Charles Melman, journées sur l’hystérie masculine

Transcription des interventions de Charles Melman au cours des journées sur l’hystérie masculine en juin 2000.

Je voudrais ici rendre hommage au livre que Christiane a publié chez Flammarion sous le titre de « l’inconscient ». C’est un livre qui est donc écrit à la demande d’un éditeur, et que Christiane a accepté pour témoigner du travail fait dans notre groupe. Et tous ceux dans notre groupe, qui ont eu l’occasion de le lire, ont pu voir qu’il était exposé à la nécessité de répondre à de multiples exigences, des exigences qui tiennent assurément aussi bien du milieu, je dirais, d’où il vient, psychanalytique, la formation psychanalytique, je dirais le milieu auquel dans cette collection qui est une collection équivalente au  » que sais-je « , qu’au milieu auquel il s’adresse. Et une de ses exigences, assurément rendue insistante par l’éditeur, fut celle de la lisibilité. Ce qui, je dirais, entre autres problèmes, n’a pas manqué de faire souci et de faire question à son auteur. En effet je voudrais rapidement vous faire remarquer que la lisibilité, le problème de la lisibilité, je veux dire le fait que ce soit compréhensible pour le profane, est un problème qui est en réalité plus complexe qu’il n’y parait, puisque, s’il s’agit de comprendre, de tout comprendre, cela veut dire que du même coup il n’y a plus rien à entendre, et l’on pourrait dire que l’exigence de lisibilité, de parfaite compréhensibilité est du même coup une façon de forclore, une façon de refuser la dimension de l’inconscient, ce qui présenté comme je le fais, témoigne bien déjà de ce qui était la difficulté d’écriture d’un ouvrage comme celui-là et dont Christiane, je trouve, se sort tout à fait à son honneur. Je voudrais faire remarquer encore ceci, nous parlons très facilement de problème du nom du père, du problème du déclin du nom du père etc., mais, la fonction paternelle, y a rien à comprendre, c’est justement ce qui échappe à toute compréhension, la fonction paternelle ne repose que sur un acte de foi, sur une croyance, sur le crédit, que l’on fait ici, à quoi ? À la dimension du réel. Et donc on pourrait aussi bien dire que l’exigence scientifique de la parfaite lisibilité ou de la parfaite compréhensibilité, est aussi une certaine façon d’évacuer justement ce qu’il en est au départ au principe de la relation à ce qui ne peut que se donner à entendre, c’est à dire la relation au père.

Alors l’inconscient ? Ce serait après tout un exercice peut-être salutaire si on demandait ici à chacun d’entre nous de se risquer et de savoir ce que devant sa page blanche il viendrait raconter, il viendrait dire sur l’inconscient, ce que c’est l’inconscient.

Le livre commence par une phrase, qui dit ceci : « Nous soutiendrons que l’inconscient est le champ inventé par la psychanalyse. » C’est une phrase comme vous le voyez, forte et qui est assez proche de ce que Lacan a pu dire, et qui néanmoins est un peu, je dirais, ne reprend pas de façon tout à fait exacte ce que Lacan a pu dire, et qui du même coup, je dirais, a le grand avantage, imaginons toujours que nous sommes chacun devant notre page blanche, a le grand avantage de nous reposer la question. L’inconscient, qui indiscutablement renvoie à une substance, renvoie à une matérialité de l’inconscient, ça ne renvoie pas à l’esprit, à l’art, ça renvoie à un support matériel. Tel croit à l’inconscient, (…) être matérialiste et pas non plus idéaliste. Mais l’inconscient, quel est son support, quelle est sa matière et en quoi pouvons-nous dire que c’est un champ inventé par la psychanalyse. Est-ce que cette première assertion si forte, est-ce que, je dirais, elle nous parait si simple ? Personnellement devant ma page, j’aurais écrit ceci : « L’inconscient, cela veut dire qu’il y a du signifiant dans le réel. »

Du signifiant, et c’est déjà une première complexité, peut-on dire « c’est du signifiant ? » Ou peut-être est-ce que c’est avant tout de la littéralité ? En tout cas dans le réel, il y a assurément de la littéralité. Et pour que cela existe pour chacun d’entre nous après tout, il n’est pas besoin d’une opération qu’on appellerait le refoulement, puisque nous savons par le travail de Lacan inaugural de ses écrits, que ce mécanisme d’évacuation dans le réel de la mère est un mécanisme relié à la physiologie propre de la littéralité. Pas besoin spécialement d’un commandement, d’un devoir refouler c’est à dire à faire (affaire) de ce qui est ainsi rejeté dans le réel, le support du sexe, cela n’est pas nécessaire pour qu’il y ait dans le signifiant, dans le réel de la littéralité, il y en a et sans doute c’est ce qui explique d’une certaine façon notre attachement particulier à tout ce qui est textuel, en tout cas ce qui fut notre attachement particulier à tout ce qui est de l’ordre textuel et notre attachement à déchiffrer ce qui se propose comme textuel. Alors si cela est un phénomène plus physiologique, si je puis dire interne au fonctionnement de la lettre, où se situerait l’intervention de ce (…)

Pour ne pas jouer au ping-pong ici à cette table avec Christiane, je vais me permettre de proposer ma propre interprétation. Ce que Freud découvre grâce à l’hystérie justement c’est que cette organisation littérale peut être organisatrice d’une adresse, c’est à dire que ça peut se mettre à parler. Une adresse qui suppose l’interlocuteur, le destinataire qui, lui, saurait, saurait déchiffrer, et il me semble que si l’inconscient auquel nous avons affaire de nos jours est bien l’inconscient freudien et est bien, comme l’écrit Christiane, un champ inventé par la psychanalyse, l’inconscient qui nous anime jusqu’à ce jour, et bien, c’est que cette littéralité, qui n’est pas forcement un langage, Lacan dit que c’est structuré comme un langage, ce « comme » est tout à fait énigmatique, il ne dit pas qu’il y a une langue qui est là enfouie dans l’inconscient, il dit qu’il y a là une structure qui est comme un langage, et dont il semblerait que ladite structure comme un langage puisse être le support d’une parole, d’une adresse, et que cette adresse invoque elle-même, semble-t-il, cherche à se faire reconnaître. En tout cas, c’est là l’invention de Freud, et en remarquant tout de suite que dès lors cet inconscient, c’est évidement l’inconscient hystérique car pourquoi ne pas le dire ce n’est pas du tout l’inconscient de l’obsessionnel. L’obsessionnel, ce qui différencie ses symptômes c’est qu’ils ne constituent aucunement une adresse. Et ils ne constituent aucunement l’interpellation de quelqu’un qui saurait, et comme on l’a déjà, je crois, fait remarquer, il faudra l’hystérisation produite chez lui par la cure pour que, je dirais, son inconscient devienne freudien. Il n’a pas l’inconscient freudien l’obsessionnel, c’est ça qui est bizarre. Alors vous voyez que cette première phrase de Christiane est très à la fois forte et problématique, nous amène donc à reprendre en nous-même des questions que nous préférons habituellement (…) Si l’on se met un peu trop à toucher au fondement on ne sait pas si l’édifice va parfaitement tenir puisque surgit en même temps cette autre question, Lacan situe ce lieu du réel, ce lieu donc investi par une littéralité, une littéralité qui par elle-même je dirais est inerte, pourquoi elle voudrait dire quelque chose après tout? Et bien il l’investit ce lieu, d’un sujet, c’est ça aussi qui nous pose question, il l’investit d’un sujet et en tant que cet investissement serait donc un effet de la science, discours de la science naissant avec Descartes.

