De quelques difficultés rencontrées dans la clinique avec les adolescents par Ghislaine Chagourin

Préambule :

 

Cet enseignement s’inscrit dans le département de psychanalyse de l’enfant et de l’adolescent de l’ALI-Provence qui est une école régionale de l’Association lacanienne internationale. Ce département a été tout récemment créé en vue de fédérer et de coordonner l’ensemble de ses séminaires d’enseignement autour de la clinique avec les enfants et les adolescents. Et ce afin de favoriser des échanges au niveau régional ou national (avec l’EPEP notamment) pour toutes celles et ceux intéressés par ces questions quelles que soient leurs pratiques auprès des enfants ou des adolescents. Vous trouverez le détail des enseignements proposés par le département sur le site de l’ALI-Provence.

 

Quel sera le fil conducteur de ce séminaire ? Plusieurs d’entre vous m’ont fait savoir leur souhait de participer à un séminaire théorico-clinique concernant les particularités et les difficultés rencontrées dans leurs diverses pratiques auprès des adolescents en institutions ou en cabinet. On va donc tenter de faire fonctionner ce séminaire comme un lieu d’enseignement psychanalytique où peuvent s’éclairer, à partir de la théorie psychanalytique, ces difficultés cliniques. Afin d’éviter un glissement vers la supervision, je propose de ne pas partir d’une présentation de cas faite par moi-même ou par l’un d’entre vous comme je l’avais plus ou moins laissé entendre dans l’argument de présentation de l’enseignement. Je pense mieux répondre à votre demande et éviter l’écueil d’une supervision « sauvage », tout en conservant la dimension clinique, en abordant le travail par quelques grandes questions concernant les adolescents et quelques repère pour une écoute analytique avec eux. Chacun pourra alors amener des vignettes cliniques, voire des cas, autour des thèmes et des questions abordés.

 

Pour ma part, sur le plan clinique, je m’en référerai à la clinique qui est la mienne, celle que je rencontre en cabinet d’une part où je pratique des cures analytiques et surtout celle que je rencontre aux urgences pédiatriques de la Timone d’autre part. Un mot sur les urgences pédiatriques : il s’agit d’un service d’urgences médico-chirurgicales pour les enfants de 0 à 15 ans 3 mois, théoriquement, depuis peu, les urgences doivent aussi pouvoir accueillir des adolescents plus âgés (jusqu’à 18 ans) quand il n’est pas souhaitable que leur prise en charge se fasse par les urgences adultes ou par la psychiatrie (TS notamment).

 

 

 

Si les urgences pédiatriques n’ont pas pour vocation d’être un lieu d’adresse psychiatrique, psychologique ou psychanalytique on note que depuis 10 ans déjà – je n’y suis pas pour rien – une équipe de pédopsychiatrie de liaison peut être sollicitée par les pédiatres. Son rôle est d’indiquer un éventuel traitement et la nécessité ou non d’une hospitalisation en service pédiatrique ou autre puis d’organiser un suivi post hospitalisation ou post urgences. J’y ai pour  ma part créé une activité de consultations post urgences où j’assure des entretiens ponctuels ou des suivis pour les patients passés par les urgences et adressés par les pédiatres ou les internes, je suis aussi sollicitée pour des entretiens dans le cadre de l’urgence de la même façon que les pédopsychiatres sauf pour la partie traitement médicamenteux bien sûr. Les urgences sont donc un lieu de clinique de l’adolescent un  peu particulier car l’adresse initiale, qui est souvent celle des parents ou du social, s’y fait avant tout à la médecine et à la chirurgie et à moindre niveau à la pédopsychiatrie et à la psychologie, encore moins à la psychanalyse.

 

Pourtant, les urgences donnent un vaste aperçu de la psychopathologique adolescente car elles reçoivent les ados présentant divers signes ou symptômes engageant leur corps, relevant de la médecine ou de la chirurgie – ou ni l’un, ni l’autre – mais n’étant jamais sans lien avec le psychisme. Ainsi, un  part importante de ma consultation, concerne des ados ou préados, souvent des filles, mais pas seulement, venus aux urgences pour une crise de spasmophilie ou d’angoisse, pour un malaise  hypoglycémique ou une atteinte fonctionnelle sans lésion ou pathologie organique ou se plaignant de douleurs diverses non fondées sur le plan médical ou encore ayant été blessés ou choqués suite à de la violence agie ou subie. Les entretiens menés dans le cadre de l’urgence concernent des plaintes initiales plus variées : TS, conflits familiaux, violence, fugue, intoxication alcoolique, dépression, addiction à l’ordinateur, délire, inhibition etc. On note toutefois la constance de l’engagement du corps et la fréquence des mises en acte que nous aurons l’occasion de spécifier notamment avec les travaux de J.M. Forget. Mais d’ores et déjà je peux dire que cliniquement, ce sont autant de manifestations qui marquent, comme le dit J.M. Forget, « le désarroi d’un sujet en mal de reconnaissance » [1]et que ce n’est jamais un hasard si ça passe par le corps. Ce qui m’amène à me demander si l’enjeu de la clinique avec les adolescents n’est pas sous tendu par ce qui sous tend l’enjeu de la pratique psychanalytique à savoir rendre possible que du sujet advienne ! Toute la question étant de savoir pourquoi cette subjectivation semble si problématique  et de repérer quelles sont les conditions pour que cela cesse de passer par le corps et puisse passer par le transfert?

 

Sur le plan pratique, je vais vous laisser la parole pour exprimer les difficultés  que vous même rencontrez avec les adolescents mais avant je vais vous préciser un peu plus ce qui me fait personnellement question dans la clinique avec les adolescents :

 

1erécueil : celui du contexte de société dans lequel nous vivons. Quels sont les liens entre les symptômes des adolescents et les discours qui organisent la société néo-libérale d’aujourd’hui ? En d’autres termes comment prendre cette dimension collective en compte sans réduire le symptôme de l’ado à un comportement ou à un mimétisme et sans aller dans le sens d’une désubjectivation de type : « elle est devenue anorexique parce que les magazines donnent à voir des mannequins squelettiques » ? Ou encore, « il est violent à force de voir de la violence à la TV » ? Comment sortir de ces relations simplistes de cause à effet sans nier le lien ? C’est là qu’une pratique aux urgences n’est pas inintéressante car ce qui fait « urgence » pour les adolescents ou pour leurs parents semble être révélateur de ce qui sous tend le malaise de la société dans laquelle vivent les adolescents et où ils tentent de s’inscrire: corps souffrant et sans sujet, consommations anarchiques et excessives de produits, violences diverses faites à soi même ou à l’autre, dépression, …. entre autres.

 

2ème écueil: celui que représente les parents ou les éducateurs ! Faut-il les prendre en compte dans la prise en charge et si oui, comment et pourquoi ? Il m’arrive assez fréquemment de me dire que ce n’est pas tant l’adolescent qui devrait s’engager dans un travail mais plutôt sa mère et/ou son père, ou encore l’institution à laquelle il a été confié.  Et….ce n’est pas sans effet quand cela se produit !

 

3ème écueil: celui du transfert. Est-il toujours possible et à quelles conditions ? De quels outils dispose t-on pour mener la cure ? Comment ne pas tomber dans le social ou l’éducatif ou au contraire comment s’y tenir sans compromettre la subjectivation ?

 

Afin d’élaborer sur le plan théorique, nous nous référerons bien sûr à Freud et à Lacan et à leurs successeurs comme Ch. Melman, J.M. Forget, J.J. Rassial, J. Bergès et G. Balbo et quelques autres. En appui sur la clinique et en analysant la structure des ouvrages écrits par ces psychanalystes, je vous propose d’aborder quelques grandes questions cliniques et quelques outils théoriques au fil de ces 4 séances que j’ai découpées ainsi.

 

 

 

 

–          La récente notion d’adolescence et son lien au contexte social actuel, avec comme outils , la NEP (et la construction du lien social (prévalence du narcissisme et sa fragilité ?).

 

–          la question du corps et de la sexualité avec comme outils, le stade du miroir, le NDP, la question du féminin, la construction de la subjectivité.

 

–          La question des mises en acte de l’adolescent : inhibition, opposition, acting out, symptôme out, passage à l’acte, l’angoisse, la dépression. Avec comme outil la distinction entre perversion et perversités. Ce qui s’en déduit des modalités d’écoute des adolescents et de leurs parents avec la question du transfert et de la direction de la cure.

 

–          La question de l’addiction, de l’anorexie et de la délinquance avec comme outils, le rapport à l’Autre, à l’autre, à l’objet à la jouissance.

 

A vous de parler ! Quelles sont les difficultés que vous rencontrez et qui voudrait s’engager pour apporter une ou plusieurs vignettes cliniques selon chacun des thèmes proposés ?

 

L’enjeu psychique de l’adolescence

 

L’adolescence est avant tout à prendre au sérieux pour ce qu’il s’y  joue au niveau du psychisme. Dans un registre très réducteur et néantisant, on entend souvent dire « il fait sa crise », « c’est de son âge ! »  ou « il faut que jeunesse se passe » ce qui témoigne d’une profonde méconnaissance des enjeux psychiques de l’adolescence. On peut en donner quelques définitions qui se rejoignent desquelles je partirais:

 

J.M. Forget : « l’adolescence (…) est un temps où le sujet est contraint à articuler la sexualité envahissante de sa puberté à ce qui sert d’assise à sa subjectivité. (…) C’est un temps de mise en jeu de sa subjectivité »[2].

C. Tyszler : “ L’adolescence est un temps logique, où vont se déployer les différentes modalités mises en jeu dans le nom du père. (..) L’adolescence vise à remobiliser la métaphore paternelle ”[3].

Ch. Melman : “Maturité sexuelle frappée d’incapacité sociale, voilà qui pourrait définir l’âge de l’adolescence ou du moins ce que nous appelons ainsi ” [4].

 

Adolescence, société et  lien social:

 

Beaucoup d’auteurs psychanalystes s’accordent à dire que l’adolescence est un temps de passage, une sortie de l’enfance, dont les caractéristiques sont en lien avec l’évolution de notre culture. C’est un phénomène récent, un fait de société, qui est apparu au milieu du 19ème siècle[5] avec le déclin de l’autorité paternelle et de la transmission patrimoniale puis la généralisation de la scolarisation avec la révolution industrielle. Aujourd’hui du fait du développement explosif de la science et de l’économie libérale de marché c’est un phénomène qui se modifie, nous y reviendrons avec la NEP et Ch. Melman. Mais ce qui s’est passé à partir du 19ème siècle fait que contrairement à ce qui se passait avant, la maturité sexuelle ne coïncide plus avec la responsabilité, l’autonomie et le statut d’adulte. L’adolescence c’est l’écart entre les deux. J.M. Forget dit même que « c’est la société qui crée l’adolescence du sujet pubère »[6], ou encore : « l’adolescence est un effet de la société, et du frein de celle-ci à ce que le sujet ait un libre accès à sa sexualité »[7]Il me semble qu’il faut entendre que si c’est la société qui fait l’adolescence cela ne veut pas dire que c’est une maladie même si on constate souvent que les symptômes des ados sont aussi ceux de la société : rapport à l’image, à l’argent, à l’objet, à l’autre, au corps, au sexe etc. Par ailleurs il ne faut pas confondre « libre accès à la sexualité » et consommation d’un sexuel devenu marchandise.

 

Aujourd’hui, l’adolescence se situe entre 10 et 20 ans mais parfois plus et représente un période de plus en plus importante de l’histoire individuelle. Au-delà du malaise individuel qu’elle suscite souvent, elle provoque parfois le malaise collectif – cf des événements comme colombine ou les meurtres perpétrés en bande par des adolescents sur d’autres adolescents.

 

Dans la grande majorité des cas, elle provoque d’ailleurs surtout le malaise des parents.  Au point que G. Balbo a pu dire : “ j’appelle crise d’adolescence le traumatisme par lequel des parents sont brusquement privés, par leur enfant, des symptômes qu’à son insu celui-ci entretenait pour leur compte, afin de leur permettre de n’avoir pas à être confrontés à leur propre vérité ”[8].

