sa tâche analytique se résume au fait de pouvoir remettre le sujet en action avec son propre désir parce qu’à cet endroit là il y a comme quelque chose, une habitation qui n’est même pas au programme.

C’est pour cela que je vais parler de mèreversion pour terminer car c’est un peu le travail sur lequel je suis parti maintenant (ce sera le thème de mon prochain livre après celui sur les institutions) j’appelle cela maintenant l’économie de l’arrière-pays ; je me réfère à ce fameux texte de Freud où il parle en 1931 de la sexualité féminine et où il essaye de montrer que dans le rapport de la petite fille il y a quelque chose qui s’appelle le pré-oedipien et il le compare à une sorte d’équivalence à la civilisation mycénienne qui est derrière la civilisation grecque. Alors mon idée d’arrière pays ça vient du pré-oedipien çà veut dire que ça se mature mais je ne crois pas que c’est une question de maturation c’est vraiment une question de modification de l’économie psychique en passant d’une économie du deux à une économie du trois et comment à ce moment là ce que j’appelle l’économie de l’arrière-pays ie au fond c’est toujours celle qui a commencé par prévaloir pour n’importe quel sujet , qui continue de fonctionner et devient même prévalente avec toute une série de conséquences dont entre autre un symptôme je crois qui est l’envers de l’addiction (car le premier symptôme que ça provoque c’est évidemment l’addiction : un sujet qui est addicté à l’autre, qui est absorbé par l’autre, qui n’a plus cette capacité de s’individuer ou en tout cas qui n’estime pas qu’il va devoir faire le travail) c’est l’absence à soi-même (le sujet peut être tout à fait pour moi ce que Lacan nommait le nommé-a qui est préféré au nom-du –père c’est de l’ordre d’un sujet qui est tout à fait capable de glisser de zapper, qui parle , fonctionne…néanmoins il est comme pas là, il ne s’habite pas il est resté dans les limbes, il a pas vraiment mordu on pourrait dire à la subjectivation) et ça me semble être l’axe sur lequel je vais travailler pour le moment pour essayer de me demander si ce n’est pas quelque chose à quoi nous avons affaire avec l’éventuel surgissement , cela pourrait rendre compte de certaines violences surprenantes inattendues de la part de sujets qui sont tout à fait cools, calmes, du style : la tuerie de Colombine et donc nous revenons à cette question de savoir dans un tel contexte de difficultés sociales générales, il n’y a pas que la question de la structure du sujet, mais comment est-ce que le sujet est aidé ou pas par le discours social à s’affronter à quelque chose à quoi il ne peut pas échapper de s’affronter c’est ce que Freud dans L’avenir d’une illusion appelle le travail de rencontrer l’hostilité « il faut quand même bien qu’on arrête » dit-il « de rester des enfants » et donc d’accepter l’hostilité et donc d’accepter l’altérité de l’autre qui vient vous égratigner, ne pas fonctionner comme vous le souhaitez et vient vous interpeller.

Alors ces questions que je travaille pour essayer de rendre compte de quelque chose qui n’est pas d’office de l’ordre de la psychose, qui n’est pas la névrose comme on l’a toujours connue et que j’ai là appelé perversion ordinaire mais bon je ne tiens pas plus que cela à ce terme sauf à quand même reconnaître que ça a des allures perverses, c’est assez évident, je ne crois pas du tout que ce soit une véritable perversion mais au contraire c’est plutôt une façon de se positionner qui permet d’être effectivement absent à soi-même avec toutes les conséquences que l’on peut en tirer.