Autrement dit, pour me servir d’une image qui va vous paraître peut être aussi bestiale que crue, voilà que le rat qui est la tapi dans le réel et bien avec le fait que le sujet vienne s’y loger brusquement voilà que son œil s’ouvre et qu’il se met à frétiller, voilà que le rat qui est là présent, ce déchet, se met brusquement à être animé. Ce déchet qui se nourrit (…) voilà que brusquement il se met à avoir une âme, que brusquement il se met à être vivant. Cette assertion de Lacan c’est à dire que le sujet dans l’inconscient, la présence d’un sujet dans l’inconscient qu’est-ce que ça veut dire, un sujet ? C’est à dire finalement d’un lieu d’où ça se met à parler. Cette littéralité, cet ensemble inerte dont je dirais à la limite qu’est-ce qu’on va en faire ? Voilà que ça se met à parler. Et donc, cette assertion de Lacan qui fait problème parce que l’hystérie pour exister, elle n’a pas attendu le discours de la science. Bon même si le discours de la science la faite flamber, nous avons tous les témoignages historiques, et, dans mon célèbre ouvrage passé complètement inaperçu, et bien je ne manque pas de faire ce rappel historique qui est, je crois, intéressant, qui m’avait en tout cas beaucoup amusé à l’époque, qui est que l’hystérie a commencé à exister 2000 ans avant, à être repérée par les médecins égyptiens 2000 avant le Christ, que Hippocrate n’a fait que traduire très fidèlement la façon dont les médecins égyptiens la nommaient, c’est a dire que les médecins avaient isolé chez les femmes une affection polymorphe, d’expression polymorphe, fonctionnelle sans lésions organiques et ils l’attribuaient au fait que chez ces femmes, l’utérus était desséché, l’utérus était en souffrance donc que l’utérus était à faire des siennes et que il convenait donc de guérir l’affection qu’il y a dans ce pays plutôt aride en versant, en humidifiant cet utérus autrement dit en traitant les jeunes filles et les jeunes veuves de la façon qui convenait pour que leur utérus ainsi se calme. C’était 2000 ans avant Jésus Christ, et aujourd’hui comme on le sait, l’hystérie n’a pas longtemps quitté la scène médicale. Donc, on aurait envie de dire que cet inconscient ainsi, cette littéralité ainsi animée, elle s’est donnée à entendre avant le discours de la science, quand le médecin de l’époque fonctionnait (…) ils étaient plus scientifiques que magiciens, des traumaturges, ils cherchaient une chaîne causale rationnelle ; à établir cette chaîne ils ont expliqué les phénomènes qu’ils observaient. Donc, cette assertion importante, essentielle de Lacan nous interroge, et, si j’avais à propos de ce livre qui est bourré d’informations et qui est excellent dans ses développements et justement sa rationalité, et bien, pour ma part je regretterai de ne pas y avoir trouvé, mais c’est ma question et ce n’est pas forcement celle de Christiane, de ne pas y avoir trouvé ce type n’est ce pas, d’interrogation. Ceci étant, pour que l’inconscient nous parle du sexe, car là aussi pourquoi nous parle-t-il toujours du sexe, pourquoi après tout ne nous parle-t-il pas de musique de philosophie, de belles lettres, je ne sais pas moi, les sujets sont après tout, comment se fait-il que l’inconscient y soit aussi mené, lui il est vraiment obscène, il ne pense qu’à ça. Alors comment cela se fait-il, car si vous reprenez le fonctionnement de la chaîne de Markoff, il n’y a rien dans la chaîne de Markoff spécialement qui prédestine ce qui va à un certain moment de la chaîne se trouver tomber dans les dessous c’est a dire passer dans le réel, et être capable de revenir dans le champ de la réalité, il n’y a rien qui prédestine ces éléments à être les supports de la sexualité. Alors, moi je poserai une question à Christiane, si elle veut y répondre, si ça l’inspire (…) J’aurai envie de dire que c’est avec notre religion que ce qu’il y a eu, que ce qui se trouvait refoulé, je dirais, de soi-même, c’est trouvé en un sens sexuel. C’est à dire que ce qui c’est trouvé ainsi retranché, retranché c’est déjà un mot qui vous voyez, est beaucoup trop fort, que ce qui c’est trouvé ainsi spontanément évacué et bien, est venu le support du sexuel, de ce qui ne faut pas, de ce qui ne doit pas être là présent dans la réalité, puisque dans la réalité nous devons nous présenter selon ce schéma très évocateur de Lacan lorsqu’il dessine le moins petit phi, c’est à dire un bonhomme avec à l’endroit du sexe un petit pointillé, c’est comme ça que dans la réalité nous nous présentons, nous ne savons plus parce que ça fait partie je dirais de nos convenances, imaginez un seul instant que celui qui est à la tribune par exemple ou dans la salle, se présente autrement, ça ferait mauvaise impression, un exhibitionniste, c’est un pervers, c’est quoi? Donc ce moment qu’on aurait envie de dire où, moi je l’attribue au type de notre rapport à la religion qui n’est pas du tout évidement la même que celle des anciens, je veux dire celle des grecs et des romains, qui fonctionnaient tout autrement. On peut penser que chez les grecs et les romains qui avaient un inconscient comme tout le monde, cet inconscient n’avait aucun, n’avait pas de rapport spécifique avec la sexualité, et aucunement sous forme de sexualité, et donc pour le coup n’avait rien à dire. Donc, nous le devons à notre religion et que Freud est venu entendre ce qui était là maintenant, un sujet qui cherchait donc à faire entendre, à faire reconnaître son indicible, dans la mesure où par la double opération celle de la religion, puis de la science, et bien, ce qui pouvait s’articuler n’était plus que mensonge. Non pas mensonge délibéré, mensonge voulu, mensonge cherché, je ne peux raconter que des blagues puisque ce qu’il en est en ce qui me concerne du sujet, de ce qui chez moi anime le désir et bien, ça ne peut plus s’articuler à ma volonté, à mon commandement. Ça s’échappe et ça s’exprime quand ça veut et la façon dont ça veut y a une façon qui manifestement cherche avant tout à se faire reconnaître. Le trauma, puisque aujourd’hui (…) l’hystérie et si je me souviens bien dont Christiane l’aborde n’est pas d’une façon que peut-être, des développements que j’aurais souhaité. Mais là aussi ça me regarde. La question du trauma, qu’est ce que c’est que le trauma, je crois que grâce à ce livre, et au point où nous en sommes de nos cogitations, je crois que nous pouvons dire ce que c’est que le trauma. Le trauma, c’est ce qui, je dirais, fait refoulement, sans pour autant me donner le droit de faire reconnaître mon désir. C’est ça qui est traumatique, me prive de l’expression possible de mon désir. Autrement dit l’interprétation traumatique de la castration, elle est toujours possible et il suffit que je sorte de la castration en position jugée défavorable c’est à dire en position féminine, je dis bien qu’elle est « jugée » défavorable, pour estimer que c’est l’interprétation traumatique qui prévaut. Si à part, je dirais donc, tout ce que je trouve de méritoire dans ce travail fait par Christiane dans les conditions que j’ai rappelées, pour les raisons que j’ai rappelées, je veux dire, la qualité aussi bien de son plan que je dirais le souci de rigueur de ce qu’elle avance et puis le nombre d’informations qu’elle apporte au lecteur, si j’avais un regret à formuler ce serait qu’elle s’arrête devant ce qui après tout, peut être la modification en cours de l’inconscient. Peut-être que l’inconscient tel qu’il se prépare chez nos jeunes dans les générations à venir ne sera pas du même type que celui que nous avons connu. Je pense que de nombreux collègues qui s’intéressent à la question, qui l’interrogent, de quelque façon que le sujet y soit n’est ce pas, c’est indiscutable puisque la science ne peut progresser dans, je dirais, son souci d’évacuer tout ce qui est cause, à ses yeux, de perturbations « d’irrationalité ». Je veux dire que la science peut forclore plus que jamais, et on le voit bien avec le développement du cognitivisme dont il faudra quand même que l’on parle un jour dans notre groupe pour en mesurer toute l’importance, ça devient non seulement une philosophie mais ça devient aussi une religion, vous croyez que je plaisante bien sûr, mais amusez vous à parcourir les bouquins de la scientologie, il faut si j’ai le temps, je ferais peut-être un papier là-dessus la scientologie, c’est la religion du cognitivisme. Vous pourrez toujours après dire que c’est une secte alors que le cognitivisme est évidemment la démarche qui se veut la plus rigoureuse, la plus nette, précise qui soit , c’est pas facile à montrer. Alors donc, dans le réel, présence du sujet et ça grâce à la science, pas de problème, ça c’est sûr. Mais est-ce que, est-ce que, ce qui se trouvera là en dépôt transitoire, passager, dans le réel cette littéralité, est-ce qu’elle sera toujours forcement je dirais, supportant le sexuel ? C’est pas sûr, à mes yeux, dans la mesure où si effectivement nous basculons dans une culture où je dirais (la diction), la présentification , la monstration de la sexualité n’est plus frappée par le refoulement comme cela a pu l’être pour les gens de ma génération, dans leur temps, dans leur jeunesse, dans leur histoire plus proche du 19ème, il n’est pas dit que cette littéralité, ce pendant pris en charge par le sujet, parle du sexuel, pas sûr. Alors elle parlerait de quoi ? Moi j’ai évidement une suggestion mais elle est tellement facile à faire, elle donnera l’impression que je retombe sur mes pieds que j’ai pris aucun risque, que je suis vraiment tranquille. Mais moi j’aurais envie de dire que par exemple ce dont elle pourrait parler c’est que ce sujet, il n’a plus rien d’autre à dire que son propre déficit. C’est à dire qu’il est là présent que par exemple (…) faille, qu’il n’a plus à parler que de son propre déficit autrement dit qu’il n’a plus à parler que de sa propre déprime. Et après tout, et après tout pourquoi est-ce que ce n’est pas de cela que le sujet (…)