 

 

 

 

L’adolescence est ainsi ce temps de construction du lien social. S. Lesourd  développe que l’adolescence est ce passage où il va s’agir de s’inscrire dans un lien social sous un signifiant partiellement autre que celui sous lequel l’enfant l’était dans le roman familial. L’adolescent, fille ou garçon, va devoir découvrir un signifiant qui le représente dans le social[9]. Pour cela, il faudra qu’il reconnaisse la place symbolique du phallus et qu’il rencontre le féminin en soi, cela est vrai pour les deux sexes. Il me semble que ceci est aujourd’hui complexifié par le fait que dans le social la valeur primordiale du phallus n’est plus soutenue ce qui peut faire croire à l’adolescent comme à l’adolescente que le phallus lui même n’est qu’un leurre et n’est pas symbolique alors même que ce n’est que par la destitution du phallus imaginaire de l’enfance qu’ils vont être confrontés à la jouissance Autre et à la position féminine. Jean Christophe Brunat dans son article le cours du phallus avance que « le phallus n’est plus en position d’exception, le seul à organiser notre social. Nous voilà passés d’une société toute phallique à une société pas toute »[10]Cliniquement on peut rendre compte des difficultés des ados à trouver ce signifiant qui les représente dans le social à travers les quêtes identitaires comme « metrosexual », « hubersex », etc.

 

De son côté, voici plus de 10 ans que Ch. Melman nous parle d’une NEP. Il s’agit de l’émergence d’une Nouvelle Economie Psychique liée au développement du néo-libéralisme et de l’échangisme globalisés : « cette NEP, c’est l’idéologie de marché » précise Melman. Il dit que notre culture qui au préalable était fondée sur le refoulement du sexuel et du pulsionnel – ce qui la rendait très névrotique – est aujourd’hui organisée autour de la jouissance de l’objet, notamment d’objets réels. Pourquoi ne pas considérer cela comme un progrès après tout ?! On peut se dire qu’un peu moins de refoulement du sexuel c’est pas mal, mais le souci c’est que la jouissance de l’objet dont il est question est une jouissance qui n’est plus limitée par la castration, par le symbolique, ce qui veut dire qu’elle est sans limite et sans fin. Melman nous dit que de ce fait, notre culture  promeut de plus en plus la perversion, une perversion « ordinaire », au sens d’un « état de dépendance à l’endroit d’un objet dont la saisie réelle ou imaginaire assure la jouissance »[11]Cette Nouvelle Economie Psychique joue donc sur la subjectivation et la rend plus difficile car ce n’est plus le désir qui y préside mais une jouissance sans limite ce qui produit un sujet non responsable mais à qui tout est dû ou qui se pose en victime en droit de réparation quand il n’est pas satisfait quant à la jouissance.

 

 

 

Dans ce contexte, si on pose que l’adolescence est le passage au cours duquel le sujet passe de l’enfance à l’âge adulte, cela n’est pas sans faire problème car si être adulte c’est quand un sujet occupe sa place de sujet dans le social et assume son désir et sa position sexuée alors on conçoit que l’adolescence  s’éternise et que les adolescents aient de plus en plus de mal à se trouver comme sujets et se maintiennent en position d’enfants. Melman et Lebrun parlent d’une « carence de la dimension subjective ou de carence en symbolisation donc de carences concernant la dette symbolique à l’égard de l’Autre » et donc d’un désarrimage des jouissances eu égard au phallique. Ce qui les rend indépendantes et anarchiques, encore organisées sur le mode de jouissances pulsionnelles infantiles. J.M. Forget ne dit pas autre chose, quand il écrit, je le cite : «  les points de souffrance de l’adolescence se situent souvent dans une expérience de contradiction entre la dimension symbolique réintroduite par la référence au désir sexuel – où ce que vise l’adolescent dans le désir est insaisissable -, et la logique d’une économie où ce qu’il cherche serait accessible à condition d’y mettre le prix »[12].

 

Sur le plan clinique, cela rend assez bien compte de ce qui se passe pour nombre d’ados à qui tout semble dû ou qui sont pris dans des modalités addictives aux marques, aux jeux vidéos, à l’ordinateur, à certaines drogues etc.  Cela rend aussi compte de l’incapacité dans laquelle sont nombre de parents pour dire « non » à leurs enfants et leurs ados, pour leur mettre des limites.

 


[1] J.M. Forget, l’Adolescent face à ses actes…et aux autres, Erès, 2005, p.8

[2] J.M. Forget, l’Adolescent face à ses actes…et aux autres, Erès, 2005, p.21

[3] C. TYSZLER , Adolescences…ou la remise en jeu de la métaphore paternelle, in Journal Français de Psychiatrie N° 9 Adolescences imprévisibles, 1erTrimestre 2001

[4] C. MELMAN, Artifices, in Journal Français de Psychiatrie N° 9 Adolescences imprévisibles, 1erTrimestre 2001

[5]P. Huerre, in JPF N° 14 P. 6

[6] J.M. Forget, l’Adolescent face à ses actes…et aux autres, Erès, 2005, p. 9

[7] J.M. Forget, l’Adolescent face à ses actes…et aux autres, Erès, 2005, p. 120

[8] G . BALBO, La crise d’adolescence aujourd’hui, in Journal Français de Psychiatrie N° 9 Adolescences imprévisibles, 1erTrimestre 2001

[9] S. Lesourd, Adolescences…Rencontre du féminin, Erès, 1997, 2009

[10] Jean Christophe Brunat, Le cours du phallus, article paru sur site internet de l’ALI

[11] Ch. Melman, L’Homme sans gravité, jouir à tout prix,

[12] J.M. Forget, ces ados qui nous prennent la tête, Ed. Fleurus, 1999

 

Les mises en acte des adolescents comme mises en scène de la défaillance symbolique actuelle – par Ghislaine Chagourin

 

Séminaire clinique de l’adolescent, Séance du 19 mars 2012

Pour cette séance, je me suis appuyée sur le livre de JM Forget : L’adolescent face à ses actes….et aux autres. 3 constatations cliniques pour démarrer : Montre à quel pointles ados sont perméables au monde  qui les entoure et peuvent s’en faire les révélateurs.

 

1/ au niveau collectif, on entend beaucoup parler au sujet des ados de comportements à risque, de conduites addictives (au point qu’il existe des mots pour spécifier ceux « accros » de diverses façon aux jeux vidéo sur internet : les geek, les nerd, les nolife [1] etc), de troubles du comportement alimentaire ou sexuel, de TS pour tentative de suicide, de délinquance ou de violence (qui désignent toujours des écarts de comportements à la loi ou à la norme sociale). La psychanalyse nous a appris qu’un signifiant c’est ce qui représente un sujet pour un autre signifiant. On entend bien que tous ces signifiants réduisent le sujet à son comportement, sa conduite ou son geste, élidant ainsi la question de la subjectivité. D’où mon titre qui renvoie à des mises en acte qui est une expression que j’ai emprunté à JM Forget. Je vais y revenir.

 

2/ 2ème Constatation qui  me vient de ma pratique aux urgences pédiatriques : Bien sûr, quand un ado est en crise et se retrouve aux urgences – que la crise soit la sienne ou celle des parents – il y a toujours à interroger le lien avec son contexte familial et/ou affectif et/ou scolaire et/ou institutionnel sans le réduire à une relation de cause à effet. Mais prioritairement, c’est son rapport à ses parents ou à l’institution à laquelle il est confié qui est en jeu. Le plus couramment – banalement – pathogène étant bien sûr les conflits et les situations générés par le divorce ou la séparation des parents mais aussi les modalités éducatives et la façon dont l’ado est pris en compte, ou pas, par ses parents ou ses éducateurs.

 

 

3/ 3ème constatation qui découle de la seconde, dans ma pratique aux urgences, il m’est rapidement apparu impossible de ne pas prendre en compte les parents des ados, même quand l’adolescent est « grand » et ce selon des modalités adaptées à chaque cas car je ne peux en aucun cas me référer à une modalité de prise en charge identique pour tous les adolescents et ce pour des raisons purement cliniques et de structure.  Ainsi, seule la psychanalyse aide à repérer la position qu’il faut occuper vis à vis de l’ado ou des parents et sa compatibilité ou pas avec une offre d’un suivi. Par exemple, dans des cas de TS, il est arrivé que mon intervention aux urgences consiste uniquement à faire se déplacer les parents, au sens propre comme au sens figuré, afin de sortir l’ado de l’urgence  – au sens propre comme au sens figuré là aussi – et afin de pouvoir nommer ce qui fait crise et pour qui, et d’indiquer un mode de prise en charge post urgences car la position que j’ai occupée rend difficile tout suivi de l’ado ou des parents. Ou, au contraire, je propose un suivi à l’adolescent après avoir rencontré son ou ses parents. D’autres fois, je n’entends que l’adolescent  au départ puis par la suite, quand l’ado est prêt et y consent, je rencontre son ou ses parents. Enfin, il n’est pas rare que quelques séances suffisent pour dénouer une situation de crise ou de deuil.

 

Exemple : cette adolescente de 12 ans venue aux urgences suite à une série de crises de spasmophilie se manifestant par une difficulté respiratoire et des engourdissements aux jambes et aux mains qui la mettent au bord de l’écroulement, ce qui a fait symptôme pour ses parents et l’école qui a appelé les pompiers. Il y a quelques mois, elle a perdu son ami d’enfance, qu’elle considérait comme un grand frère. Il a eu un accident de scooter devant ses yeux. Elle l’a vu se faire faucher par une voiture alors qu’il venait de tomber de scooter. L’image de son ami s’écroulant devant ses yeux continue de la hanter. Les manifestations de ces crises d’angoisse donnent à voir ce qu’elle ne peut dire : L’angoisse de mort et la culpabilité de ne pas l’avoir empêché de partir faire une course avec son scooter et surtout la difficulté à faire ce deuil. Elle ne peut pas parler de sa peine à ses parents, encore moins à son père par peur de le peiner. Car cette perte renvoie a un accident de moto qu’a eu le père. C’est lui qui conduisait et son copain assis derrière lui sur la moto est décédé lors de cet accident survenu quand il était jeune homme. Après quelques entretiens qui semble t-il lui ont fourni les appuis symboliques nécessaires, les malaises ont cessé et elle a pu reprendre à son compte le deuil à faire. J’ai rencontré le papa en présence de sa fille, il était très inquiet de voir que sa fille ne lui parlait pas et le lui a dit. Sa  fille a toujours refusé que je parle avec lui de son deuil à lui, arguant que c’est elle qui évoquera cette question avec lui. Ce que j’ai respecté.

 

 

Dans son ouvrage, JMF se donne comme objectif de rendre lisibles les actes des adolescents qu’il tient pour être toujours adressés à l’instance sociale à travers ceux qui la représentent qu’il s’agisse des parents ou de travailleurs sociaux. C’est original puisque d’habitude, la psychanalyse aborde l’acte en terme de ce qui n’est plus analysable ou relève d’une erreur de l’analyste. Il semble donc s’adresser aux parents mais également aux travailleurs sociaux en charge d’adolescents afin que tout un chacun soit éclairé sur sa position propre vis à vis de l’adolescent. D’après lui, ces actes peuvent être analysés comme des symptômes qui ne sont pas sans lien avec les conditions de leur surgissement. Ces conditions éclairent le pourquoi de la tonalité perverse de ces actes car elles sont liées à ce dont nous avons parlé lors des précédentes séances et qui ont trait à l’évolution de notre culture vers une économie de marché (financier) qui donne lieu à une Nouvelle Economie Psychique dominée par la jouissance de l’objet, ce qui promeut une perversion ordinaire généralisée. Comme nous l’avons vu, ce contexte rend plus compliquée le travail de subjectivation à l’œuvre lors du passage adolescent et de surcroît, comme le dit JMF : « certaines formes de mises en acte témoignent du défaut de prise en compte de sa subjectivité par les autres qui l’entourent ».

 

Ces actes d’adolescents, JMF les appelle donc des mises en acte. Il prend soin de distinguer l’acte des mises en acte.   Ainsi, il rappelle qu’ « un acte, s’il est véritable, est un pas, un franchissement qui engage le sujet dans une affirmation, une orientation, un choix » (p. 13), dans l’acte véritable dit-il encore, « le sujet engage un trait inconscient de lui-même. Il perçoit dans l’après-coup la conséquence de son acte, s’y retrouvant ou non. Ce trait de lui-même reste inconscient, sauf à l’élucider dans un travail psychanalytique » (p 44). Il y a 3 temps de l’acte : le temps d’incertitude (j’y vais, j’y vais pas), le temps de l’acte proprement dit et finalement le temps où le sujet se retrouve dans ses choix ou non. Dans le 3ème temps, le sujet est différent de ce qu’il était initialement.