Alors ça ramène (je termine la présentation sur ça) justement la question de l’incidence de notre discours social (renvoi à la pièce de Dufour) il y a quelque chose dont je crois qu’on doit prendre la mesure il n’y a pas de société qui ait été plus proche que la notre de pouvoir permettre et même de valoriser le trajet singulier d’un chacun c’est quand même il faut le dire le grand bénéfice de notre démocratie mais il y a quand même là une aporie quelque part car le discours collectif, c’est repris très clairement dans certains textes de Freud, il n’y a pas de sociétés qui n’exige la prévalence du collectif sur l’individuel, il n’y a pas moyen de faire autrement simplement parce que c’est même comme cela dans la langue puisque au fond apprendre la langue dite « maternelle » ce n’est quand même rien d’autre que de passer d’un babil privé à une langue commune à tous donc c’est bien accepter la frappe de la prévalence du collectif sur la singularité du sujet. Pas de société donc qui ne puisse vouloir la prévalence du collectif mais que fait (c’est là l’aporie) une société qui se donne comme objectif de permettre le développement de la singularité, comment est-ce qu’elle fait pour nouer le fait de pousser à la singularité et en même de rester celle qui au nom du collectif limite la singularité? Si elle ne règle pas cette aporie elle s’expose à être critiquée ce que l’on constate dans : « à chaque fois qu’on me limite dans ma singularité, on n’a rien compris à ce que je suis et donc j’ai le droit ou de me déclarer victime ou au contraire de me rebeller contre le sort que l’on fait à ma triste petite personne qu’on n’a pas vraiment pris en considération. » Vous voyez que là on est dans un point très compliqué d’aporie et voilà des choses pour lesquelles nous avons quelques difficultés dont il faudra tenir compte à l’avenir dans nos pratiques au quotidien parce que je rejoins ma question psychothérapie-psychanalyse?,

Je n’ai pas du tout l’impression ni l’intention de penser que la psychanalyse est capable de constituer une conception du monde qui pourrait tout régler ce n’est pas du tout çà, simplement le repérage du canal de la psyché vient quand même bien indiquer qu’il y a des points incontournables. Nous sommes des êtres humains à savoir des sujets qui sont dans une sensorialité continue et qui n’ont d’autres moyens pour se faire entendre que d’en passer par le discontinu de la parole. Cela suppose (c’est très joliment dit en français) de l’inter-dit pas moyen de faire fonctionner les choses autrement et comme dit Freud dans L’Avenir d’une illusion, les interdits, le seul sur lequel tout le monde est d’accord (mais comme vous le savez il y a déjà eu des exceptions) c’est l’interdit anthropophagique (on ne se bouffe pas au sens propre du terme). L’interdit de l’inceste, c’est très fragile, l’interdit du meurtre n’en parlons pas car il y a des endroits où c’est déjà prévu qu’on puisse tuer, alors pour ce qui est de l’interdit de la concupiscence, le vol…ça ne marche pas du tout. Mais l’interdit de l’inceste sur le plan psychanalytique c’est quand même ce que je crois être un invariant anthropologique fort puisque ça équivaut à contraindre le pas de la culture puisque c’est le pas de passer ce que Freud appelle le grand pas de la culture préhension de la sensorialité entre autre de la mère à la préhension par la conjecture, par la pensée de qui est le père. Ce n’est plus le cas aujourd’hui puisqu’on peut connaître avec le même niveau de certitude qui est le père de qui est la mère, donc tout cela est ébranlé mais n’empêche cette question d’essayer de contribuer comme analyste (tâche que l’on peut se donner) d’essayer d’éclairer les variants anthropologiques auxquels nous ne pouvons pas échapper. Ce n’est pas pour autant que nous devons dire comment les agencer. Exemple: les fameux rites de passage que nous connaissons comme ayant existés dans toutes les sociétés qui n’ont d’autres objectifs en fin de compte que d’aider l’enfant en le contraignant, de le contraindre et de l’aider, les tâches sont simultanées, à se séparer de la mère, à quitter le tout premier milieu pour aller prendre sa place dans la société ; c’est ça tous les rites d’initiation et de passage avec une dimension de contrainte tout à fait inéluctable mais pas de contrainte pour mettre la mainmise mais de contrainte pour l’aider à renoncer à ce à quoi il veut renoncer car c’est la seule manière de le faire devenir un sujet désirant. Aujourd’hui nous nous plaignons qu’il n’y a plus de rites de passage, je crois que c’est vrai on est en difficulté avec çà. Mais donc on est en difficulté avec le fait (pour aller vite) d’inscrire l’interdit de l’inceste et il me semble moi dans la clinique que j’entends (qui n’est pas nécessairement la clinique de l’analyste) qu’il y a aujourd’hui de nombreux sujets pour qui l’inscription de l’interdit de l’inceste ne s’est pas faite.