Bon je me suis essayé à moi aussi à me mettre devant une page blanche comme Christiane l’a fait avec ses scrupules, avec son souci, avec les tourments que ce livre a pu lui donner et je me suis dit voyons, alors je vais vous dire comment je l’aurais commencé. J’aurais commencé en disant tout ce qui suit, tout ce qui suit, c’est des histoires, tout ce qui suit c’est des mensonges, néanmoins c’est grâce au développement de ces mensonges, voire à leur recoupement, que la vérité va pouvoir se donner à entendre. Mais alors là, je me sers aussitôt (…) Quand je commence en disant tout ce qui suit est mensonge, est-ce que ça c’est aussi un mensonge. Et bien évidement pour le logicien ce n’est pas décidable, mais pour le psychanalyste ça l’est. Puisqu’il distingue le sujet de l’énoncé du sujet de l’énonciation. Ce sujet de l’énonciation, c’est lui qui supporte (…) C’est donc grâce à tous nos mensonges que peut-être se donnera à entendre ce qu’il en est de la vérité de tout cela. Et pas moyen d’opérer autrement. Ce serait mon propre début ce qui prouve mon (…) est absolument irrecevable pour un éditeur. En tout cas merci à Christiane pour ce livre dont je recommande la lecture. Bien que je n’aies pas joué, ou introduis des questions (…)

Christiane L :

Je vais prendre un petit peu la parole. D’abord pour te remercier d’une lecture qui n’est effectivement pas (…) point par point, mais qui est tout à fait ce que je souhaitais c’est à dire que chacun se mette devant sa page blanche en essayant de dire ce que c’est que l’inconscient. Et puis, te remercier aussi parce que ce livre doit beaucoup à tes années d’enseignement et au travail commun de l’association. Pour reprendre la question que tu poses, c’est à dire pourquoi il n’est finalement pas évident que les littéralités, les textualités, on commençait à en parler hier après midi, soient liées au sexe c’est vraiment, tu parlais de scrupule, non pas du tout, l’angoisse, l’angoisse dans laquelle j’ai lutté de ce que ça ne se lit pas. Et j’ai été aidée tout à fait dans ce livre par (…) qui est philosophe historienne des sciences, qui a été d’une écoute tout à fait extraordinaire, ça a été un exercice pour moi d’écrire un livre comme psychanalyste sur l’inconscient en étant écoutée en faisant passer des choses à quelqu’un qui ne l’était pas du tout, c’est à dire de sortir de la complicité (…)

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Nous sommes tous un peu fatigués je vais essayer d’être simple et rapide si j’y parviens pour nous faire d’abord remarquer après ces excellents exposés qui nous ont retenus, pour remarquer d’abord que ce dont témoigne bien l’hystérie masculine c’est que l’anatomie n’est pas la question. Et que ce qui fait le destin c’est bien la structure. Alors cette structure donc qui fera que nous tacherons de pallier à ce type d’obstacle ce type de difficulté qu’elle nous présente, nous tacherons d’y pallier par la névrose, comme nous le savons. En ce qui concerne très précisément l’hystérie masculine, il me semble que deux concepts forts simples peuvent nous être d’un certain secours, c’est celui d’abord de place, place où l’on se tient, la place d’ou s’exerce son propos pour un sujet et puis celui d’objet petit a.

En ce qui concerne l’hystérie masculine j’aurais tendance à dire que celui qui endosse en quelque sorte cette destinée, d’abord a le privilège de se situer au lieu de l’autre, un homme donc anatomiquement et qui se met au lieu de l’Autre afin d’y tenir la fonction qui est propre à celle qui ordinairement occupe cette place, celle de la séduction, en charme. Pour quelles raisons ? Il y en a un grand nombre que je ne vais pas bien sûr ici évoquer, mais il y a en sûrement une je dirais majeure, qui est que dans la mesure où on se présente comme venant du champ de l’Autre, il importe tout d’abord de se faire admettre, de se faire recevoir, de se faire symboliser, autrement dit de forcer un petit peu la présence phallique, le grand unificateur, le grand universalisateur, si j’ose ainsi m’exprimer c’est pas très beau, et bien d’en forcer la présence entre les protagonistes. Et de la séduction et bien sûr comme nous le savons l’un des moyens de faire intervenir cette vieille arme qui fera dire que bien qu’il soit au lieu de l’Autre celui-là est parfaitement admissible, recevable puisqu’il s’avère porteur éventuellement de, cette séduction comme nous le savons, se soutient précisément, principalement de cet objet petit a. Nous voilà donc, quelqu’un qui anatomiquement est masculin et qui vient au lieu de l’Autre se présenter comme se soutenant de ce pouvoir de séduction, de l’objet petit a, autrement dit dans ce qui est à la fois la profusion la brillance la richesse, la qualité, l’aspect chatoyant, enfin tout ses traits qui ne peuvent manquer de le rendre aimable ; Il y a une autre façon sans doute de se faire recevoir, et je trouve qu’elle a été fort bien développée il y a quelques minutes par nos amis ici à cette table, c’est de se présenter en ce lieu de l’Autre comme marqué avec les stigmates, de la référence de l’indice, de l’index phallique mais en tant que celui là, au champ de l’Autre, se distingue par sa pure absence, par son pur manque et donc, dans la mesure où ces stigmates viendront justement illustrer ce défaut. (…) Dans le cas où l’hystérique mâle se soutient de ses stigmates il est bien évident là qu’il s’agit moins de susciter le désir que de provoquer l’amour, par ce manque-même, et nous savons que cela peut être facilement assez aisément le cas. On l’aimera parce qu’on a tellement besoin d’être secouru qu’on ne saurait refuser ce privilège.

En même temps, un aspect essentiel de l’opération est bien sûr de mettre une femme anatomiquement femme de l’autre coté, du coté que Lacan appelle celui de la (jambe) qui est aussi je dirais, la place d’où se tient le signifiant maître c’est à dire qu’il y a (…) que de sa référence phallique, du fait qu’il en aurait de ce signifiant-là. Et donc pourquoi pas l’évoquer ainsi chez l’hystérique mâle, une sorte de dévouement, pour que la femme qui s’est mise en position mâle ainsi voit sa plainte je dirais, entendue, résolue et que par, je dirais, cette mutation ainsi opérée et bien, il ait lui, l’hystérique mâle trouvé la solution à ce qui constitue le divorce habituel des sexes, le fait qu’il n’y a pas de rapport sexuel puisque si d’un coté il y a là un homme qui vient occuper la position féminine et une femme qui se trouve en avoir du fait d’occuper la position virile, et bien on pourrait penser que du même coup ça devrait beaucoup mieux s’arranger. Et le diagnostic je dirais, de ce type de situation que nous faisons les uns et les autres au moins de façon intuitive je dirais, d’une façon fort courante car c’est une situation qui n’a évidemment rien d’exceptionnel lorsque nous voyons dans un couple que c’est lui je dirais, qui soit, est chargé de porter les couleurs qui sont les marques là, les supports de la séduction, ou bien encore que c’est lui qui est marqué, qui a les stigmates de la plus grande faiblesse et qui appelle donc je dirais au secours les témoignages d’amour et que sa situation (…) il est bien évident comme nous le savons que cette tentative, ce dévouement réciproque ne trouve pas là moins je dirais, sa tranquillité son repos son harmonie, ça nous le savons pas moins, puisqu’ il sera fréquent dans ces cas, je dirais, que finalement alors que l’hystérique mâle aura l’impression désagréable de devoir tout faire à la maison, il doit faire l’homme, il doit aussi faire la femme ce qui est évidemment pas mal de chose à faire, et bien je dirais, le reproche exercé à l’endroit de sa compagne je dirais que finalement malgré son dévouement, malgré son sacrifice, elle reste fondamentalement une incapable. Elle reste fondamentalement celle qui finalement n’a rien compris et qui je dirais est la cause de ce qui subsiste d’insatisfaction dans leur couple alors que de son coté il aura vraiment tout fait c’est le cas de le dire, pour que ça puisse marcher.

Alors vous direz, il y a là un point qu’on peut très rapidement survoler c’est celui de son rapport à l’homosexualité. Et bien justement ce n’est pas du tout un rapport évident dans la mesure où ce qui est investi, je dirais, dans sa virilité ce n’est pas du tout l’objet phallique en tant que tel. L’investissement ne porte pas éminemment sur le représentant phallique sur l’organe pénien, mais sur cet objet mystérieux cause du désir, sur ce fameux objet petit a, ou bien sûr la marque phallique mais en tant que ce phallus fait défaut.