 

Voilà qui est posé, un acte emporte avec lui la question de l’inconscient et celle du sujet. Pour que ce type d’ace puisse avoir lieu l’entourage de l’ado doit lui en laisser la possibilité quoiqu’il lui en coûte. C’est par exemple pour un ado le fait de se mettre au travail en vue d’exercer tel métier, qu’il s’agisse de poursuivre des études ou au contraire de les arrêter pour entrer dans la vie professionnelle. Le choix du  métier est souvent déterminé inconsciemment tout comme l’est celui de poursuivre ou pas des études. Pb aujourd’hui, cette dimension inconsciente est déniée, récusée et le choix du métier semble se réduire à ce qu’il faut choisir en fonction de critères objectifs et non plus subjectifs. Les parents se posent donc souvent en frein quant aux décisions des ados.

 

Voici l’exemple d’un choix amoureux incestueux (acte incestueux) qui relève d’actes qui engagent le sujet même si c’est à son insu. Cet ado français choisit une Daniela italienne comme 1ère petite amie, alors que Danielle est le prénom de sa mère dont il est très, trop, proche et ce d’autant plus qu’il porte un prénom très proche de celui de son père. Avec Daniela il ne  parle qu’italien comme si seule la langue faisait rempart à l’inceste. Puis il finit par épouser une Dioni brésilienne (dont la mère s’appelle Diva) avec qui il parle italien au début puis français et brésilien lors de la venue d’un 2ème enfant. Ce 2ème enfant sera psychotique (passé pas loin de l’autisme) alors que le 1ère enfant ne l’ai pas. Quand il a été conçu ils parlaient encore tous les deux dans une autre langue que leurs langues maternelles respectives.

 

Ce qui distingue les mises en acte des actes véritables selon JMF c’est qu’elles n’engagent pas le sujet. Elles sont souvent révélatrices des freins exercés par l’entourage ou des freins que l’ado rencontrent de son fait à lui. Pour JMF, « l’enjeu de ces mises en acte est toujours vital pour l’ado et marque le désarroi d’un sujet en mal de reconnaissance » (p. 8)

 

JMF identifie 4 types symptomatiques de mises en acte qui ne doivent en aucun cas être réduites à des troubles du comportement. Pour chacune, il en définit la logique, ce qu’elle révèle du rapport du sujet à l’Autre et il en déduit la façon de se positionner face à l’adolescent et à ses parents. Ces 4 mises en acte sont L’inhibition, l’opposition, l’acting out, le passage à l’acte. A ces mises en acte, il rajoute deux autres manifestations cliniques fréquentes de nos jours : le symptôme out, les perversités et la dépression. Qui sont autant de manifestations qui viennent dire l’élision du trait signifiant phallique.

 

1/ l’inhibition

 

Il s’agit là de s’abstenir de l’acte. A la suite de Freud, JMF rappelle que « l’inhibition d’une fonction témoigne de l’ érotisation dont elle est chargée dans l’imaginaire du sujet ». C’est une modalité qui va à l’encontre de ce qui se joue dans le social actuel qui pousse plutôt à la levée de l’inhibition mais que l’on rencontre encore chez les ados.

 

J’ai en tête cet adolescent que j’ai commencé à suivre alors qu’il avait 13 ans. Maximien souffrait de céphalées qui survenaient tous les matins avant de partir à l’école. Seules ces céphalées font symptôme pour la mère et pour lui. Maximien, qui fait plus âgé que son âge, se présente comme un jeune homme et un élève très sérieux, très sage, très raisonnable, très poli, il rit, sourit et parle  très peu et seulement de son travail scolaire et de ses résultats, il n’a pas d’amis, ne sort pas et ne s’accorde aucune distraction. Chez lui, c’est la fonction sociale qui était inhibée et cela a mis un certain temps à faire symptôme pour lui.  Tout au plus reconnaissait-il qu’il était un peu trop « stressé » par le travail scolaire auquel il accordait une grande importance. Il n’allait pas vers les autres car ces autres, notamment les filles, pouvaient susciter un désir chez lui et le pousser à « quitter » sa mère qui vit seule et recluse avec lui et vis à vis de qui il se positionnait comme celui qui devait racheter le père qui était parti alors que son fils était très jeune et qui avait laissé sa mère sans ressources ce qui l’obligeait à travailler beaucoup. Maximien se faisait un devoir de ne pas quitter sa mère et de s’en faire le protecteur, le consolateur et le confident. Il ne voulait la décevoir en aucun point ce qui incluait ses résultats scolaires puisque celle-ci est enseignante.

 

JMF indique que le danger quand l’ado s’abstient de l’acte c’est que l’entourage y réagisse soit par le forçage ce qui le fige un peu plus soit en se substituant à lui et en prenant à sa place des initiatives ce qui peut générer des réactions violentes de l’adolescent. Il faudra donc rencontrer les parents pour éviter cela. Dans cette occurrence, il recommande de solliciter l’ado de manière active en l’interrogeant sur lui-même, sur ses projets, ses embarras et sur ses liens aux autres. Le but étant qu’il prenne une position de sujet. Maximilien a aujourd’hui plus de 15 ans, il m’a fallu effectivement mouiller mes chemises pour stimuler Maximien et pour qu’il consente à laisser se manifester son désir.  Cela n’ a pu se faire non plus sans rencontrer périodiquement la mère afin qu’elle puisse devant Maxime prendre sa part de responsabilité tout en étant assurée de mon estime et du respect que j’ai de sa position en tant que mère. Par ailleurs, je l’ai enjointe à laisser Maxime prendre seul ses décisions en pointant à l’occasion qu’elle disait toujours « on » quand elle parlait de Maxime et en l’assurant de ma confiance dans la capacité de Maxime à se déterminer car elle se substituait beaucoup à lui.

 

Donc dans l’inhibition, le sujet est en retrait d’une manifestation inconsciente.

 

2/ l’opposition

 

C’est une mise en acte qui consiste à « faire obstacle à…. Objection à », cela se produit quand l’adolescent est pris dans une impasse imaginaire en lien avec la constitution de son narcissisme. L’opposition revêt ainsi une consistance paranoïaque. « L’opposition révèle le refus de l’ado de se plier à l’exigence d’un autre dont il suppose qu’elle vise à le réduire à l’identique ». En d’autres termes, l’opposition est l’indice que l’adolescent « souffre d’être l’objet de l’autre ». C’est souvent le cas quand l’adulte en charge de l’adolescent s’en tient exclusivement à de l’éducatif ce qui élude la subjectivité de l’ado. (éducatif : exige une reproduction à l’identique de la prestance imaginaire de l’autre).

 

Je pense à cette jeune fille de moins de 15 ans qui arrive aux urgences pour une TS médicamenteuse faite à l’école pendant la classe. Ce n’est pas du tout sérieux sur le plan médical fort heureusement mais à y regarder de plus près c’est beaucoup plus embêtant sur ce que ça emporte psychiquement. La veille, elle avait pris des médicaments dans la pharmacie de sa mère qui l’avait vu faire, et qui dans un registre strictement éducatif l’en avait empêchée en lui disant que c’était interdit de prendre des médicaments sans autorisation (sic !) sans l’interroger sur le pourquoi de cet acte. Dès que sa mère a tourné le dos, l’ado est allée prendre les médicaments et les a ingérés le lendemain en classe devant les copines. En fait, cette jeune fille venait de vivre une rupture douloureuse avec son petit ami. Bien sûr ses parents n’étaient pas au courant de cette relation car ils considéraient que leur fille était trop jeune pour cela aussi il lui avait été impossible de leur en parler. Toujours dans un souci éducatif, ses parents lui interdisait aussi de « chatter » sur internet avec ses copines qui étaient selon elle les seules à pouvoir la comprendre et la consoler de ce chagrin.

 

Cette jeune fille se défendait à son détriment d’être porteuse des rêves de ses parents en étant une petite fille selon leur modèle à eux. On peut considérer que la relation amoureuse  puis le fait de prendre des médicaments dans la pharmacie devant la mère sont du registre de l’opposition en réponse au positionnement très éducatif de ses parents qui élude sa subjectivité de jeune fille moderne. Quant à l’ingestion de médicaments en public elle est à considérer comme une surenchère en lien avec la surdité des parents qui relève de l’acting out ou un symptôme out dont nous allons parler ensuite.  Pour stopper cette surenchère et éviter que cela vire au passage à l’acte, il fallait resubjectiver cette jeune fille et faire bouger les parents pour que cesse la logique mortifère à l’œuvre sous couvert de bonne éducation. J’ai donc choisi d’écouter cette jeune fille en tout premier lieu. Après m’avoir exposé la situation, elle m’a dit qu’elle n’avait pas voulu mourir mais se soulager de sa peine. Tout le travail a consisté à ce que le dialogue se renoue entre elle et ses parents. Une fois qu’elle y a consenti, j’ai parlé longuement aux parents qui hésitaient entre l’incompréhension et la colère. JMF recommande une rencontre initiale avec eux pour désamorcer l’impasse dans laquelle se trouve pris l’ado et ses parents puis des rencontres répétées avec les parents et des entretiens individuels avec l’ado.

 

Donc dans l’opposition, le sujet s’étaye sur les initiatives de l’autre et non en fonction de son désir.

 

3/ l’acting out

 

Tout de suite un cas clinique emprunté à JMF : C’est l’ado qui va voler le haschich de son père après que celui ci l’ait amené consulter le psy pour un échec scolaire et une inhibition. Il dévoile ainsi l’économie de jouissance du père (haschich = recours à la parole en défaut + défaillance symbolique du père). Là la mise en scène = vol à l’égard de son père.

 

JMF définit cette mise en acte comme une  mise en scène « d’un trait de son identité » dont l’ado ne veut rien savoir et dont il lui est impossible de dire quoique ce soit. C’est donc la mise en scène « d’une parole  récusée » et dans ce sens, il  y a récusation de la portée symbolique de l’acte et cette récusation se rapproche d’un déni, elle témoigne d’un clivage et non d’un refoulement (je sais bien mais quand même). Dans notre société actuelle, la subjectivité en souffrance se manifeste souvent sous cette forme du fait de la structure de l’acting out qui est affine à celle qui organise nos liens sociaux dans sa dimension de récusation de la portée symbolique pour privilégier la dimension pulsionnelle de l’objet (perversion généralisée). Par ailleurs, les interlocuteurs ont de plus en plus de mal à occuper une position symbolique.

 

Dans l’acting out, qui dit mise en scène dit spectateur, il s’agit là d’un spectateur réduit à un regard et attendu comme une instance symbolique nous dit JMF. Mais du fait de la récusation de la portée symbolique, le spectateur ne peut rien dire de ce qu’il voit sinon il risque de précipiter l’ado dans le passage à l’acte. Quand un ado se manifeste dans ce qui est un acting out, il y a toujours à supposer que celui à qui il s’adresse est défaillant dans sa structure ou dans sa fonction symbolique (Dans la cure, quand le patient fait un acting out, il faut chercher l’erreur de l’analyste mais c’est dans 1 registre différent : dans la cure il s’agit d’une  mise en scène de ce que l’analyste n’a pas entendu). Du côté de l’ado, cela vient dire à quel point chez les ados la frontière entre l’autre et l’Autre est fragile. La subjectivité de l’ado vient emprunter à l’assise symbolique des petits autres pour s’affirmer. Cela dénote un défaut du rapport du sujet à l’Autre comme c’est le cas dans le monde actuel. Donc la mise en scène de l’acting out s’adresse à une instance Autre et non à un semblable mais par le biais du regard ce qui l’imaginarise. La question de l’acting out pose aussi la question du transfert : il ne faudra pas interpréter ou décoder cette mise en acte avant la mise en place du transfert. Quand les proches saisissent le sens de la mise en scène et tentent de réparer cela peut précipiter l’ado dans le passage à l’acte ou l’acte suicidaire. C’est aussi pourquoi la mise en place du transfert  passe parfois par l’entourage et qu’il faudra l’inclure dans la prise en charge.

 

Donc l’acting out, « articule le trait inconscient de l’objet dont le sujet ne veut rien savoir, à la mise en scène du trait de sa division, alors qu’il ne peut y trouver une légitimité pour sa parole ».