Alors se pose une question : comment est-ce que l’on fait çà, comment est-ce qu’on aide à remettre çà en place, le cas échéant? Si la psychanalyse ne veut pas être rangée dans un tiroir ou dans un musée, il faut qu’on assume ces questions. Je ne prétends pas avoir les réponses finales à tout cela. Je souhaite et en tout cas je fais ce que je peux pour qu’on les pose.

Virginia Hasenbalg : Objet a et transfert

Journées Topologie, juin 2012

No habrá nunca una puerta. Estás adentro

Y el alcázar abarca el universo

y no tiene ni anverso ni reverso

ni externo muro ni secreto centro.

El laberinto, Jorge Luis Borges

 

Je vous plonge exprès avec ce poème dans une langue pour beaucoup étrangère. C’est une façon comme une autre de vous confronter avec le fait que le réel c’est ce qui est exclu du sens. Les exilés, les immigrés, le colonisés ont l’expérience du lieu qui se trouverait un peu en dehors de ce qui fonctionne comme allant de soi. Et pourtant… le sens du poème est bien le contraire:

Il n’y aura jamais une porte. Tu es dedans.

Et le château fort cerne l’univers

qui n’a ni endroit, ni revers

Ni mur externe ni centre secret…

Les poètes, comme les analystes ont un savoir sur notre condition. Leur dire montre ce qu’il en est de l’existence de sujet inconscient, dupe et errant dans les champs définis par le nœud.

Lacan avait lu Borges. Il accède grâce à lui à la notion de nullibiété (Wilkins) ou nullibiquité, selon les versions. Ce signifiant désigne dans La lettre volée le lieu de nulle part de la lettre, autrement dit, ce qui manque à sa place. Il désignera plus tard dans le séminaire D’un Autre à l’autre (21 mai 1969), l’exclusion de la jouissance. Un cercle se ferme, dit Lacan, lorsque un savoir émerge grâce à une exclusion de jouissance. Le symbolique permet ladite exclusion, et ce qui est exclu s’affirme comme réel. (Réel apte à la Jouissance?)

Le poète sait en se laissant porter, parler par lalangue. Son savoir est intuitif, ce n’est pas un savoir constitué. Le savoir constitué, celui de la connaissance, celui de la science, séparent la plupart du temps, la place de l’objet et celle de l’observateur. Or, dans l’analyse, il n’y a pas de place pour l’entomologiste ni pour le neuroscientifique ou le généticien à la recherche du gène perdu… L’analyste est dedans, et ce que Borges nous rappelle c’est que l’analyste même s’il peut se penser en dehors, il fait structurellement partie du dispositif analytique : c’est ce qui rend le nœud d’un accès si difficile et en même temps porteur d’enseignement.

Nous sommes dans le nœud. Penser qu’il puisse y avoir une porte relève aussi de la croyance. Penser qu’il y ait une porte qui nous sépare d’un espace à trois dimensions ou dans le temps, n’est qu’un alibi pour entretenir la croyance que la vie n’est qu’un préambule pour la vrai vie, celle derrière la porte, derrière le rite initiatique, ou derrière la mort, dans l’au-delà. La croyance religieuse peut faire de nous un voyageur dans un train qui voit défiler la vie à travers de la fenêtre. Il en va de même lorsque le chercheur somme son objet bien positivé de dire son dernier mot. C’est pas ça le dernier mot.

Le discours analytique implique un radical bouleversement de cette idée que l’on puisse se tenir en dehors. Et la distance, qui n’est qu’une métaphore pour dire le recul qu’on est amené à prendre vis à vis de la passion ou de la jouissance, est limitée par ces aires du nœud, dont la souplesse n’est pas infinie. Y a des limites. La jouissance serait donc contenue. La vie étant faite de tiraillements.

 

Puisqu’il n’y a pas de porte, la psychanalyse opère dans l’actuel.