Donc s’il y a bien entendu chez l’hystérique mâle une préoccupation ou des craintes homosexuelles et bien elles ont néanmoins du même coup une organisation qui est essentiellement différente et en général d’ailleurs pourquoi ne pas le dire, l’hystérique mâle est parfaitement hostile au machisme ça lui plaît pas du tout, ce n’est pas du tout ce qui lui paraît correct. A cet endroit, il conviendrait de vous faire remarquer ceci, je crois, c’est que l’expression somatique, ce que nous appelons la conversion, est en dernier ressort un fait tout de même qui si vous reprenez ce signifiant qui est donc celui de Freud la manière dont il le justifie par sa première métapsychologie et bien que cette conversion somatique, conversion entre guillemets, est complètement mystérieuse.

Comment après tout est-ce que vous expliquez, vous rendez compte de ceci c’est qu’il y a dans (…) l’expression somatique des symptômes et pas du tout je dirais aussi clair. Si je devais là-dessus puisque ça concerne l’hystérique mâle, si je devais là-dessus avancer une proposition, elle serait la suivante : c’est que dès lors que vous vous tenez au lieu de l’Autre vous fonctionnez à partir de ce moment-là dans un champ qui se spécifie du fait que les signifiants n’y ont pas de prise sur le réel puisque où que vous alliez il est toujours plus loin, il est toujours (…) autrement dit vous rencontrez pas dans ce champ de l’Autre le type d’obstacle le type de butée le type d’arrêt le type d’impossible actuel qui nous permettent l’action, ce que je veux dire et que je regrette que ça ne puisse être formulé de façon si rapide je crois que ça se prêtera sans doute à quelques reprises et à des réflexions plus développées, c’est qu’à partir du moment où vous trouvez en ce lieu, du champ de l’Autre, la question de la motricité est en suspend, je veux dire celui de ce qui serait la capacité le talent l’habileté de ladite motricité qu’aussi le fait (…) ne pouvait que générer une sorte de dysfonctionnement spontané que si les femmes témoignent en général d’une telle adresse et en particulier en ce qui concerne la mobilité de leur corps c’est que justement elles ont là à surmonter cette sorte de handicap premier fait de (…) au fait de se tenir à cette menace. Ceci ne vaut que pour dire qu’à partir de cet instant témoigner d’une dysfonction somatique d’un symptôme frappant la motricité et du même coup faire référence à l’instance phallique en tant qu’en ce lieu elle fait défaut c’est à dire comme si le symptôme hystérique était l’équivalent d’une érection négative, c’est assez bizarre de le formuler ainsi sauf que les vieux cliniciens, Charcot avait parfaitement pointé le caractère étrangement érotique parfois de façon manifeste explicite même des symptômes moteurs par défaut apparemment quelconque le caractère érotique de cette étiologie motrice.

En tout cas et avant qu’éventuellement vous-même ou à l’occasion d’autres rencontres vous proposiez là-dessus sur cette question, expression somatique des symptômes hystériques, qui s’appelle la conversion et je dis bien à partir de ce que Freud en a dit, c’est à dire, je ne vais pas reprendre ici ses études sur l’hystérie, mais absolument (…) je serai tout à fait ravi n’est-ce pas que vous-même ayez là-dessus des propositions qui relancent ou qui enrichissent ce questionnement. En ce qui me concerne, j’ai pu en avoir une illustration, je dirais, qui m’a parue saisissante à l’occasion de troubles moteurs que présentait un gars que j’ai vu il y a bien longtemps, que présentait celui qui à l’époque était un éminent concertiste et qui était donc venu me voir pour une crampe du pianiste ce qui était pour lui fort gênant puisqu’il ne pouvait plus sur la scène qu’interpréter les pièces pour la main gauche alors qu’il n’y en a pas tellement. Et ce symptôme était apparu chez ce garçon qui était jusque là un bon père de famille très soucieux dans son ménage ayant aussi des enfants, un garçon parfait, était apparu à l’occasion de l’imprévu d’une liaison tumultueuse avec une musicienne non moins émérite et où dans leur liaison à l’évidence il était amené pour la retenir pour la (…) à occuper, à déménager dans ce lieu de l’Autre, tenir pour elle la place de l’objet, d’être le représentant de l’objet capable de la séduire et il n’y avait dans l’évolution de son symptôme avec moi dont il a au bout d’un moment parfaitement pris conscience c’était que selon ses déplacements c’est à dire selon qu’il occupait ce qui était sa place c’est à dire banale traditionnelle qu’il tenait en tant que père, chef de famille honorant la lignée qui l’avait précédé, ce symptôme disparaissait et puis dès qu’il se mettait à voyager de l’autre coté pour retenir cette femme et bien son handicap permettait du même coup je dirais à cette femme de se faire valoir encore bien plus sur les scènes où elle était amenée à se produire, et dans la compétition implicite qu’ils avaient entre eux, elle était là tout à fait gagnante. Alors on dira oui bien c’est de la culpabilité, il se punit lui même etc. En réalité lorsqu’il revenait dans son foyer d’origine il ne restait pas moins attaché à cette personne. Il y a de fait qu’elle ne tenait à lui qu’à ce prix qu’à cette condition et je dirais, ce symptôme ainsi de l’hystérie à ressort était évidemment remarquable à la fois par sa netteté et je dirais par sa simplicité. Ah oui mais pourquoi est-ce que du même coup justement il ne surmontait pas son handicap une fois qu’il était au lieu, dans le champ de l’Autre etc. etc. Je ne suis pas en mesure de répondre à une telle question, mais tout ce que je peux dire c’est qu’en tout cas lorsqu’il avait appris la musique, il avait appris à jouer, il avait appris son art, il était à une place bien précise et puis (…)

Pour proposer une dernière remarque concernant l’hystérie masculine, je voudrais dire combien j’ai apprécié que nos amis qui ont organisé cette forte intéressante journée l’aient fait justement dans ce lieu, parce que pour parler de l’hystérie je trouve que cette scène, cet éclairage, le rideau derrière, c’est vraiment, c’est très gentil, c’est très bien trouvé, n’est-ce pas, je crois qu’on ne peut pas faire mieux.

Il faudrait que je vous pose la question de ce que c’est que la théâtralité dans l’hystérie. Et là encore je ne suis pas certain que votre réponse serait si facile, si aisée, pourquoi y a-t-il dans cette névrose, pourquoi y a-t-il cette inclination à se présenter comme si on était toujours sur une scène, c’est à dire dans un souci qui vient plus de représentation que de présentation. S’il devait y avoir une réponse que je puisse vous proposer, ce serait la suivante ; c’est que justement dans le lieu de l’Autre, il n’y a pas dans ce lieu de point à l’infini qui vienne organiser la perspective qui vienne donc faire scène et qui vienne donc permettre la présentation. Et si vous vous baladez, parce qu’il n’y a pas d’Autre de l’Autre et que donc il n’y a pas dans le champ de l’Autre ce point de fuite, qui viendrait organiser le domaine de la présentation. Et si vous vous baladez dans un espace plat et où manque ce point de fuite, vous êtes contraint d’avoir sans cesse à le recréer c’est à dire à faire sans cesse par la représentation que vous donnez comme si il y avait là un regard qui était à contenter et à se réjouir éventuellement de la scène. C’est en tout cas, pour le moment, et l’occasion de m’aider puisque là-dessus vous pouvez vous-même apporter peut-être sur la question de la théâtralité de l’hystérie, c’est en tout cas ce que j’avance, je propose à votre réflexion.

Enfin, et ce sera le dernier point, et qui sera donc la question chez l’homme des névroses traumatiques. Car il est bien clair que jusque là je n’en ai pas dit un mot alors que ce thème a été fort bien abordé par notre ami AF en diverses circonstances et en particulier dans ces ouvrages. Il a été signalé que cette névrose traumatique cette hystérie post-traumatique survenait volontiers chez l’homme viril jusque-là courageux impeccable, c’est ce qui se passe très souvent dans les armées, les scènes militaires, tous ceux d’entre vous qui avez fait une période militaire le savent, c’est ce qui manque pas de surprendre (…) qui était jusque-là était absolument, était plutôt têtu et le parfait je dirais, de la (…) du titre et puis il arrive quelque chose, il prend une grenade qui pète malencontreusement à une extrémité, n’importe quoi, bing, on a brusquement affaire à un individu qui devient irrécupérable, souffre (…) est très gênant (…) souci. Ils se tournent évidemment les militaires vers les médecins. Alors premièrement est-ce qu’il est malade ou pas de cette assimilation de cette chose et deuxièmement qu’est-ce que vous faites pour le faire revenir normal, sur pied. Et bien ce que là aussi j’aurais envie de proposer c’est que ce qui se passe pour ces gaillards qui jusque-là seraient remplis de parfait narcissisme, c’est que pour des raisons que nous ne comprenons pas très bien, cet accident est perçu comme je dirais, soit le fait d’avoir été châtré soit comme le fait de devoir évacuer la place qu’ils occupaient jusque-là. C’est à dire qu’une portée symbolique étrange est donnée par une sorte d’avertissement une sorte de, qui leur est ainsi envoyé, et qui faisait qu’ils devaient évacuer ce champ et à partir du moment où ils viennent occuper le champ de l’Autre, et bien alors ils se trouvent exposés à ce que nous savons être une organisation centrée par la répétition onirique symptomatique du traumatisme c’est à dire de cet événement castrateur châtreur, comme s’il était devenu, cet événement, leur nouvelle origine, leur nouveau lieu de naissance, modalité de naissance. En tout cas c’est ce que je vous propose là-dessus si rapidement vous paraît un peu obscur, j’avancerais que c’est le déplacement, le changement de lieu qui vient là faire du traumatisme, c’est à dire d’une opération de castration qui ne donnerait pas accès à la sexualité, à la position sexuelle à l’identité sexuelle et bien qui donnerait au traumatisme cette singulière importance qui est prévalante.