 

JMF recommande à la fois un travail individuel et des rencontres répétées avec les parents afin de préserver l’ado des propres mises en acte des parents (forçage symbolique : ex, dire que leur séparation n’en est pas une, dire que l’enfant est pris en otage ou passé à la trappe etc). Quand l’ado parvient à compter sur lui même, les entretiens avec les parents ne sont plus  nécessaires.

 

3/ le passage à l’acte

 

Dans cette mise en acte, « le sujet s’éjecte d’une place qui lui est insupportable, où sa qualité de sujet, la liberté qu’il puisse engager une parole, ne lui est pas possible ». Je vous renvoie au cas de cette jeune fille qui a commencé par une mise en acte d’opposition et a fini par un passage à l’acte.

 

Ce genre de situation où la parole n’est plus possible est fort courante notamment quand « les parents confondent l’ado avec l’objet de leur jouissance, (quand) ce dernier présentifie un tel objet ». (p34). Le passage à l’acte est soit la conséquence logique d’une série d’acting out, soit résulte du désespoir de se trouver identifié au réel de l’objet, soit le fait d’un sujet pervers qui suscite ainsi l’angoisse du petit autre mis en place d’instance Autre, soit le fait de toxicomanes en lieu et place de répétition.

 

Exemple clinique : C’est un ado de 17 ans qui s’est pendu. Ses parents sont des « nolife » du commerce. Plus particulièrement le père qui du coup ne fait pas de place à sa femme en tant que cause de son désir. L’objet de  la jouissance du père est son commerce et la reconnaissance sociale que pourrait lui valoir une réussite financière. Du coup sa femme ne peut que travailler avec lui et pour lui, ce qui fait que leur lien est fondé sur un trait positivé : le commerce, l’argent, la reconnaissance sociale. Donc pas de différence de places sexuées dans ce couple qui fonctionne à l’économie de jouissance. Ce passage à l’acte fait suite à une mise en acte qui relève de l’acting out : il tente de rencontrer des filles par le biais d’internet, il y dévoile des photos de lui nu (aménagement pervers de sa sexualité en réponse à la perversité du couple parental) et découvre avec effroi que celle a qui étaient adressées ces photos est en fait un homme qui va faire circuler les photos sur la toile. Mise en scène du défaut de recours à la parole de la tonalité perverse de la jouissance parentale. Les parents et l’ado vont déposer une plainte mais faute de temps les parents ne changent rien à leur emploi du temps et à leur mode de fonctionnement de couple et rien n’est proposé à cet ado comme prise en charge afin qu’il puisse avoir un recours à la parole. Son passage à l’acte est la mise en scène de la modalité « nolife » de ses parents (ils sont eux mêmes morts au désir) en venant présentifier dans le réel la perte de jouissance qu’ils récusent.

 

Donc le passage à l’acte, « marque le désarroi extrême du sujet quand l’autre ne lui ménage aucune place ni aucune possibilité d’exister ».

 

JMF recommande un travail avec les parents notamment quand ils sont dans une économie de groupe. Et l’ado doit être adressé ailleurs.

 

4/ le symptôme out

 

C’est une structure proche de l’acting out, c’est un symptôme dont le sujet n’assume pas le réel de la douleur. C’est donc l’indice d’un symptôme qui a du mal à se structurer. C’est par exemple une dépression récusée : l’ado maintiendra mordicus qu’il va bien alors même que toutes les manifestations de la dépression sont là et ses effets : par exemple l’échec scolaire comme mise en scène d’une dépression récusée. Dans la symptôme out, la mise en scène porte sur un trait imaginaire et non pas réel comme dans l’acting out. C’est une mise en scène de l’objet de la perte en lien avec la défaillance symbolique.

 

5/ perversités

 

JMF parle de perversités car cela ne relève pas d’une structure perverse. Le pervers, c’est celui pour qui le désir et la loi sont confondus : « ce que je veux, je le prends ». Alors que quand JMF parle de perversité, il parle de manifestations qui sont l’effet du discours pervers ambiant sur l’ado. Et ce du fait que l’ado se laisse marquer par l’économie psychique de ceux qui l’entourent au point d’adopter leur aménagement pervers. Sur le plan clinique, cette adoption consiste à épouser la logique à dénoncer pour exprimer sa souffrance (identification au symptôme ? comme on parle d’identification à l’agresseur ?). C’est quand par exemple, le sujet se dit homosexuel pour dénoncer l’homosexualité du couple parental.

 

Dans notre monde actuel, l’objet de désir semble être accessible notamment à travers la consommation avec du coup une sorte de garantie de la satisfaction (je veux, je prends) du coup cela n’est pas sans effet dans les relations de couple : homme et femme sont des partenaires dans des positions identiques alternant entre consommateur ou objet de consommation, ce qui abolie la différence des sexes. S’instaure alors un rapport homosexué fondé sur un trait positivé : l’argent, la profession, le logement etc. JMF parle alors de couples-groupe (groupe car le couple se retrouve réuni à partir d’un trait positivé). Dans ces couples-groupe, l’enfant peut venir fixer le couple dans la perversion quand il en vient à représenter pour eux l’objet positivé, l’objet de jouissance (il ne représente plus le phallus symbolique, l’objet du désir). Ce qui fait que l’enfant puis l’ado vient présentifier le lien des parents, la perte qui est la visée de leur déni. Cette situation pousse l’ado à des passages à l’acte : « le sujet se précipite hors de  la scène où il est réduit à un statut d’objet » et à toutes les mises en acte dont nous venons de parler mais il est aussi exposé à des récusations et à des violences de tous ordres de la part de ses parents.

 

Dans ce contexte, il y a étouffement de la problématique névrotique de l’ado du fait d’une carence de l’articulation au signifiant phallique.

 

6/ la dépression

 

Dans la dépression, le sujet reste en retrait d’un engagement de sa subjectivité pou éluder la prise en compte d’un perte et d’un travail de deuil (comme dans le social où la perte est déniée).

 

JMF recommande un travail individuel. Mais si dépression est l’effet d’un aménagement pervers du couple parental : intervention auprès des parents (ex : vraie fausse séparation lors d’un divorce)

 

JMF souligne la particularité du transfert avec l’ado : l’acting out et le symptôme out, sont des mises en acte sont à considérer comme des « appels au transfert » selon une expression de Lacan. Il faudra laisser le temps qu’un symptôme se constitue.  Le psychanalyste doit lire « pour lui «  et « pour plus tard » le trait inconscient que l’ado montre de lui même.


  • [1] Geek : Un geek est une personne passionnée, voire obsédée, par un domaine précis. À l’origine, en anglais le terme signifiait « fada », soit une variation argotique de « fou ». D’abord péjoratif — son homographe désigne un clown de carnaval — il est maintenant revendiqué par certaines personnes.
  • Nerd : Un nerd, est un terme anglais désignant une personne à la fois socialement handicapée et passionnée par des sujets liés à la science et aux techniques. Le terme de nerd est devenu plutôt péjoratif, à la différence de geek. En effet, comparé à un geek, un nerd est plus asocial, et plus polarisé sur ses centres d’intérêts, auxquels il consacre plus de temps.
  • Nolife : le terme no-life ou sans vie en français, désigne un joueur de jeu vidéo qui consacre une très grande part, si ce n’est l’exclusivité de son temps à pratiquer sa passion au détriment d’autres activités, affectant ainsi ses relations sociales.

 

 

Angoisses et phobies, une clinique contemporaine ? par Ghislaine Chagourin

Les manifestations  phobiques ne sont-elles pas devenues une modalité de défense contre le sans limite de la « Nouvelle Economie Psychique » (c’est-à-dire un substitut de castration) là où auparavant la phobie était une modalité de défense contre la castration ? Elles seraient en quelque sorte une production de cette même « Nouvelle Economie Psychique[2] ». Avec pour conséquence une incitation à les traiter comme une maladie ou un trouble du comportement à grand renfort d’anxiolytiques et de thérapies cognitives et comportementales du fait que la restriction de jouissance qu’elles occasionnent fait pathos dans cette économie psychique.

 

L’écoute d’enfants et d’adolescents est toujours très éclairante ; Aux  urgences pédiatriques de l’hôpital de la Timone à Marseille les pédiatres reçoivent de plus en plus ces petits patients qui sont diagnostiqués comme souffrant d’une « crise d’angoisse ou d’anxiété », d’une « crise de panique » ou encore d’une « phobie ».

 

Les deux exemples cliniques qui vont suivre semblent illustrer le rapport des manifestations anxieuses ou phobiques au symbolique modifié de notre post modernité. Si les urgences pédiatriques ne sont pas le lieu privilégié d’adresse des très à la mode « phobies scolaires ou sociales », elles deviennent le lieu d’adresse de demandes qui n’auraient jamais abouties en ce lieu il y a encore une décennie. Les urgences, comme les manifestations phobiques, réagissent fortement au discours social, elles en sont un des symptômes au sens où Lacan en parle comme « l’effet du symbolique dans le réel », ce qui en fait un lieu d’observation clinique.

 

Ainsi, on constate comme dans d’autres lieux d’accueil la fréquence des symptômes anxieux des enfants et des adolescents en lien avec le divorce ou la séparation des parents notamment quand la séparation est conflictuelle ou quand l’enfant est  pris à parti dans le conflit, ou encore quand la séparation est floue. Il n’y a pas une relation de cause à effet car dans ces situations, c’est principalement la dimension symbolique du phallus qui est mise à mal.

 

D’autres cas sont le signe d’une défaillance symbolique dans le social dans le sens d’un débordement pulsionnel qui ne se limite pas aux seuls enfants. Il s’agit par exemple des situations de violence entre enfants à l’école mais aussi de la violence qui sort des frontières de l’école quand les querelles des enfants se transforment en querelles ou bagarres entre parents d’élèves ou avec les professeurs. C’est aussi le cas quand les parents se battent entre eux, avec les voisins ou avec la police lors de diverses altercations.

 

En règle générale, de nombreuses situations qui  mènent les enfants aux urgences donnent à entendre la difficulté des parents à dire non ou à restreindre la jouissance de l’enfant ou leur propre jouissance de l’enfant. Ainsi, à titre d’exemple et de façon devenue tout à fait banale, les enfants dorment avec papa ou maman, ou les deux, de plus en plus souvent papa ou maman vont dormir dans le lit de l’enfant quand ce n’est pas au pied de son lit. Du côté des enfants, toute restriction de jouissance peut devenir source d’angoisse tant elle est vécue comme injustice, voire comme traumatisme.

 

Il n’est pas rare non plus que la maladie, le décès ou l’emprisonnement d’un parent ou d’un proche se révèlent anxiogènes ce qui évoque une difficulté à symboliser la séparation, la perte tant pour les enfants que pour leurs parents. Comme si le travail de deuil ou de renoncement peinait à se faire.

 

Le contexte de naissance d’un nouvel enfant reste bien sûr source de nombreux symptômes pour l’enfant parmi lesquels l’angoisse ou la phobie mais ce qui est nouveau, c’est que cela justifie une venue aux urgences.

 

Est-ce que les manifestations de peurs, d’évitement, d’inhibition peuvent encore être rapportées à la période de la névrose infantile (vers 4/5 ans) et constituent toujours un moment transitoire nécessaire à la structuration du sujet ? Il semble qu’aujourd’hui la phobie se manifeste même chez de grands enfants et tout au long de la vie.

 

J.M. Forget en rappelle la dimension de plaque tournante : « la phobie peut être  un temps de structuration de la subjectivité de l’enfant dans la constitution d’un fantasme ; ce peut être (aussi) une manifestation qui dévoile les difficultés de l’enfant à trouver l’assise de son identité s’il est privé de la consistance d’un discours structuré par une restriction de jouissance »[3]. L’extension des manifestations phobiques à tous les âges de la vie peut être rapportée à la Nouvelle Economie Psychique, c’est-à-dire à la logique d’un discours qui enjoint à une jouissance sans limite, « dans le rapport à ce symbolique modifié par la techno-science et le consumérisme ambiant »[4]. Les enfants feraient aujourd’hui l’économie de la névrose infantile qui auparavant leur permettait de passer du phallus imaginaire au phallus symbolique, que s’écrive le fantasme et  se construise une théorie sexuelle infantile. Les manifestations phobiques réagissent fortement au discours social, ainsi qu’à l’organisation de l’espace qui découle de ce discours. C’est en cela que notre paysage social actuel serait « particulièrement producteur de phobies »[5] avec ses architectures modernes, ses espaces vitrés, ses ascenseurs et autoroutes et son insistance à convoquer la dimension du regard à travers l’omniprésence des écrans et des caméras.