Somme toute, disait déjà Lacan dans le séminaire sur l’angoisse, il n’y a rien que ce qui est actuel, c’est bien pour ça qu’il est si difficile de vivre dans le monde (…) de la réflexion. (28 nov. 62)

 

Notre repérage doit passer par la synchronie de la structure, qui met en acte, dans l’actuel, le dire d’un sujet désirant. Cette drôle de temporalité de l’actuel est construite, produite par l’interprétation. Elle est rendue manifeste. Elle permet à l’analysant de saisir que le sens n’a pas le dernier mot, c’est pas là non plus le dernier mot, l’inconscient est le réel qui lui ek-siste et se rappelle à lui dans l’instantanée d’un signifiant qui le déplace, l’étonne, le fait vaciller de ses certitudes. Qui peut contredire son intention, le sens qu’il attribue a son action, tout en dévoilant son désir. On peut alors dire qu’on attrape ces signifiants comme on attrape des papillons… Voilà notre seule matière. Le nœud nous aide à cerner que pas tous les signifiants ne se valent de la même manière. Il y en a qui sont porteurs de croissements et des coincements dans leu équivocité.

C’est des coincements du nœud, de ce qui dans le nœud détermine des points triples du fait du serrage du nœud que le sujet se conditionne.

C’est à peu près tout ce que Lacan dira sur le sujet dans RSI.

Est-il, le sujet, devenu l’effet du nœud, comme autrefois il était effet du signifiant? Et barré parce que désirant, son acte étant celui d’un dire tendu par un objet maintenant coincé?

Sur l’autre repérage classique, celui du grand Autre, Lacan ne retiendra que le grand Autre réel.

S’il y a un Autre réel, il n’est pas ailleurs que dans le nœud même. Et il ajoutera que c’est en cela qu’il n’y a pas d’Autre de l’Autre. Leçon 8, 18 mars 1975

Cette formulation « pas d’Autre de l’Autre » demeure un point d’ancrage. Lacan va le situer dans le champ J(A) en disant que c’est ce qui donne consistance au symbolique. Chaque rond est autre par rapport aux deux autres, mais, il n’y a pas d’Autre de l’Autre.

Cette expression, Autre Réel, est utilisée par Lacan au début de son enseignement, pour rendre compte du temps de la constitution du sujet, peut être de la mise en place du nouage lui-même. Cet « avant le sujet » rejoindrait-il, de par son rapport à l’Autre réel, un « après du sujet », celui de son élision par l’effet du signifiant, celui de son évanouissement devant l’objet a, qui en tant que présence énigmatique, s’il en est une, produit de l’angoisse mais demeure source du désir?

Quelle place alors donner à l’autre repère, au fantasme et ses conditions spatiales dans la réalité, lorsque Lacan dit que l’espace à trois dimensions, celui de la réalité, est conséquence du nœud? L’espace en 3D serait-il celui du fantasme, et en tant que tel conséquence du nœud? Quoi dire de l’espace où se tient ce « praticable », qui est l’expression de Lacan pour situer la mise en scène en fausse perspective propre au fantasme ?

Autrement dit, il me semble que le fantasme ne soit pas réductible au nœud, mais le nœud, ne définirait-il pas un espace lacanien où se tiendrait le fantasme?

Avoir accès à cet espace où se tient le fantasme serait être averti de sa fonctionnalité fictive tout en étant dupe?

Reste néanmoins la question de ce qui fait tenir cette affaire de trois éléments ensemble. N’oublions pas que c’est le sens même du mot consistance, ce qui fait tenir ensemble. Permettez moi l’audace de vous dire deux mots, peut-être trois! sur Gödel qui employa ce terme de consistance en mathématiques. Ses théorèmes, dont j’avoue mon ignorance de l’outil mathématique pour pouvoir les appréhender à leur juste valeur, semblent dire qu’il n’y ait de consistance dans un système donné sans incomplétude, pas de consistance sans incomplétude : ceci ressemble beaucoup à nos consistances trouées… Et sa démonstration sur l’existence de l’indémontrable, qui pose qu’on n’est jamais à l’abri de rencontrer dans un système un énoncé dont on ne puisse pas dire si il est vrai ou faux, semble introduire une ouverture au-delà de la logique binaire, celle qui implacablement relie deux éléments. C’est par ailleurs le chemin qu’emprunte Lacan pour caractériser le réel comme impossible. Il s’agit maintenant de parier sur une logique qui serait autre que binaire.