Voilà à propos de l’hystérie masculine les quelques points que très rapidement comme vous le voyez, je voulais proposer à votre réflexion et avec l’idée que votre travail là-dessus, à ce sujet, votre travail sur ce thème ne peut qu’être poursuivi aussi bien à partir de ce que vous avez bien voulu apporter qu’à partir des (…) que peuvent nous donner ces cas dans notre difficile exercice. Merci de votre attention.

Question : Je voudrais poser une question sur, plutôt de l’histoire, dans le champ Autre, le sujet (…) Est ce que il ne faut pas considérer qu’il ne s’inscrit pas d’emblée dans le champ Autre, mais que c’est l’effet d’une migration secondaire parce que dans ce champ Autre il est tout de même vectorisé par la question phallique, le champ Autre est un champ complémentaire du champ phallique. Est-ce que ce n’est pas le fait que dans ce champ, c’est une sorte d’imposteur une sorte de fragilité qu’il incarne, la référence (…)

Réponse Charles Melman : C’est moins de l’imposture, Bernard, qu’un choix éthique, autrement dit, pourquoi commander par la brutalité ce qui est quand même vulgaire, alors qu’on peut si bien commander soit par la séduction, soit par le défaut. Donc ce n’est plus n’est-ce pas, s’il y a migration comme je l’ai évoqué, je dirais que c’est ce type de choix qui l’organise. Alors est-ce qu’il a d’abord été, en tout cas ce qui est certain c’est qu’il a été appelé à une certaine place et que pour des raisons qui peuvent tenir à ce que l’on voudra et peut-être aussi je dirais, au souci de sauver la femme aussi bien de sauver la mère, n’est-ce pas, se dévouer pour une mère, quelles que soient les satisfactions que par ailleurs (…) mais en tout cas s’il y a migration, vous avez raison, c’est pour ce genre de motif.

Question : En ce qui me concerne j’ai envie de soumettre cette proposition, est-ce que cette tentative de l’hystérique dans ce champ Autre ne consiste pas à tenter, à essayer de le faire parler, le phallus, précisément en un lieu où il ne peut pas parler, ce qui pourrait expliquer à la fois conversion, enfin je vais vite en disant cela (…)

Réponse Charles Melman : Oui bien sûr.

(…)

Réponse Charles Melman : la place de l’analyste (…), l’un des problèmes sensibles, (…) c’est que, en tant qu’analyste vous ne pouvez prendre appui (…) autrement dit vous vous trouvez réduit à ne pouvoir faire valoir une quelconque position de direction que de la position de la séduction ou celle de la radicale insuffisance, n’est-ce pas, de l’appel à l’amour. Et Lacan écrivait bien ceci c’est que cela introduisait du même coup dans l’enseignement un défaut radical dans la mesure où l’enseignement, tout enseignement, implique je dirais la dimension maîtresse du signifiant, de le reconnaître et si vous êtes sans cesse dans une position (…) faire escamoter éviter et bien du même coup il y a un pan entier de la possibilité de l’enseignement c’est à dire de l’autorité qui ne se réclame de rien que du signifiant lui-même qui vient faire défaut. Alors il évoquait cela, n’est-ce pas au passage à propos du maître zen, celui qui donne des coups de bâton n’est-ce pas, etc., et c’est assurément un point qui continue de masquer les difficultés de l’enseignement actuel, ça continue, c’est un problème qui n’est pas du tout résolu à cet égard et ce que je sais c’est par exemple la nostalgie de Lacan, son regret de ne pas avoir essayé d’exercer son influence par d’autres voies que celles qu’il avait prises c’est à dire par le biais de la philosophie où là le signifiant maître fonctionne à plein et avec des conséquences massives. Il ne faut pas oublier que toutes nos plus grandes aventures politiques depuis la fin du dix-huitième siècle sont entièrement organisées autour de l’influence du signifiant maître et donc si (…) Qu’est ce que voulez qu’il fasse ?

Question : Est ce que ça voudrait dire qu’une parole qui s’autoriserait que d’elle-même serait au regard de la structure une utopie, qui ne s’autoriserait pas du signifiant maître ?

Réponse Charles Melman : Une parole qui ne s’autorise que d’elle-même est à entendre comme ceci, qu’elle ne se réfère pas à une autorité dans le champ de l’Autre. Il n’y a pas dans (…) C’est à dire nous avons cessé de faire référence dans nos propos à un certain nombre d’autorité. Une parole qui ne s’autoriserait que d’elle-même, il suffit qu’il n’y ait pas d’autre référent que notre propre énonciation mais elle ne peut prendre effet d’autorité que si le caractère-même des signifiants que vous avancez est établi est reconnu comme tel, autrement ça reste une parole vaine, elle ne peut s’autoriser que d’elle-même mais rester une parole vaine si les signifiants que vous proposer ne sont pas (…)

Question : Une question qui n’a rien à voir, pouvez vous développer le statut du regard.

Réponse Charles Melman : Le statut du regard dans la mesure où comment dirais-je si vous vous tenez dans un lieu où vous n’êtes pas reconnu (…) où il n’y a rien qui fasse reconnaissance et bien je vous ai naturellement (…) à chercher à ouvrir un regard quelque part, à faire qu’une paupière je dirais baissée condescende à s’ouvrir pour admirer le numéro que vous êtes en train de produire et du même coup vous accordez une reconnaissance au (…) passage (…) au (…) et c’est le pourquoi dans ce cas(…) d’hystérie il y a cette provocation n’est-ce pas à ce qu’il y ait au moins au lieu de l’Autre un regard qui soit assez excité, assez titillé assez allumé n’est-ce pas pour condescendre à s’ouvrir . C’est une espèce d’appel, de forçage un véritable travail d’acteur pour faire que cette admission n’est-ce pas soit effective. Quitte à ce qu’il y ait comme on sait d’ailleurs chez les acteurs qui sont exposés à cela dans le réel, cette espèce de dépression qui suit la chute du rideau, n’est-ce pas, c’est à dire le moment où justement la paupière, le rideau se baisse et le sentiment qu’ils ne vivent en réalité que sur la scène n’est-ce pas. Et ce qu’il y a entre les représentations c’est l’entracte ; la vraie vie en quelque sorte elle est sur la scène.

Question :(…) Le problème essentiel dont on parlait c’est la castration. Comment se présente la castration il y avait une position lorsque si j’ai bien compris chez l’hystérique, tu as avancé, cette position (…) Une sorte de refoulé. Alors je me suis posé la question lorsque tu as parlé de la scène de l’hystérique sur scène cette scène bien sûr change et garde toujours la même position et les mêmes répétitions. Est-ce que l’hystérique ne cherche pas à y trouver la limite et à chaque fois qu’il accomplit cette opération il y a un échec qui fait qu’il doit toujours solliciter et recommencer et répéter ainsi de suite.

Réponse Charles Melman : Tu as tout à fait raison et je le reprendrais de la façon suivante, c’est à dire chaque fois que l’hystérique se présente justement dans ce lieu de l’ Autre comme dans le cas où il se présente dans ce lieu de l’Autre comme totalité, c’est à dire fascinant par le fait que justement il ne lui manque rien, c’est à dire dans la mesure où il se présente comme toute, et bien je dirais que systématiquement il va chercher le « pas », n’est-ce pas et d’une façon ou d’une autre il trouvera le moyen de le produire, soit par exemple en prenant la fuite au moment où sa séduction est parvenue à ses fins, ça c’est une issue assez banale, le fait qu’il foute le camp au moment où justement la totalité demanderait à s’accomplir, mais que en tout cas ce qui l’intéresse c’est à la fois de donner l’illusion d’une totalité et puis en même temps dans la relation de susciter ce type de défaut ce type d’arrêt ce type d’impossible complètement artificiel au moment de fixer un rendez-vous il constatera sur son agenda qu’il n’y a plus de place pour fixer un rendez-vous. Donc je dirais que le pas-toute pour rester dans un usage simple de ce que Lacan nous a amené, me semble-t-il se décompose assez bien, dans le registre là de la conduite donc aussi d’une certaine façon une recherche de la castration.