 

Une «phobie » de la paralysie

 

Voici le cas d’un jeune footballeur marseillais de 12 ans que j’ai suivi pendant quelques mois et chez lequel la peur de la paralysie se présente de façon intéressante. Ses parents issus de l’immigration sont bien intégrés au tissu social,  il a 2 grandes sœurs et il est plutôt un bon élève de 5ème. Depuis déjà 2 mois, M. est soumis à une restriction forcée de motricité sportive (donc une restriction de jouissance) car il est atteint d’un Osgood – qui est une affection douloureuse du tendon rotulien en lien avec la croissance pubertaire des jeunes sportifs. Avec du repos, cette affection disparaît toute seule ; ce que M. avait fort bien entendu et compris mais qu’il vivait avec un fort sentiment d’injustice et ce d’autant plus qu’il éprouvait régulièrement des douleurs au niveau du genou. Par ailleurs, le football à Marseille est une expression de la virilité, au point que le ballon de football est un tenant lieu d’index phallique imaginaire pour de nombreux jeunes gens. M. est arrivé aux urgences pour ce qui, par deux fois, a été diagnostiqué comme crise de panique. La première fois, il s’était mis à trembler de tout son corps avec des sueurs et une dyspnée alors qu’il  visionnait un film d’horreur en l’absence de ses parents et à leur insu. C’est dans cet état à leur retour, qu’ils ont trouvé  M., affolés, ils ont appelé les pompiers. Ils n’ont pas su être « contenants » mais le père est un papa « très gentil qui s’affole très vite » aux dires de la mère. Peu de temps après sa première venue, M. a ressenti diverses douleurs, à la gorge, au dos, aux chevilles, au genou droit avec une sensation de malaise, des nausées et des difficultés d’endormissement, ce qui a donné lieu à une seconde venue aux urgences et à un nouveau diagnostic de crise d’angoisse de la part des pédiatres. Il faut dire que le père croyant que son fils avait eu peur du film, le laissait coucher dans le lit de la mère le soir  car lui-même rentrait tard dans la nuit. Dès le premier entretien, M. dément avoir eu peur du film (ce que croit son père) ou avoir ressenti la prescription médicale d’arrêt de sport comme une punition (ce que croit sa mère). Il sait bien que ce n’est pas de cela dont il s’agit. Il a eu peur de la paralysie et non du film et il a plutôt éprouvé cet Osgood comme une injustice et non comme une punition car une punition vient sanctionner une faute qu’il n’estime absolument pas avoir commise. En cela M. est très post moderne : une restriction de jouissance est vécue comme une injustice car elle va à l’encontre de ce que prône le discours social. Comment va se situer la question de la castration pour lui ?

 

Il explique qu’alors qu’il regardait ce film d’horreur (il dit « dès que je regardais le film »)  dans lequel « tout le monde meurt à la fin » (sans distinction entre les bons et les méchants précise t-il), la douleur qu’il a ressenti dans les jambes lui a fait craindre de devenir paralysé des jambes et ne plus jamais pouvoir marcher,  devoir rester couché tout le temps, ce qui l’a paniqué car, dira t-il plus tard : « avec les jambes on fait tout ». Comment entendre cela ? A la suite de Freud, C. Brini rappelait que l’angoisse première qui produit le refoulement, est l’angoisse de castration et que la phobie se présente « comme un déplacement sur un objet ou une situation masquant ainsi cette angoisse »[6]. Cette peur de  la paralysie semble se présenter comme une phobie au sens freudien d’un déplacement masquant l’angoisse de castration et c’est la dimension de l’imaginaire qui semble faire difficulté. Ch. Melman avance que dans le nœud phobique, le Réel vient surmonter l’Imaginaire et que c’est le Symbolique qui assure la consistance. Il ajoute que l’accès phobique est déclenché par l’émergence dans l’espace d’un point de fuite à l’infini qui vaut comme regard en tant qu’objet a. Ce qui a comme effet une dissolution du fantasme et l’évanouissement du sujet, provoquant ainsi une chute de la dimension imaginaire et donc une chute du Moi suivie d’un effet de paralysie : la phobie étant ainsi définie comme une « maladie de l’espace » c’est-à-dire de l’imaginaire.  Ce terme de « maladie » interroge.  Ch. Melman semble vouloir dire qu’au moment où surgit l’angoisse, le rond de l’imaginaire est « soufflé ». Mais, comme le refoulement originaire est en place, le Réel et le Symbolique ne se détachent pas. Dans ce nœud phobique, c’est l’imaginaire qui est marqué de la dimension du trou, de la castration : « l’opération de la castration s’exerce dans le registre de l’Imaginaire »[7]. Ce qui semble bien être le cas de ce jeune footballeur.

La crainte de la paralysie provoque chez lui l’angoisse qui lui fait à son tour éprouver les limites de son corps sans toutefois provoquer une paralysie fonctionnelle de type hystérique.

 

Concernant le contexte de surgissement de l’angoisse de ce jeune footballeur, on retiendra le rôle de l’écran télévisuel qui à travers le film vient faire de l’être pour mourir une injonction impérative que vient confirmer la douleur, le tout provocant l’angoisse chez le sujet. L’hécatombe finale du film associée à la douleur semble avoir  fonctionné sous l’injonction du regard comme menace d’une castration radicale, voire comme trauma déclenchant l’angoisse. Pourtant, M. a bien surmonté la perte de sa grand mère décédée d’un cancer un an auparavant, il avait parfaitement compris qu’elle était très malade et allait mourir alors qu’elle n’était pas très âgée. Ce n’est sans doute pas la même chose d’être symboliquement préparé à « regarder la mort » et se retrouver « regardé par la mort » du fait de l’écran et du montage télévisuel.  Ce qui renvoie à l’émergence dans l’espace d’un point de fuite à l’infini qui vaut comme regard en tant qu’objet a. Concernant le rôle du regard dans le surgissement de l’angoisse, C. Brini avançait pour sa part: « c’est l’objet regard qui surgit et qui va provoquer l’angoisse et la dissolution du fantasme. Le fantasme est doublement concerné, d’une part parce que le regard concerne toujours  le fantasme et d’autre part, parce que dans l’accès phobique, le regard est présentifié, regard dont on sait qu’il est extrêmement envahissant et injonctif dans notre vie moderne »[8]. Dans la phobie, le sujet a-t-il constitué un fantasme ? L’angoisse surgit quand l’opération de lien symbolique à un objet inaccessible est défaillante. Comme si chez M., la métaphore paternelle avait failli à symboliser le réel de la mort imaginarisée par la fiction et celui de la douleur qui fait effraction dans le corps imaginaire. Ce qui renvoie à J.M. Forget dans son article les phobies, lalangue, le langage et la parole: «en regard de la défaillance symbolique et du lien métonymique, surgit l’angoisse et une représentation imaginaire corrélée à l’angoisse. Il n’y a pas de métaphore pour rendre compte de l’objet perdu du fait de la parole, ni du réel qui surgit, le sujet est désemparé. Cette défaillance de la métaphore rend le réel impossible à symboliser et se révèle par l’angoisse . C’est en cela que la phobie est une maladie de l’imaginaire»[9]. Ce qui peut surgir dans le Réel comme menace de mort n’est pas forcément dialectisable et peut faire trauma ; il ne faut pas confondre phobie et peur de l’automatisme de répétition, dit C. Melman. Suite à ce déclenchement soudain, la peur de devenir paralysé s’installe chez M., il ne peut plus rester seul, la moindre douleur provoque l’angoisse et la crise de panique surgit.

 

Lors de la 2ème séance, il dira : « c’est comme si je pouvais pas oublier, je fais autre chose pour pas y penser mais ça revient. Avec ce problème au genou, j’ai du prendre conscience que ça pouvait arriver ». On ne peut mieux dire que quelque chose a fait trauma ou une difficulté à refouler mais pourquoi ? Est ce une défaillance du refoulement originaire qui comme on le sait est nécessaire à la mise en place de la métaphore paternelle ? Dès le 3ème entretien, la peur de devenir paralysé s’estompe mais il devient agité, s’énerve très vite, s’entête et ne supporte rien; Ce dont se plaignent ses parents. Son père confie : « pour qu’il se calme, il faut que je m’énerve, il faut y aller à la criante ». Il donne en exemple le dernier « caprice » de M. qui voulait  aller revoir le film « les intouchables » avec un copain à l’exclusion de sa sœur (ce film  met en scène un handicapé moteur et un jeune homme « des quartiers » comme il se dit à Marseille, il y est aussi question de la sexualité d’un homme qui a perdu l’usage de ses jambes). Ce que le père prend pour un « caprice » est à considérer comme une mise en acte de M., qui sans doute, par l’image, veut tenter de symboliser quelque chose voire tenter une recherche identitaire. Lors de ce même entretien, M. dira « je pense plus trop au truc, …… c’est juste la douleur, dès que je pense à rien, j’oublie tout, dès que je fais rien j’ai mal. Peut-être qu’avec l’annonce de cet Osgood, tout s’est chamboulé dans ma tête ». Le refoulement semble enfin opérer et l’angoisse céder ce qui vérifie que c’est l’angoisse qui provoque le refoulement. L’angoisse appelle le refoulement mais ne le réalise pas toujours, il semble qu’aujourd’hui, cette opération ne se fait pas sans mal. Pourquoi M. a t-il tant de mal à refouler ? Pourquoi la douleur fait-elle trauma ? Pour remplacer le foot, il se met à faire du vélo car dit-il, « dès que je fais du vélo, ça me fait pas mal ». Lors d’une fin de séance, il entend de la bouche de son père qu’il avait renoncé à faire du foot à son âge car le niveau devenait trop élevé pour lui. Expression d’une castration assumée par le père.

 

La fois suivante, M. s’est coupé profondément 2 doigts de la main en rangeant son vélo – ce qui lui a valu une nouvelle venue aux urgences !! Puis, il a refait une crise de panique: pendant la nuit son pansement au doigt est tombé, il a réveillé toute la maison pour qu’on le lui refasse car il avait mal et très peur que « ça ne marche plus » car il ne pouvait plus plier son doigt (il est passé des jambes aux doigts). Quelque chose semble passer dans le symbolique : on passe de la peur de la paralysie à la peur que « ça ne marche plus » mais cela reste problématique. Au fil de l’entretien alors que je m’étonne de cet accident, il l’associe à un autre accident survenu alors qu’il avait 2 ans ; il s’était « claqué le doigt à la porte ». Puis, il se remémore d’autres nombreuses fois où il s’est blessé (il est tombé sur la tête, s’est cassé le bras, s’est « coupé »). Ces accidents à répétition mettent en scène une chute et/ou une coupure (donc une blessure réelle) qui semblent indiquer que les registres du réel et de l’imaginaire prévalent sur le symbolique. Il y aurait déplacement de l’angoisse de castration sur une paralysie imaginaire à partir d’une blessure réelle. L’opération de la castration s’exerce dans le registre de l’imaginaire comme l’a avancé Ch. Melman pour le phobique. La séance suivante, je lui propose de revenir sur son expérience avec la douleur. Il se rappelle alors un autre accident survenu à 5 ans, il venait de « jouer à la bagarre » avec son cousin avec un bâton, il avait lâché le bâton, un chien lui a couru après et lui a mordu le bras. A partir du bâton, nous remontons au pénis puis à la masturbation et il me dira qu’entre 10 et 11 ans, il s’interrogeait : « pourquoi il grandit pas ?», sans que cela provoque d’angoisse précise t-il, puis il avait « oublié ». Cette formulation n’est pas sans rappeler le « penisneid » féminin. A partir d’une formulation disant que ses parents étaient « pareils », il est amené à parler de la différence des sexes et de ses théories sexuelles infantiles, « quand j’étais petit, je croyais qu’ils plantaient une graine et qu’on venait au monde », à présent il sait que les parents « font l’amour » et la question du pénis est venue  s’y articuler quand je lui ai proposé un peu crûment :  « c’est pas avec les jambes qu’on fait des bébés ni avec les doigts ». Est-ce qu’en intervenant de la sorte je n’ai pas retravaillé avec M. sa névrose infantile, son réel sexuel ? Ce réel sexuel étant ce qui aurait fait trauma pour lui, mais n’est-ce pas toujours un peu le cas ? Lors des entretiens suivants, il a pu parler du fait de devenir un homme et peu de temps après, les séances ont cessé, il n’avait plus d’angoisses ni de peur de la paralysie, son comportement à la maison avait changé et il était bien décidé à attendre patiemment la guérison de cet Osgood. De son côté, la mère a du se rendre à l’évidence, son fils n’était plus un petit garçon, elle a cessé de le garder dans son lit avec elle, de « s’énerver après lui » et a laissé son père intervenir davantage dans son éducation..