Et ce serait le réel, la dimension du réel, un réel nommé, qui deviendrait nécessaire pour sortir de l’enfer sans solution du deux. Lacan relativise, dans ce séminaire, à l’instar de Gödel, les notions de vrai et de faux. (sur lesquelles se base le démontrable?) Et, même la Vernienung et la Bejahung, qui ont signé en son moment la mise en place de la structure psychique, vont être relativisées!

Il faut penser en trois. Faire rentrer le réel, se risquer à faire rentrer le réel dans le calcul. Comment faire?

Il y a deux domaines où l’on peut imaginer la composition à trois, cad, où chacune des trois composantes apporte quelque chose d’Autre. Ces domaines relèvent de l’ordre de la sensation certes: les couleurs et les saveurs. C’est peut être « descriptif » comme disait PCC hier dans la critique faite à Russell, mais puisqu’on peut imaginer…: Il y a trois couleurs primaires, jaune, bleu et rouge. On peut les mélanger deux à deux, ça donne du vert, du violet, de l’orange. Mais on peut aussi composer des couleurs à trois composantes, les couleurs tertiaires, qui ont des caractéristiques spécifiques aussi bien par exemple dans l’art que dans la mode.

Il en va de même pour les saveurs. Il faut le vieillissement pour qu’un vin développe pleinement son bouquet grâce à ses saveurs tertiaires. On est alors loin de saveurs fruitées de sa jeunesse. On parle alors de fumé, de cuir, de gibier

Mais revenons-en au nœud.

J’aimerai faire un autre rapprochement, entre le réel et le hors sens cette fois. Dans les propos sur la causalité psychique, Lacan évoque les temps préhistoriques du sujet. Il dirait que le sujet est affecté par le discours de l’Autre avant que ce qu’il entend puisse faire signification pour lui. N’empêche que cela s’imprimera, faisant de ce discours de l’Autre la matière de l’inconscient et de la lettre qui insistera tout le long de sa vie. Le nœud donne une place à ces traces, à ce hors sens en situant le réel comme ek-sistance par rapport au sens. Et ce discours de l’Autre qui ne fait pas encore nécessairement signification pour un sujet, situerait à mon avis l’Autre réel. La confrontation à une langue inconnue peut donner une vague idée.

Pour conclure, je dirais rapidement deux mots sur l’objet a.

Lacan insiste sur sa nécessité de rendre compte de ce qu’il en est de sa clinique et du discours analytique par le nœud. Et nous avons tous remarqué que l’objet a occupe une place centrale, celle du point qui ne « dimense » pas. Définition originale de la géométrie lacanienne que ce point de l’objet au centre du nœud qui indique notre place comme analystes. Le discours psychanalytique nous conviant à en être le semblant. Voilà le dedans de Borges.

Mais n’y a-t-il pas une difficulté pour les femmes pour concevoir ce qu’il en est de l’objet a? Si cet objet est l’enjeu de la castration, quel en est l’abord possible pour une femme ? On aura des éclaircissements dans les prochaines journées sur la castration féminine. Mais en attendant je vous ferais part de quelques remarques sur cette question.

Charles Melman situe trois temps dans une cure: un premier temps serait celui du mythe individuel du névrosé: mon traumatisme personnel me rend singulier. Certes, lorsque le traumatisme est collectif et laisse des empreintes dans un lien social donné, la question de son analysabilité est gravement compromise. Voir là, la question de notre responsabilité en tant qu’analystes pour frayer une voie possible à partir de l’insistance d’une trace.

Le deuxième serait justement celui du père, qui donne accès au patient à la référence commune, phallus ou castration (il nomme le réel apte à la jouissance?) Mais voilà le père n’aurait pas non plus le dernier mot. Le troisième temps serait celui, justement de l’objet a. Et il dira par ailleurs que la mise en présence avec l’objet a, fut-ce son semblant dans la cure, déchaîne la chaîne signifiante. Parler serait une façon de s’en défendre. N’oublions pas que Lacan situe, en 63, l’objet a comme l’objet de l’angoisse, et par là même condition du désir.

Dans RSI, Lacan introduit dans le rapport à l’objet a, une dyssimétrie: une femme serait un objet a pour son homme, mais son objet a à elle ce sont ses enfants.

Je vais vous rappeler alors deux passages sur la question du rapport d’une femme à ses enfants.