Question : Encore une question, juste une toute petite remarque, Lacan nous rappelle que le lieu de l’Autre c’est quand même le corps.

Réponse Charles Melman : OUI

Question Jean-Jacques Tysler : Moi c’est par rapport au point donc à l’infini. Actuellement la robotique à savoir ce qui se passe actuellement dans ce fantasme du cyborg à savoir que maintenant le corps va être en complément avec la machine, on est là dans des fantasmes qui sont complètement, d’ailleurs pas des fantasmes puisque c’est déjà en quelque sorte à l’œuvre dans la pensée de certains, c’est à dire que dans le corps humain sa représentation serait intégrée par la machine que certains appelle «artileg», donc nomment déjà ils mettent déjà en circulation des signifiants qui complémentent la présentation du corps. Je trouve que pour penser maintenant la conversion, le point à l’infini est repoussé effectivement donc à l’infini. Et je crois que là on rentre dans un débat très contemporain et qui oblige à une réflexion à la fois là précisément avant la structure à l’infini, à quel type d’infini.

 

Clinique actuelle de l’hystérie

Séminaire sur « les structures psychiques » – AFI-Provence

Ghislaine Chagourin – Année 2006-2007

Comment aborder la clinique de l’hystérie aujourd’hui ? Quelques remarques :

1 – Comme le rappelle Melman, l’hystérie a existé bien avant le sujet moderne (celui-ci étant un pur produit de la science). Elle a toujours été identifiée de façon formelle depuis la nuit des temps ce qui déjà en soi va dans le sens de l’existence d’une structure. Or, force est de constater que notre science moderne tend à méconnaître l’hystérie, elle la rejette dans le champ de l’aliénation, voire des psychoses, au point que la notion de structure hystérique a disparu de la nosologie psychiatrique. Ceci en raison du fait que la science refuse de considérer que le symptôme n’est localisable ni dans le champ de la maladie ni dans le champ de l’accident lié à un tort du sujet ou de son entourage mais dans la structure car il est proprement constitutif du fonctionnement psychique de chacun (cf C. Melman « nouvelles études sur l’hystérie »).

2 – Il me semble que la désignation « crise d’adolescence » participe de cette tendance actuelle à considérer le symptôme comme relevant du champ de la maladie (ou de la pathologie) ou de l’accident. J’ai choisi la « crise d’adolescence » car finalement, il est facile de voir que Dora présente beaucoup des traits de l’adolescente en crise telle qu’on la décrit aujourd’hui. Je voudrais tenter de voir avec vous ce que ladite «crise d’adolescence » moderne doit à l’hystérie (entre autres structures), c’est en quelque sorte un passage de la nosologie à la structure que je vous propose d’opérer. A l’hôpital pédiatrique, je dois sans cesse effectuer ce travail puisque les pédiatres adressent les patients à partir d’un repérage clinique basé sur une nosologie médico-sociale qui correspond à autant de prises en charge médico-chimiques ou socio-éducatives. Ex : conduites addictives (alcool, drogues), TS, troubles du comportement alimentaire (anorexie, boulimie), troubles du comportement (crises de colère, tics, hyperactivité, fugues, délinquance, insomnies), de l’apprentissage (dyslexie, échec scolaire), conduites à risques, dépression, douleurs diverses (abdominales, migraines), anxiété, atteintes fonctionnelles etc. Nosologie à laquelle il faut tout de même rajouter une large panoplie de douleurs et troubles somatiques divers sans étiologie médicale.

3 – A quelle batterie théorique pouvons nous nous référer pour réaliser ce passage de la nosologie à la structure ? Du côté de Freud, vous le savez, le cas Dora a été écrit par Freud en 1905 et repose sur des concepts qui relèvent de sa première topique. Or Freud a écrit sa 2ème topique en 1923 et n’a ensuite jamais repris ses études sur l’hystérie à la lumière de sa nouvelle batterie conceptuelle. Tout ce dont nous disposons sont des notes qu’il a rajoutées au texte de 1905.

Lacan pour sa part n’a quasiment pas écrit de clinique (sauf sa thèse) et il n’a ni écrit ni donné un séminaire sur l’hystérie en particulier. Il a toutefois repris le cas Dora pour éclairer la question du transfert (cf « Ecrits », « fonction et champ de la parole et du langage ») et celle du discours hystérique («la psychanalyse à l’envers », leçon VI de l’édition du seuil). Par contre il a conceptualisé des outils qui permettent un repérage structural de cette névrose dont nous avons vu que plus qu’une névrose, elle est aussi un discours et finalement peut-être une modalité ordinaire de la subjectivité.

C’est Melman que s’est collé à reprendre des études sur l’hystérie que Freud avait annoncées sans jamais le faire. Melman tient compte des conséquences de la 2ème topique et les articule aux concepts lacaniens. Ce qui ne change rien à la clinique sinon à l’éclairer sous un jour nouveau. La batterie conceptuelle minimale a connaître pour faire une relecture du cas Dora concerne le grand Autre (ou S2 : lieu où s’abritent les serviteurs), l’objet a, le trait unaire (en tant que support du phallus) qui s’indique en S1 (lieu, place des maîtres)

4 – Si nous en avons le temps on pourrait aussi voir que la science n’est pas la seule à méconnaître l’hystérie, la religion s’y emploie aussi en lui réservant un traitement tout à fait intéressant. Je pourrais vous en donner un petit aperçu à travers l’évocation de la vie d’une Sainte du 3ème siècle : Sainte Foy. Là aussi, vous verrez que l’on peut retrouver un portrait d’adolescente.

De l’adolescente victime d’abus sexuel (de nos jours) à Dora hystérique

Ce qui m’est apparu à propos de Dora après avoir travaillé Freud, Lacan et Melman c’est que Dora pourrait ressembler à une jeune adolescente comme j’en rencontre aux urgences pédiatriques.

Sur le plan symptomatique, au sens actuel, voilà comment on pourrait voir les choses : Dora c’est cette adolescente en révolte contre son père, insolente et ayant mauvais caractère (crises de colère, changements d’humeur = troubles du comportement), tombant en pâmoison se convulsant et délirant dès que son père lui refuse quelque chose, (ce qui serait aujourd’hui décrit comme une crise de spasmophilie, voire une psychose du fait du délire), en conflit avec sa mère (c’est une « conne » qui a toujours un chiffon à la main), évitant les relations sociales (ce qui aujourd’hui pourrait se dire phobie sociale et se retrouve dans le repliement dans la chambre ou derrière l’ordinateur), tout le temps fatiguée, migraineuse, éternellement « malade » sans maladie (toux, aphonie, douleurs aiguës d’estomac), un peu déprimée (nous parlerions de dépression de l’adolescent) au point de laisser une lettre « négligemment » traîner dans laquelle elle fait ses adieux (ce qui évoquerait aujourd’hui des idées suicidaires). Toujours sur le plan symptomatique, on trouve chez Dora une difficulté à s’alimenter du fait d’une sensation de dégoût (ce qui aujourd’hui serait vite étiqueté comme anorexie), une hallucination sensorielle celle d’une pression sur le haut du corps (ce qui actuellement pourrait faire l’objet d’un diagnostic de schizophrénie), et l’horreur des hommes en tête à tête avec une dame (ce qui serait peut-être considéré comme une phobie des hommes).