Toute  la question a été pour moi de savoir si ce qui s’est joué pour ce garçon relève d’une phobie au sens d’une structure en lien avec la Nouvelle Economie Psychique ou s’il s’agit d’un symptôme phobique surgi dans un temps de structuration hystérique voire d’un symptôme hystérique ? Ce qui paraît étrange, pour une phobie « ordinaire », c’est tout d’abord son âge, 12 ans, et le fait que la situation  phobogène porte sur le corps propre, ce qui évoque un rapport particulier à l’imaginaire et donc au corps  sans que l’on puisse parler de conversion puisque l’atteinte organique est bien réelle ainsi que la douleur et qu’il n’y a pas de paralysie fonctionnelle. Pourrait-on parler d’un imaginaire non spéculaire quant à son rapport au corps ? Il semble que pour M., les jambes aient fonctionné comme substitut de l’objet  symbolique (jambes/phallus) dans le registre imaginaire. Ce qu’évoque le fait qu’il dise «avec les jambes on fait tout ». Puis le signifiant phallique est passé des jambes aux doigts ! La paralysie serait une métaphore (imaginarisation ?) de la castration, la douleur ou la blessure son signe réel et les jambes et les doigts une métonymie du phallus. Peut-on ici parler de maladie de l’imaginaire ? Il semble que oui, la question de l’espace à travers celle du regard y est également convoquée. Ses angoisses ont cédé après qu’il ait revu sa  théorie sexuelle infantile et qu’il se soit positionné dans la différence des sexes. Qu’en est-il de son fantasme et de son identification sexuée ? Pour suivre Ch. Melman, il y aurait chez M. un défaut de « tribut symbolique » payé au grand Autre c’est à dire que son identification sexuée serait mal assurée :  « l’accès d’angoisse est organisé autour de ce qui serait une invitation de l’Autre à la castration, mais dans une situation où le parlêtre s’y sent livré sans que rien ne puisse faire limite et puisse garantir symboliquement que le prix serait payé une bonne fois »[10]. Si pour M., grâce aux entretiens, le pénis semble venir trouver sa place dans la relation sexuelle et qu’il repère bien que le comportement des copains est déterminé par les filles, il lui reste sans doute encore à écrire la formule de son fantasme pour accéder au désir et se déplacer de la place de phallus imaginaire de sa mère.

Une transmission de la phobie mère-fille :

 

Deuxième exemple : une phobie « transitoire » dans le très banal contexte de l’arrivée d’un petit frère. Ce qui renvoie à une problématique de  délogement de la place de phallus imaginaire qui ne peut avoir une fin heureuse que si le phallus symbolique prend le relais. Ce qui dans cette situation de migration est rendu difficile par des faits de structure et non des faits culturels même si ceux-ci existent. C’est aussi un cas de transmission mère/fille de la phobie. Il s’agit de Nassima, une petite fille de 6 ans d’origine comorienne et malgache dont la mère déclare à son arrivée aux urgences que depuis une semaine, après qu’elle ait été piquée par un « insecte », elle refuse de dormir seule, a peur de « se faire piquer  partout » et notamment que des « insectes entrent dans son pantalon ». Elle  a maigri, se gratte et essaie de chasser des insectes qui n’existent pas dit sa mère. Les internes disent que Nassima se plaint d’entendre des bruits qui bougent dans sa tête. Les pédiatres inquiets prescrivent diverses investigations médicales qui ne révèlent rien et me l’adressent.

 

La mère, lors du premier entretien, précise que tout s’est déclenché il y a environ une semaine quand  Nassima  a vu un cafard sortir de sa manche de pyjama. Nassima pour sa part ajoute qu’elle a peur qu’un cafard lui « vienne dessus », elle n’évoque pas une piqûre ni d’hallucinations. Le signifiant « se faire piquer » semble appartenir à la mère et ce qui est un insecte pour elle est un cafard pour Nassima. La mère parle bien le français avec assez peu de fautes de syntaxe et une bonne richesse lexicale, elle parle comorien à sa fille dans le privé, il semble que la frontière privée/public passe par la langue. Selon elle, Nassima a peur de « se faire piquer » et de ce qui pourrait entrer et sortir de son pantalon. Comment l’entendre ? Elle raconte  qu’aux Comores, elle même a été « donnée » à sa naissance à sa « cousine », (la fille de la sœur de son père) qui ne pouvait pas avoir d’enfant. Cela avait été convenu ainsi entre la mère biologique, le père et sa nièce et elle n’a su qu’à 10 ans que celle qu’elle considérait comme sa mère était en fait sa cousine et la nièce de son père. Dans sa façon de le dire, et à son insu, elle se donne à entendre comme enfant incestueux. Notons au passage que cela est imaginaire car elle est tout de même le produit de la sexualité entre son père et sa mère biologiques. Mais la dimension symbolique de don du phallus est masquée par la portée incestueuse imaginaire de ce don qui ne revêt pas un statut officiel d’adoption avec mère porteuse par exemple. La peur de « se faire piquer » est celle de la maman qui est sans doute à entendre comme métonymie de l’inceste imaginaire. Portée incestueuse imaginaire qui a dû rendre difficile pour cette femme le passage du phallus imaginaire au phallus symbolique.  Cette femme dit que ce qui lui a permis de se construire, c’est l’amour que lui a donné la femme qui l’a élevée et celui qu’elle a éprouvé pour elle ce qui bien sûr a encore renforcé la dimension imaginaire. Quand celle-ci est décédée, ses résultats scolaires se sont brusquement effondrés alors qu’auparavant, elle était une excellente élève. En disant cela, elle réalise que c’est sans doute la raison pour laquelle elle est très exigeante envers Nassima dont elle attend qu’elle obtienne les résultats scolaires qu’elle même n’a plus obtenus après le décès de celle qu’elle considérait comme sa mère. C’est pour cela qu’elle « veut la forcer à comprendre ». Cela ne laisse pas beaucoup de place à Nassima pour advenir à son désir. A l’adolescence, cette femme  a ensuite été envoyée en France par la famille pour se marier avec un homme dont elle a eu d’abord 2 filles, dont Nassima, qui est l’aînée, puis un petit garçon. Elle parle de cet homme comme d’un étranger dont le seul mérite est justement de lui avoir « donné » des enfants.  Elle a toujours peur qu’il lui arrive quelque chose et que ses enfants soient confiés à d’autres. Je propose : « vous avez  peur qu’on vous les pique ? », ce que la mère a entendu. La maman relate que Nassima avait très peur que sa maman meure lors de l’accouchement ou que le petit frère meure. Au fil des entretiens avec Nassima, ces peurs se sont données à entendre comme reliées à des vœux de mort à l’encontre du bébé mâle à venir. Nassima est très sollicitée par sa mère pour s’occuper du bébé, la transformant ainsi en « petite maman » ce qui sans doute l’englue dans une identification au désir de l’Autre. Au fil des entretiens, Nassima me raconte qu’il y a quelques temps, sa maîtresse à l’école gardait des insectes dans un bocal dont elle n’avait, semble t-il, pas du tout peur. Nassima dit qu’il s’agit de « femmses ». Fasse à mon incompréhension et à  ma demande, elle dessine cet insecte et j’y reconnais des phasmes. Elle se rend compte de la similitude entre les traits qui figurent ce « phasme » et ceux qui figurent un bébé, voire le lit sur lequel sa mère dort ou a accouché. A cette occasion, elle posera des mots sur la naissance de ce petit garçon et sur la différence des sexes. Quelque temps après, sa phobie des cafards/insectes/inceste tombe et elle reprend une vie normale. Concernant ce qui semblait être des hallucinations d’insectes/inceste on peut se demander s’il ne s’agissait pas de l’imaginaire maternel à moins que l’inceste imaginaire dont est issue la mère ait fini par faire retour dans le réel de la fillette.

 

Pour Nassima, le cafard comme signifiant à tout faire qui lui vient dessus, sort de ou entre dans son pantalon est une représentation tout autant de l’enfant, du phallus que de la mort. Il témoigne du surgissement d’un réel impossible à symboliser; est-ce celui de l’inceste imaginaire dont la mère serait issue ou tout simplement celui de l’enfant mâle surgi alors qu’aucune différence des sexes n’était symbolisée ? « La référence faite par le phobique à l’animal phobogène permet un rapport au phallus, sans qu’il induise de différence des sexes »[11]. On peut noter que Nassima n’a développé aucune phobie à la naissance de sa petite sœur survenue un an auparavant. Est ce qu’aucune théorie sexuelle ne lui a permis de symboliser l’arrivée de ce petit frère et ce en lien avec les signifiants des théories sexuelles incestueuses de la maman et avec la défaillance de la fonction paternelle pour elle? Ou alors, cette phobie serait-elle plutôt l’expression d’une pseudo filiation mère fille comme défense contre l’inceste imaginaire. La phobie d’inceste/insecte de  la mère se traduisant par une phobie des cafards chez la fille. Si comme l’a avancé Lacan, « la phobie est un moment de passage de la relation imaginaire avec la mère autour du phallus, au jeu de la castration dans la relation avec le père », on conçoit que pour Nassima, cela ne se fasse pas sans peine : il s’agit de se désengluer de la difficulté de sa mère à symboliser un double renoncement à la mère, à la fois réel et imaginaire du fait de la portée incestueuse imaginaire du don réel et symbolique dont elle a été l’objet. De façon très lacanienne, il semble que pour Nassima, l’objet phobique réalise bien une substitution à la question phallique comme fonction de suppléance à la fonction paternelle.

 

Qu’en est-il de la question de l’espace pour Nassima ? La mère raconte qu’avant que se déclare cette phobie des cafards, Nassima avait déjà peur de se perdre lors d’une fête et  avait aussi peur de prendre l’avion. Les fêtes auxquelles assistent Nassima se passent dans de grands espaces et réunissent beaucoup de personnes, pas forcément connues. Les enfants n’y sont plus vraiment sous surveillance, la mère peut les perdre de vue.  Concernant l’avion, notons que pour un comorien, si c’est très couramment le signifiant de l’espoir d’une meilleure vie en France ou dans l’autre sens,  de la joie de revoir sa famille aux Comores, c’est aussi le signifiant de la séparation (choc culturel,  retour forcé au pays, mariage arrangé, mort). L’avion c’est aussi ce qui permet de passer de l’espace France à celui des Comores, c’est l’objet réel qui permet de franchir la frontière entre deux mondes régis par des logiques symboliques différentes. Dans D’un autre à l’Autre, Lacan dit « ce dont il s’agit dans la phobie, c’est bien de l’étude de la frontière, de la limite entre l’Imaginaire et le Symbolique , c’est là que tout se joue ». Les cafards dont Nassima a peur surgissent du bord de son pyjama, posant ainsi la question de la frontière. Mais laquelle ? Celle entre les Comores et la France ou celle entre l’imaginaire et le symbolique ? Si la phobie peut être considérée comme une plaque tournante, on peut se demander si Nassima aura le choix de la structure à l’âge adulte, la phobie étant une voie sans doute toute tracée pour elle.