Lacan dit sur les femmes phalliques, qu’elles peuvent se trouver dans la situation de ne pas retenir dans sa chute un enfant adoré, comme si elles attendaient que quelque chose de miraculeux puisse s’ensuivre. …le type de mère que nous appelons, non sans propriété, mais sans savoir absolument ce que nous voulons dire, femme phallique, je vous conseille la prudence avant d’en appliquer l’étiquette. Mais si vous avez affaire à quelqu’un qui vous dit qu’à mesure même qu’un objet lui est plus précieux, inexplicablement il sera atrocement tenté de ne pas, cet objet, le retenir dans une chute, s’attendant à je ne sais quoi de miraculeux de cette sorte de catastrophe, et que l’enfant le plus aimé est justement celui qu’un jour elle a laissé inexplicablement tomber. Jacques Lacan, Séminaire sur l’angoisse, 23 janvier 1963

Charles Melman, dans un exposé à Reims sur la pulsion chez les femmes, semble s’inscrire dans la même mouvance: imaginer la mort de l’enfant peut s’imposer aux femmes comme une façon de se fabriquer un objet.

Les femmes sont elles amenés à imiter la castration, avec les moyens de bord, en imaginant la perte de leur objet a?

Est-ce une façon d’imaginer le coup fatal qui viendrait mettre un peu d’ordre dans un monde si mal fait, pour rappeler rapidement l’hystérie?

C’est Lacan bien sûr qui parle des femmes qui imitent l’homme en tressant, mais leur tresse leur restitue en quelque sorte la ternarité de leur Un, ce qu’ils ne percevraient pas nécessairement puisqu’il semblerait que ce Un, auquel ils s’identifient, les strangule, les trois catégories l’étouffent…

En lui il y a de l’Un au départ, comme trait qui se répète d’ailleurs sans se compter, et de tourner en rond il se clôt, sans même savoir que de ces ronds, il y en a trois. Comment peut-il, comment pouvons-nous supposer qu’il y arrive, à en connaître un bout, de cette distinction élémentaire ? Ben, heureusement, pour ça, il y a une femme.

…une femme, ça peut se produire, quand il y a nœud, ou plutôt tresse. Chose curieuse, la tresse, elle ne se produit que de ce qu’elle imite l’être parlant mâle, parce que elle peut l’imaginer, elle le voit strangulé par ces trois catégories qui l’étouffent. Il n’y a que lui à ne pas le savoir, jusque-là. Elle le voit imaginairement, mais c’est une imagination de son unité, à savoir de ce à quoi l’homme lui-même s’identifie. 15 janvier 74

Mais pour cerner l’objet a, il faut la fermer cette tresse, et en plus au bout du nombre correcte de croissements, et pour ça, une femme n’est pas du tout forcement dressée! dit Lacan. (Il ne mâche pas ses mots),(moi je suis lacanienne alors je lis et je m’interroge, il faut assumer!…)

Quoi dire alors sur ce savoir s’arrêter au bout de six croissements? Je suppose qu’il s’agit là de ce qui peuvent échanger un homme et une femme. Leur façon de faire « copuler les signifiants ». Ceci me rappelle une autre remarque de Lacan, qui ne me quitte pas, « la première chose qu’une femme doit apprendre, c’est de se taire! ». Il aura ajouté vers la fin de sa vie : au bon moment. La boucler, certes, mais pas sans avoir restitué d’une façon artisanale, certes, quelque chose.

Qu’est-ce qui fait qu’une femme puisse se taire ou soit amenée à se taire? Se taire, c’est faire place à l’objet a. C’est certainement faire place au désir, et je n’ai pas besoin de vous rappeler comment Hollywood a su exploiter ce qui se passe entre un homme et une femme quand la parole n’a plus rien à dire.

Mais dans la cure, se taire pour faire place à l’objet a, c’est permettre la mise en place du dispositif analytique. C’est tenir ce semblant de a, cet irrationnel qui présentifie l’infini des réels, celui qui restera pour autant toujours au-delà ou en deçà du trait unaire, pour que la chaîne signifiante du patient puisse le border, le cerner par le biais des lettres inscrites en lui avant qu’il comprenne le sens de ce qu’il entendait.

Pas d’autre issue que d’accéder au dernier mot, celui de la présence silencieuse du lieu vidé de La Chose.