Du point de vue de la petite histoire, celle livrée par Dora comme vérité 1ère (mais pas dernière nous dit Lacan), qu’avons-nous sur le plan familial :

  • la mère est centrée sur le ménage (on parlerait sans doute de TOC). Quand Dora vient se plaindre à elle des agissements de M.K. elle ne la prend pas au sérieux,

  • normal car le frère c’est le chouchou de maman,

  • la tante paternelle est morte d’un état avancé de cachexie nous dit Freud (ce qui aujourd’hui serait sans doute qualifié d’anorexie),

  • l’oncle paternel est hypochondriaque (c’est-à-dire toujours malade),

  • du côté du père que se passe t-il ? Il est très malade et le moins qu’on puisse dire c’est qu’il apparaît comme ayant une éthique de « chiottes », dont on peut se demander si ce n’est pas ce que sa femme passe son temps à nettoyer. En effet, selon le père, sa fille est une « enquiquineuse » et c’est la faute de sa femme, c’est-à-dire la mère de Dora, si Dora va mal, car elle est trop prise par son ménage (sic !). Lui n’y est pour rien. Or, il se trouve qu’il a une liaison avec une femme mariée, Mme K. Ce qui n’est d’ailleurs pas ce qui me fait dire qu’il a une éthique de « chiottes ». Pas plus que le fait que cette liaison il la nie en la faisant passer pour de l’amitié ou de la reconnaissance (celle de l’avoir empêché de se suicider quand il était très malade). Ce qui est plus que moyen au niveau de l’éthique c’est que dans le même temps il fait mine de ne voir dans les agissements de M. K. avec sa fille que d’innocentes gentillesses, semblant la pousser ainsi littéralement dans ses bras pour acheter sa complaisance pour couvrir sa liaison avec Mme K.. Bref, le père est un peu maquereau,

  • du côté de M. K. (ami de la famille et mari de Mme K.) on a des allégations de tentatives répétées de séduction : il la coince pour l’embrasser quand elle a 14 ans, lui fait des cadeaux, vient la voir dormir nue dans sa chambre et lui fait une nouvelle offre quand elle a 16ans.

  • Enfin, concernant Mme K., on apprend qu’elle a fait des confidences d’ordre sexuel à Dora et que Dora garde ses enfants.

On voit le tableau qui pourrait tout à fait trouver sa place dans le registre de ce qui se dénonce de nos jours dans le champ des mœurs comme « abus sexuel »: la « petite » se fait draguer, peloter par « l’ami » de la famille, on l’accable en disant qu’elle déborde d’imagination et on la fait passer pour une menteuse. Je me suis demandée si de nos jours, Dora n’aurait pas eu gain de cause à porter plainte contre M. K. pour abus sexuel sur mineure (ou détournement de mineure) et contre Mme K., son père voire sa mère pour complicité.

Par ailleurs, on pourrait aussi concevoir que Dora amenée aux Urgences en état délirant par ses parents aurait pu être étiquetée psychotique.

Pour faire la part entre ce qui relève de la petite histoire et ce qui relève de l’hystérie allons voir sur le plan de la structure comment on peut repérer les choses. Bien sûr il va s’agir de repérer la part de Dora dans la situation. Part qui est sans doute de plus en plus rarement prise en compte dans le repérage clinique actuel.

Lacan dans « intervention sur le transfert » (« les Ecrits ») va faire apparaître à partir du travail de Freud comment Dora a pris part à cette situation. Ainsi, très vite on se rend compte que c’est avec la complicité et la protection vigilante de Dora que la liaison de son père et de Mme K. a pu durer, ainsi que la fiction qui la voile. Dans la relation quadrangulaire qui se met en place entre son père, Mme K., M. K et elle- même, s’échangent des cadeaux qui matérialisent le circuit de l’objet a, phallicisé ou pas ; entre les partenaires. On y repère vite aussi que Dora s’identifie à son père par le trait de la toux qui est le trait à même de signifier l’impuissance de son père. Cette identification permet de questionner sa jalousie envers son père qui en fait masque un intérêt pour Mme K.. C’est parce que cette attirance homosexuelle est inavouable qu’elle se cache derrière une jalousie envers le père. Et enfin, cet attachement homosexuel à Mme K. masque la valeur réelle de l’objet qu’est Mme K. pour Dora à savoir le mystère de sa propre féminité au sens corporel. Féminité qui est perçue par Dora de façon imaginaire du côté de l’oralité et non du génital. L’image de Dora suçotant son pouce gauche pendant que de la main droite elle tiraille l’oreille de son frère (ce qui se dévoile dans les associations liées au 2ème rêve) constitue la matrice imaginaire de ce que signifie pour elle la femme et l’homme. Pour elle la femme c’est l’objet d’un primitif désir oral. L’aphonie de Dora n’exprime pas tant un fantasme de fellation que celui d’un « seule à seule » avec Mme K. Elle n’a pas encore accédé à la reconnaissance de sa féminité en réalisant l’assomption de son propre corps ce qui la laisse ouverte aux phénomènes de conversions somatiques. Cet accès à sa féminité n’a pu se faire, toujours selon la matrice initiale, que par le truchement d’une identification à un partenaire masculin plus âgé et ce sur le plan moïque (et non pas symbolique). Ce qui fait qu’elle s’identifie aussi à M. K. et même à Freud (cf l’hallucination de la perception d’une odeur de fumée) de façon narcissique d’où les rapports agressifs qu’elle entretient avec eux.

Comme le note Lacan, il est tout à fait étonnant que pour Freud il apparaisse comme allant de soi qu’une jeune fille « normale » (c’est-à-dire ayant accédé à la féminité) se débrouille d’une telle situation de séduction avec M. K. sans manifester tous ces symptômes et causer tous ces désordres dans sa vie et celle de son entourage. Par ailleurs, on sait que Freud lui-même dit avoir commis une erreur avec Dora, ce n’est pas sur ce plan là qu’il l’a commise c’est plutôt sur le plan d’avoir voulu lui appliquer un traitement de bon père de famille, comme le préconisaient déjà les médecins dans l’antiquité. En effet, comme le souligne Lacan, il veut à tout prix lui faire reconnaître l’objet caché de son désir en la personne de M. K. sans avoir suffisamment amené Dora à reconnaître ce qu’était pour elle Mme K. En quelque sorte, il veut une « victoire de l’amour », il veut le bien de M. K. et de Dora ce qui est l’erreur qui va entraîner l’arrêt de la cure de Dora. Car, pour l’hystérique justement le problème est « de s’accepter comme objet du désir de l’homme ». C’est pour cela qu’elle ne peut répondre à M. K. en femme désirante, car elle ne s’accepte pas elle-même comme objet du désir.

« C’est ainsi que l’hystérique s’éprouve dans les hommages adressés à une autre, et offre la femme en qui elle adore son propre mystère à l’homme dont elle prend le rôle sans pouvoir en jouir. En quête sans répit de ce que c’est qu’être une femme, elle ne peut que tromper son désir, puisque ce désir est le désir de l’autre, faute d’avoir satisfait à l’identification narcissique qui l’eût préparée à satisfaire l’un et l’autre en position d’objet » (Lacan in Ecrits, « la psychanalyse et son enseignement ») Ce qui résume tout à fait le cas Dora.

En fait, pour Lacan, l’erreur de Freud vient d’un préjugé de Freud concernant la prévalence du personnage paternel dans le complexe d’Oedipe : pour Freud, cette prévalence est « naturelle » et non pas « normative ». Le point pivot des manœuvres amoureuses de Dora c’est justement que son père est un homme châtré, impuissant (« cf. Leçon VI de « l’envers de la psychanalyse »). Ce que Melman reprend pour articuler que dans l’hystérie, ce qui prime, c’est le sort qui est fait au père en tant que père fondateur, en tant que S1 (ou trait unaire en tant que support du phallus). Chez l’hystérique, le refoulement porte électivement sur S1 qui ne peut usuellement advenir dans la chaîne signifiante que par le refoulement originaire, celui du phallus (donc refoulement d’une activité phallique ce qui est la voie de la féminité). Tout le problème de l’hystérique va donc être de chercher à se faire reconnaître car elle va venir se placer au lieu Autre, en S2, à la place des serviteurs, de ceux qui ne peuvent se réclamer d’aucune autorité ou filiation contrairement aux maîtres qui eux ont une place authentifiée certifiée par un fondateur, un géniteur, un père. Du coup, « l’hystérique va chercher à se faire identifier soit par un semblable soit par ce père, ce géniteur hypothétique » (Melman) car elle ne peut se reconnaître en S2.

Vu sous cet angle, Dora n’est qu’une jeune femme qui veut être reconnue en tant que femme et s’y emploie à divers titres en déclinant toutes les identités possibles de l’hystérique :

Dans une tentative de se faire identifier par le semblable elle va se faire représentante de l’objet a auprès de celui-ci dans une modalité de séduction. Séduction qui ne peut s’entretenir que par la dérobade : elle se dérobe aux tentatives de séduction de M. K. qu’elle a pourtant soigneusement entretenues en acceptant ses cadeaux. Cette dérobade ne peut que susciter de la culpabilité qui viendra déterminer chez Dora 2 modalités de résolution identificatoires:

1 – Elle va tenter de réparer : elle fait « la bonniche » en faisant la fille au pair pour les enfants de Mme K  pour couvrir la liaison que celle-ci entretient avec son père: c’est une « tentative de se faire la servante parfaite, appliquée du partenaire » (Melman) ici Mme K.. En cela elle tente de réparer de ne pouvoir répondre de façon satisfaisante à celle-ci pas plus que ne le peut son père d’ailleurs.