 

 

 


[1] Psychologue-Psychanalyste

[2] Ch. Melman, La nouvelle économie psychique, La façon de penser et de jouir aujourd’hui, Toulouse, ed. érès, 2009

 

[3] Jean-Marie Forget, les phobies, lalangue, le langage et la parole, article paru sur le site de l’association lacanienne internationale, www.freud-lacan.com

[4] Argument des journées de l’ALI, Evitements, phobies, et angoisses des 10 et11 décembre 2011, Paris

[5] Colette Brini, Evitements, angoisse, phobies, intervention faite lors des journées de l’ALI, Evitements, phobies, et angoisses des 10 et11 décembre 2011, Paris

[6] Colette Brini, Evitements, angoisse, phobies, intervention faite lors des journées de l’ALI, Evitements, phobies, et angoisses des 10 et11 décembre 2011, Paris

[7] Ch. Melman, le Nœud phobique, in La phobie, Bibliothèque du trimestre psychanalytique, publication de l’association freudienne

[8] Colette Brini, Evitements, angoisse, phobies, intervention faite lors des journées de l’ALI, Evitements, phobies, et angoisses des 10 et11 décembre 2011, Paris

[9] Jean-Marie Forget, les phobies, lalangue, le langage et la parole, article paru sur le site de l’association lacanienne internationale, www.freud-lacan.com

[10] Charles Melman, le nouage borroméen dans  la phobie, in La phobie, Bibliothèque du trimestre psychanalytique, publication de l’association freudienne internationale

 

 

 

 

[11] Ch. Melman, le Nœud phobique, in La phobie, Bibliothèque du trimestre psychanalytique, publication de l’association freudienne

 

Remarques sur la question de l’oralité par Nathalie Rizzo

Le registre de l’oralité.

Nathalie Rizzo, séminaire sur la clinique du bébé, ALI Provence, année 2008/2009

Nous continuons donc, dans le cadre de nos rencontres, à avancer sur la question de la mise en place des processus psychiques chez le bébé.

On va aborder un registre qui est au cœur de la problématique d’échange entre la mère et l’enfant, c’est le registre de l’oralité qu’on illustrera par deux vignettes cliniques.

Si on voulait mettre un peu « d’ordre », classer chronologiquement les choses, l’oralité viendrait « en premier » puisqu’on en parle comme d’un registre à « l’origine », à l’origine de la mise en place d’une dialectique entre la mère et l’enfant, ce qu’on va appeler la demande.

Nous entendons donc d’emblée que l’oralité est liée à la fonction de la parole. Dans un texte sur le trimestre psychanalytique de 1997, intitulé « Disparité clinique de l’oralité », JP Hiltenbrant nous rappelle que la pulsion orale répond toujours à l’appel et sans doute devons-nous ici souligner le « toujours » mais aussi rappeler que l’appel, en tant que c’est une modalité de la parole, va entraîner un drame dû à l’écart creusé par l’équivoque signifiante.

Quand on parle d’oralité on parle forcément de l’appel. C Melman dit, dans un texte publié dans le trimestre sur le corps : « L’oralité est à ce point dans la parole que sans parole c’est quoi la faim ? ». Avec l’oralité nous allons retrouver la question du corps et de la physiologie, du corps avec ses fonctions vitales, ici la nutrition et son fonctionnement, c’est-à-dire comment la question du nourrissage s’engage dans le signifiant puisque, lorsque tout va bien pour le bébé et sa mère, et entre le bébé et sa mère, nous avons vu que le fonctionnement présente une véritable compétence à s’engager dans le signifiant et que cela traduit l’appétence symbolique du bébé.

L’oralité ne se réduit pas à la question de l’alimentation et il faut élargir notre propos. Certes, il y a le nourrissage qui se présente avec un caractère vital, c’est une fonction vitale, ça va concerner le fait de se nourrir, s’alimenter, téter, avaler, mastiquer, régurgiter, mordre … Mais l’oralité c’est aussi la succion qui peut donc être nutritive mais aussi non nutritive et, là, ça va concerner une physiologie de l’ouverture fermeture et occlusion de la bouche, donc quelque chose de dynamique à relier à l’économie du signifiant. L’oralité c’est aussi les mouvements de préhension des lèvres et de la bouche. L’oralité intéresse tout le tractus digestif supérieur : lèvres, bouche, langue, glotte, dents, pharynx, respiration. Il y a aussi ce qu’il y a d’oralité dans les cris, les sons gutturaux, labiaux ou dentaux.

JP Hiltenbrant, toujours dans le même texte, pose le problème de l’oralité de ce point de vue là : « comment l’enfant va-t-il trouver sa place dans cette physiologie complexe qu’est l’oralité et qui demande de l’ordre, de la discipline et de la maîtrise ? ». Comment l’enfant se débrouille-t-il avec tout ceci : succion, déglutition, mastication, salivation, régurgitation, émission des sons, respiration … qui ne sont pas isolables et se produisent en même temps ?

Pour donner un petit exemple, voici un petit bébé de 4 mois, Clémence. Elle est installée sur un transat et suce son pouce après avoir eu un moment un peu compliqué pendant lequel elle a beaucoup pleuré à cause d’un bruit qui a surgi près d’elle et puis elle a pu être consolée par son assistante maternelle parce qu’elle a une excellente interaction avec elle. Alors que je la regarde, elle accroche tout de suite mon regard et se lance dans une série de « areu » soutenue par un sourire et puis elle bave, elle régurgite aussi, elle respire très fort. Elle prend son souffle pour dire les « areu », elle gigote, elle essaie de remettre son pouce à la bouche … tout se passe en même temps et c’est cela qui va devoir se discipliner petit à petit, qui exige de l’ordre et de la maîtrise. J.-P. Hiltenbrant propose une définition de l’oralité qui nous donne quelques pistes pour répondre à nos questions (dans le même texte) : « l’oralité c’est un mode pulsionnel érotique lié à la faim, donc à la conservation du corps. Elle est également libido et sexuelle en particulier par ce caractère érotisé, dialectisé dès le départ dans l’exigence d’amour ».

Revenons sur les deux points suivants : le circuit pulsionnel oral et, deuxième point, ce qui va venir ordonner la pulsion, permettre cette maîtrise. Reprenons la chose à partir de ce point qui est d’évoquer l’oralité comme à l’origine des pulsions prégénitales. Nous avons vu l’année dernière, quand nous avons parlé du regard et de la voix, que ces deux registres sont présents dès la naissance et qu’il n’y a pas de primauté d’une pulsion par rapport à l’autre.

Si on parle de l’oralité comme la première pulsion, c’est peut-être parce que le nourrissage du bébé est une activité vitale et essentielle pour sa survie. La vie du nouveau-né, et souvent pendant au moins un mois, est rythmée par les tétées, toutes les trois heures, jour et nuit, la question de sa prise de poids est souvent centrale. Au niveau physiologique le nouveau-né a de grandes compétences aussi : rappelons ici simplement que le fœtus suce déjà son pouce in utero. Le nouveau-né a, à la naissance, des capacités olfactives et gustatives de grande finesse. Il reconnaît l’odeur de sa mère et le goût de son lait. Il perçoit notamment déjà les quatre saveurs : salé, amer, acide et surtout a une préférence pour le sucré. Il y a des récepteurs sensoriels au niveau de l’appareil gustatif qui tapissent l’ensemble de la cavité buccale. Chez l’adulte il n’en reste que 20 %.

On pourrait dire que le nouveau-né est dans une sorte de « ronron », celui du principe de plaisir, celui ou la satisfaction est liée le plus étroitement possible à l’apaisement de la faim. On pourrait ici évoquer la théorie freudienne de l’étayage  c’est-à-dire  une modalité d’intrication des pulsions sexuelles aux pulsions d’autoconservations.

L’oralité est porteuse d’une libido conservatrice du corps propre, qui vise la conservation de l’individu. Donc la première satisfaction est liée à l’ingestion de l’aliment, temps de « ronron » où le bébé est mis à téter. L’objet ne serait pas un objet différencié du corps de la mère, bébé et mère ne feraient qu’un. Mais si j’emploie là le conditionnel, n’est-ce-pas parce que ce temps est un temps mythique. C’est un temps pendant lequel le bébé serait, pour le dire un peu autrement, à l’endroit du réel, à l’endroit de l’objet de satisfaction, dans une sorte d’immédiateté, temps qui n’existe pas car le sein de la mère est d’emblée « humanisé », le sein que la mère donne peut-on rajouter pour introduire une dimension supplémentaire avec ce « donne », est « humanisé ». Humanisé, qu’est-ce que cela veut dire ? On pourrait y entendre dialectisé, pris dans le langage.

Martine Lerude disait, dans une rencontre à Paris dans le cadre d’un séminaire de l’EPEP, qu’il y a une articulation dialectique entre les grandes fonctions vitales et l’environnement car c’est articulé au lieu de l’Autre en tant que lieu du langage et du manque. Elle rappelait que ce qui vient faire articulation c’est la pulsion, pulsion qui articule corps et langage, corps et signifiant. La pulsion en tant que c’est l’introduction du langage sur le corps.

Avec l’engagement dans le circuit pulsionnel, nous passerons donc de la satisfaction étayée sur le besoin à la mise en place d’une véritable cartographie pulsionnelle étayée par l’Autre, avec une spécification des orifices du corps par faveur anatomique. Le circuit pulsionnel, quel est-il dans le cadre de l’oralité ? Qu’est ce qui fait que le sein devient un objet de la pulsion orale et que nous ne sommes pas dans la complétude entre le sein non différencié et l’enfant ? D. Vincent, dans un texte dans le Trimestre sur l’oralité, y répond ainsi : « C’est quand le sein est perçu en tant qu’objet partiel, tantôt là, tantôt pas là, alors l’enfant entre dans le circuit pulsionnel, le sein permettant à l’enfant d’entrer en contact avec le monde extérieur. » le sein est alors détaché, séparé du corps de la mère et devient un objet. Rappelons brièvement les trois temps du circuit pulsionnel : le premier temps où le bébé s’élance vers l’objet de satisfaction, il tète le sein que sa mère lui présente ; le deuxième temps est le temps auto-érotique, le bébé prend une partie de son corps comme objet de satisfaction, il suce son pouce par exemple ; le troisième temps est celui du « se faire boulotter », temps où le bébé se donne à croquer à la mère ; il se fait objet de la satisfaction de l’Autre et vise la jouissance qu’il produit en l’Autre. C’est le temps repérable et fondamental où le bébé va présenter par exemple, au moment du change, son pied vers la mère pour que celle-ci s’en saisisse et fasse semblant de le manger.

Avec l’oralité nous avons donc une problématique inscrite dans une nécessité vitale, c’est de la vie ou de la mort du corps dont il s’agit mais elle ne peut se réduire à cet aspect car c’est aussi de la vie ou de la mort du sujet, du parlêtre dont il s’agit.

La question du nourrissage est un acte qui, au-delà de la satisfaction du besoin, est inscrit d’emblée dans la problématique du recours à l’Autre secourable (ou pas quand ça ne va pas bien). La mère, en tant que présence secourable, est support de l’objet, c’est-à-dire du sein détaché d’elle. Ce passage nécessaire par l’Autre en posture d’accorder ou pas l’objet réel qu’est le sein, va assigner à cet objet un au-delà symbolique qui met la satisfaction orale sous la dépendance du bon vouloir de l’Autre et confère à l’objet une signification où en tant que don il devient le témoignage d’une marque d’amour.

La mère est l’objet de l’appel et se présente à une place d’Autre secourable selon son propre désir à elle. La mère, en tant qu’Autre secourable, grâce à ses interventions régulières auprès du bébé, grâce au sein qu’elle vient présenter comme un objet, donc en tant que séparé d’elle, permet au bébé de ne pas être confronté à une situation de détresse dans laquelle la dépendance au niveau de ses besoins vitaux le place. Les interventions régulières de la mère permettent la réalisation de ce que G. Crespin, dans un des cahiers de Preaut, appelle « des boucles positives d’appel et de réponse à peu près adéquates ».

Ce n’est plus de satisfaction du besoin dont il s’agit ici mais d’une satisfaction face au fait d’avoir anticipé un imaginaire, l’objet espéré. On dit que le sein est « halluciné » par l’enfant. Le bébé va pouvoir « utiliser » ses ressources psychiques pour se représenter par anticipation le monde réel, et les utiliser et prendre avec succès (ou pas) le risque de l’appel à autrui. Cet appel, notons le ici, doit en passer par le défilé des signifiants de l’Autre maternel. Ce n’est plus seulement de nourriture qui calme la faim dont il s’agit mais d’une autre sorte de nourriture, un plus de plaisir lors de l’échange humain autour de la tétée. Avec la mise en place de la demande s’engage donc un rapport singulier du fait de cette adresse à un Autre désirant. C’est ce plus de plaisir qui complexifie toute relation à la nourriture pour le sujet car il devient prévalent au niveau des interactions entre le bébé et l’Autre maternel.