2 – En se plaignant que ça ne va pas et en faisant porter par le partenaire la responsabilité des insuffisances de tout ordre : c’est quand Dora fait « l’enquiquineuse » et revendique avec virulence la rupture de son père et de Mme K : si ça ne va pas c’est de la faute à son père. C’est aussi quand elle se plaint de l’hypocrisie des uns et des autres.

Dans une tentative de se faire identifier par le père, Dora va décliner une 2ème grande modalité d’identification ayant pour support le trait unaire. Le trait un c’est ce qui vient donner corps au phallus et l’identification virile du maître se fait en endossant un trait un (S1)

3 – Là c’est quand par exemple Dora s’identifie à son père à travers divers symptômes somatiques dont la toux : elle se fait la représentante du trait un, elle se présente comme habitée par le phallus mais un phallus défaillant. Elle fait « le mec plus mec que le mec » C’est aussi me semble t-il quand elle gifle M. K., si cette gifle constitue un passage à l’acte, il constitue une réaction de rivalité virile vis à vis de M. K. qui vise à la castration de celui-ci dans le sens qu’il renonce à sa virilité vis à vis d’elle.

4 – en se faisant « victime » : elle met en avant le trauma dont elle a été l’objet à travers les tentatives de séduction de M. K..

5 – C’est aussi quand elle s’identifie à Mme K. Celle-ci représentant une image féminine plus apte à valoir un regard favorable de la part du grand Autre. (cf aussi sa fascination pour l’image de la madone de Desdre) et notamment du père. Melmam dit dans les « nouvelles études sur l’hystérie » que l’hystérique « postule l’être ailleurs d’un objet authentique dont la féminité ne devrait rien à la facticité »

Tout son manège décline les réponses qu’elle apporte à la question du mystère que représente pour elle sa propre féminité.

Eu égard au symptôme de la toux et d’enrouement de Dora qui est un symptôme dit de « conversion » par Freud : il dira qu’au départ, il y a sans doute une réelle irritation organique qui va devenir susceptible de fixation car elle concerne une région du corps qui a gardé chez Dora le rôle de zone érogène. Puis, la fixation se fait par « imitation du père malade » (il est atteint de tuberculose) et ensuite par le biais des auto-accusations à cause du catarrhe qui renvoie à leucorrhée (écoulement nasal = écoulement vaginal) puis à masturbation et enfin à la dépravation sexuelle du père (syphilitique). La toux est aussi le signifiant des relations avec M. K. : elle exprime le regret de son absence et le désir d’être pour lui une meilleure femme que la sienne propre. Puis la toux c’est la représentation d’une situation de satisfaction sexuelle par succion de la verge : par identification avec Mme K., elle sert à exprimer les rapports sexuels avec le père. On a vu ce que ce symptôme indique pour Lacan, Pour Melman, le symptôme est bien inhérent à la structure puisque l’hystérique estime devoir endosser la responsabilité du défaut de rapport sexuel, elle est coupable de ne pouvoir l’accomplir pour son conjoint et son corps est marqué de ce défaut radical.

Je conclurai sur ladite « crise d’adolescence » que j’évoquais au départ. Grâce à ce repérage structural on peut tout à fait identifier ce qui y relève de l’hystérie sans tomber dans une classification « symptomatique ».

Comment la religion sanctifie une hystérique

« Fidès », c’est son nom (ça veut dire foi), est née à Agen en l’an 290. En S1, les maîtres de l’époque sont les romains et leurs dieux païens. La famille de Fidès est du côté de ces maîtres là. Les chrétiens eux sont en S2, du côté des persécutés. Fidès est confiée à une nourrice chrétienne qui en cachette la fait baptiser. Il est dit : « la jeune enfant suça avec le lait de sa pieuse nourrice les 1ers enseignements de la religion de Jésus-Christ ». En quelque sorte, elle est « reconnue » par un substitut maternel du côté de S2, celui des persécutés et initiée à cette jouissance par l’objet sein. Dans la maison de son père, il est dit que tout respirait « l’idolâtrie et la frivolité », elle, elle garde sa « vertu », entendez : se garde bien de la sexualité. Quand elle n’est pas recluse au fond de sa villa (aujourd’hui on dirait qu’elle se replie dans sa chambre), elle s’occupe des opprimés en leur distribuant de la nourriture volée dans les cuisines de son père (de nos jours se sont les habits ou les gadgets électroniques qui se donnent entre ados au grand dam des parents). Ces petits actes délictueux, déclarés « innocents » par la religion car autorisés par Dieu, sont découverts par son père qui veut la surprendre. Sur le plan clinique on note que ces larcins sont des actes (de délinquance ?) visant à dérober ce qu’elle pense qui doit lui appartenir de droit divin et qui manque à ses semblables (on entend bien de quoi il s’agit). Un jour alors qu’elle a dissimulé ces larcins dans un pan de sa robe, son père lui demande ce qu’elle emporte. Et alors là magnifique réponse : « ce sont des fleurs » et miracle, des fleurs apparaissent. Véritable tour de passe-passe de la part de la religion qui métaphorise le penisneid par ce larcin transformé en bouquet de fleurs qui tient lieu de féminité. En tout cas, à partir de là, son père a compris qu’elle est chrétienne, elle lui donne à voir ce qu’il devrait donner lui même (à savoir la bonne parole, laquelle ?) s’il n’était pas impie (c’est-à-dire impuissant) et elle se met à prêcher publiquement. Par cet acting out (qui est une monstration phallique), elle se rend « maître » de l’idolâtrie du père, ce qui de nos jours pourrait être traduit par une mise en opposition vis à vis du père (rébellion de l’adolescent). Foy (Fidès) a 12-13 ans, l’histoire dit « sa beauté virginale et candide excitait une vive admiration, même parmi les païens, mais elle avait déjà voué sa virginité à l’Epoux céleste ».

Cette virginité offerte étant me semble t-il le mythe construit par la religion pour écarter la sexualité en tant que rapport sexuel. La sexualité est interdite ainsi que la jouissance qui va avec, seule la reproduction est autorisée et la jouissance de l’Autre, le grand, celui qui n’est pas barré (donc finalement c’est une façon de dire le non rapport sexuel). Avec Lacan, il n’y a pas de rapport sexuel et c’est la castration qui met une barrière à la jouissance tout en rendant possible la jouissance sexuelle. Ce mythe de la virginité venant répondre à la question de l’hystérique qui est « qu’est-ce qu’une femme ? » : la Sainte Vierge ou la Bonne Mère.

La suite de l’histoire dit que le nouveau proconsul d’Agen arrive à Agen et menace les chrétiens de supplices s’ils ne renient pas leur religion, ceux ci fuient sauf Foy qui est protégée par la position dominante de son père. Mais celui-ci n’obtient pas de Foy qu’elle se renie ni qu’elle se marie (la bonne vieille solution des familles est refusée). Du coup, il est dit que son père la jette lui-même dans la « gueule du monstre » et la dénonce au proconsul. Il y va du bâton phallique le père ! En vain !

Cette réaction du père rappelle la réaction actuelle de certains parents qui face à nos adolescents bornés actuels, qui ne veulent rien écouter, souhaiteraient les voir plus souvent devant le juge ou en prison (tentative « d’injecter » du S1, du phallus).

Foy comparaît devant le proconsul sans crainte, en bonne petite adolescente insolente, et renie non pas sa religion mais sa filiation (s’il ne peut me reconnaître comme femme-chrétienne, je ne le reconnais pas comme maître-père). Elle refuse de sacrifier à la déesse Diane même en échange de pouvoir rester vierge. Foy est alors flagellée (quelle jouissance !) ce qu’elle supporte avec « un courage surhumain » est-il précisé (la belle indifférence !). En désespoir de cause, le proconsul la condamne donc au supplice de ce que j’appelle la « grillade » – en référence à ce que Lacan dit des moyens de la jouissance – c’est-à-dire qu’on la dévêt et qu’on l’étend sur un lit d’airain pour y être brûlée à petit feu (la métaphore sexuelle est tout à fait limpide, on veut la faire jouir à tout prix, on la met sur le grill !). Foy ne laisse pas échapper une seule plainte (le « même pas mal » ou « même pas peur » des adolescents dans les conduites dites « à risques »). Un nouveau miracle va même la revêtir d’un linge blanc qui fait que Foy ne reçoit aucune atteinte des flammes dont elle est entourée (elle est donc mise à l’abri des « flammes » du désir). Finalement, elle aura la tête tranchée non sans avoir conduit « une légion d’hommes » (ce qui m’évoque la séparation tête/corps qui est une expression des symptômes somatiques de l’hystérique et aussi le fait qu’elle se rend « maître » des hommes). Depuis, elle est devenue une Sainte et sa fête est célébrée tous les 6 Octobre à Conques.

Belle illustration de la façon dont la religion se débrouille de l’hystérie