Je voudrais ici présenter, pour illustrer ce premier point, une vignette clinique. Il s’agit d’un bébé, Emma, que j’ai rencontré en crèche il y a quelques années. Elle était arrivée à trois mois à la crèche où j’interviens auprès des équipes pour un travail de réflexion par rapport à leur pratique et un temps d’observation auprès des bébés avec elles. L’adaptation d’Emma s’est bien passée, pas de pleurs, pas de difficultés majeures, simplement nous avions noté que le bébé ne finissait pas ses biberons mais, dans un premier temps, l’équipe l’avait mis sur le compte de l’arrivée à la crèche et de la séparation d’avec la mère. Très vite cependant l’équipe s’était rendue compte que le bébé ne souriait pas et, plus préoccupant, n’accrochait pas le regard. Nous nous inquiétons donc assez vite. La situation n’évolue pas, voire se dégrade progressivement et silencieusement, c’est-à-dire qu’il faut toute la vigilance de l’équipe pour le repérer car Emma fait le moins de bruit possible, pourrait-on dire. L’équipe donc avait repéré que le bébé n’était pas dans l’appel. Elle n’accrochait pas le regard, elle pouvait rester longtemps dans un transat immobile ou elle se réveillait dans le lit sans se manifester. Elle ne réclamait pas ses biberons et quand ceux-ci lui étaient présentés par l’adulte, elle semblait toujours les refuser puis mettait très longtemps pour téter très peu. Le bébé ne prenait pas de poids ; c’était, à son arrivée, ce qu’on appelle dans le jargon de la puériculture, un « petit poids », c’est-à-dire qu’elle avait un poids normal mais tout juste dans la limite inférieure et surtout son poids va stagner pendant longtemps. La faim ne semble pas être un stimulus, une fonction engagée dans un fonctionnement pour permettre un échange, une demande. Il n’y a pas d’engagement dans une interaction et peut-être dans ce que nous avons évoqué plus haut en tant que circuit pulsionnel.

L’équipe des auxiliaires essaie, dans un premier temps, de laisser au bébé une opportunité de la demande car peut-être alors prendrait-elle mieux ses biberons, mais il se trouve qu’Emma ne réclamait pas et peut-être n’aurait-elle pas réclamé de la journée. Enfin la question s’est posée au cours d’une journée compliquée à la crèche où le bébé a eu un biberon plus de six heures après le premier sans l’avoir réclamé pour autant et sans le finir non plus. La mère d’Emma est très occupée, je ne la rencontrerai pas. Emma avec sa mère fait un long trajet en voiture chaque jour pour venir à la crèche ainsi que le samedi pour accompagner sa mère qui travaille à son commerce. La mère va expliquer à l’équipe que, pour gagner du temps, elle cale le biberon et Emma est ainsi nourrie pendant que sa mère conduit. A la maison le biberon est présenté à heures fixes ; « comme cela Emma ne pleure pas pour réclamer » dira-t-elle à l’équipe. Au moment de la séparation du matin, elle amène Emma dans le maxi cosy, ne la prend pas au bras, la laisse rapidement « ça va toujours bien » ; le soir, même tableau, elle apprécie que Emma soit « prête » à partir, déjà dans le maxi cosy.

Myriam Szejer dans son livre « Des mots pour naître » écrit que le bébé se construit dans l’intimité du corps entre la mère et lui. « Au sein, source de plaisir, est lié son propre corps ; de l’odeur de cette mère dépend, pour le bébé, sa propre idée de son corps, de sa bouche qui suce et émet des sons, de son nez qui sent, de ses lèvres qui tètent, de ses oreilles qui entendent », Pour Emma, rien de tout cela, pas d’intimité corporelle entre elle et sa mère. L’équipe apprendra aussi qu’à la maison les biberons sont souvent donnés de la même façon, le bébé dans le cosy. Comment Emma pourrait-elle se risquer à un appel si l’Autre n’est pas là, pas secourable, s’il ne donne pas ce quelque chose de plus que la nourriture pour répondre au besoin ? Emma est nourrie parce que tel est le besoin de l’enfant. La maman aura beaucoup de difficultés pour qu’il puisse y avoir autre chose, un au-delà.

L’équipe s’est attachée à travailler avec ce bébé en essayant de se positionner de telle façon qu’Emma puisse les constituer en tant qu’agent par un éventuel appel de sa part. Il a été décidé qu’une auxiliaire serait plus particulièrement engagée dans une interaction avec le bébé, c’est-à-dire qu’elles ont mis en place une personne de référence. Celle-ci a beaucoup porté Emma, l’a appelée, regardée, lui a parlé quand le bébé restait longtemps sur son transat, elle lui a parlé de sa difficulté de s’ajuster à elle dans le portage. Emma ne se laissait jamais blottir contre le corps de l’autre. Elle tournait la tête quand le biberon était présenté. L’auxiliaire a passé beaucoup de temps autour du moment de la tétée en présentant le biberon et en parlant de ce don qu’elle proposait dans l’espoir que le bébé se tourne vers elle et ouvre la bouche pour recevoir le lait à défaut de le réclamer et de le « prendre ». On dit dans le langage de tous les jours en effet, quand on parle d’un bébé qui a son biberon, « qu’il prend son biberon » et on entend bien que le bébé est engagé dans cet acte. L’auxiliaire a été attentive d’aller chercher Emma dans son lit, de ne pas la laisser trop longtemps sans la solliciter, lui a tendu les bras pour que le bébé puisse y répondre … L’équipe a aussi fait un travail d’accompagnement avec la mère et lui ont demandé notamment de donner le biberon dans d’autres conditions. La mère est donc venue donner le biberon à Emma à la crèche comme si peut-être elle devait être soutenue, elle-même, par les auxiliaires autour d’elle et de sa fille. Nous avons observé que la mère s’est détendue et a commencé à parler à son bébé pendant la tétée alors qu’au début ni elle ne lui parlait, ni ne la regardait.

J Bergès, dans « Psychanalyse et enfant », rappelle que l’enfant boit les paroles de sa mère autant que son lait. Il incorpore les paroles autant que la nourriture, c’est une incorporation signifiante : « Ce que la mère lui dit, qu’elle avale et digère, conduit le fonctionnement à déborder la fonction de telle sorte que le fonctionnement se charge de libido, de jouissance et d’érotisme ». Il dit ensuite que : « le trou de la bouche est celui en jeu dans l’incorporation car ce trou parle du lieu de l’Autre et qu’il permet à l’enfant son incorporation signifiante ».

Si la mère ne dit mot, alors ce trou de la bouche de l’Autre n’est pas incorporable car pas signifiant. Cela dépend, dit Bergès, de ce en quoi la mère est trouée. Peut-on dire que lorsque la mère a commencé à parler à son bébé, à le prendre au bras dans un meilleur accordage, à la regarder, quelque chose s’est manifesté au niveau du désir de la mère ?

Il me semble que notre préoccupation a été d’essayer que quelque chose d’un au-delà de la satisfaction du besoin s’introduise pour ce bébé avec sa mère et c’est du côté de la question du désir de l’Autre que cela était nécessaire à aller crocheter.

Lacan, dans la relation d’objet, écrit : « Il y a une différence radicale entre le don comme signe d’amour qui vise radicalement quelque chose d’autre, un au-delà, l’amour de la mère et l’objet quel qu’il soit qui vient pour la satisfaction des besoins de l’enfant ». Cette différence radicale c’est la béance liée à la fonction même du signifiant, elle constitue l’Autre en tant que trésor des signifiants. Qu’en est-il pour Emma en ce qui concerne l’Autre incarné par sa mère ? Emma, avec sa mère, s’est laissée alimenter, remplir d’aliment dans un premier temps, sans qu’une dimension métaphorique déployant la dimension du don d’amour s’articule. Dans un deuxième temps, on apprendra, qu’avant même son arrivée à la crèche, elle avait cessé d’ouvrir la bouche parce que c’est la demande qui la fait s’ouvrir et que, pour ce bébé, les conditions étaient telles qu’elle n’a pas pu s’y engager.

J Bergès écrit dans « Enfant et psychanalyse : « La demande fait ouvrir la bouche de l’enfant quand il a faim ; c’est l’ouverture déterminée par ce besoin et, lorsqu’il crie, véhiculant son appel, cette demande de parole, de la parole de la mère vient être ponctuée par la réponse de celle-ci qui transforme le besoin en demande d’être nourri, demande qui n’est pas étrangère au désir de la mère ».

Pour Emma cette dialectique ne s’était pas articulée et sans doute que cela aurait pu être dramatique pour le bébé. Consécutivement au travail de suppléance fait par l’équipe auprès de la mère, un évènement s’est produit permettant que quelque chose de l’ordre du désir s’articule pour le bébé. Il s’agit de l’arrivée de la grand-mère paternelle. Cette grand-mère, très chaleureuse et aimante, a fait donc connaissance peut-on dire avec sa petite fille, y engageant quelque chose de l’ordre du désir et nous en avons eu des témoignages à la crèche face à l’intérêt et l’émerveillement qu’elle exprimait quand elle venait amener et chercher Emma.

G. Crespin rappelle « qu’une mère ne peut faire don qu’en se décomplétant, c’est-à-dire en se montrant désirante envers l’enfant qui se vit alors comme susceptible de venir satisfaire son désir ».

C’est à cette condition là que les trois temps de la pulsion se mettent en place. Rappelons que les deux premiers temps n’existent que parce qu’il y a le troisième, c’est-à-dire l’accrochage à l’Autre, à son plaisir, temps pendant lequel le bébé se fait un objet dont se repaît l’Autre, il se fait boulotter par le sujet désirant qu’est sa mère ou son père aimants ou sa grand-mère ici peut-être ? Avant même l’arrivée de la grand-mère, Emma s’alimentait mieux, elle ne refusait plus le biberon, elle l’acceptait et il y avait un accordage possible pendant le temps où elle était nourrie, accordage au niveau du regard, de la posture avec l’auxiliaire. Elle était plus engagée dans le lien, gigotait quand un adulte lui tendait un jouet, mais cependant tout cela était fragile et préoccupant car elle ne sollicitait pas l’Autre. A l’arrivée de la grand-mère nous avons pu observer les véritables changements pour Emma et notamment Emma a commencé à sucer son pouce, c’est-à-dire à investir son propre corps comme objet de satisfaction, à pleurer quand elle était couchée mais aussi quand elle s’éveillait. La motricité s’est également beaucoup améliorée, elle a été un bébé très tonique, a rampé assez précocement et, de ce fait, pouvait aller près de l’adulte et s’accrocher à lui. Le fait qu’Emma a commencé à sucer son pouce m’a paru semblé souligner quelque chose d’un éventuel engagement dans le circuit pulsionnel, et notamment quelque chose d’une érotisation de la bouche. Sucer son pouce est une activité sexuelle, elle engendre un plaisir sans être couplée aucunement avec le strict besoin de nourriture. Le plaisir de la tétée « s’autonomise » par rapport au sein, il persiste au niveau imaginaire au-delà de la présence du sein maternel.

La mise en place de la bouche en tant que zone érogène, bouche dont le pourtour se spécifie, a à voir directement avec le circuit pulsionnel et l’établissement de cette cartographie corporelle avec un découpage en lien avec les orifices du corps, venant indiquer que le fonctionnement de l’organisme est engagé dans le signifiant. Ce qui fait ouvrir ou fermer la bouche c’est l’économie du signifiant. La bouche se sexualise par les plaisirs des différents objets dont nous avons parlé au début de ce texte.

Je me disais que peut-être un enfant qui « fait l’escargot » relève peut-être aussi de l’érotisation, la sexualisation de la bouche. Mais sucer son pouce est aussi le témoignage de la flèche du retour de la pulsion. C’est la bouche se baisant elle-même, bouche cousue, pulsion orale qui se referme. Sucer son pouce pour Emma était intéressant du point de vue d’un progrès en ce qui concerne une érotisation de la bouche mais pas forcément au niveau du lien, des interactions.

MCLaznick dit que en « suçant son pouce, le bébé rêve et que ce qu’il entend c’est le rire de plaisir de sa mère ». Mais est-ce le cas pour Emma ? Peut-on dire que le désir de la grand-mère envers le bébé a pu permettre à Emma de venir crocheter ce qui est essentiel, c’est-à-dire les coordonnées de la jouissance de l’Autre ? En tous les cas, le désir de cette grand-mère a été assez fort pour faire bouger la situation ; les parents se sont organisés autrement, ont emménagé plus près de leur commerce, la mère a pris un peu plus de temps ; Emma était gardée le soir par la grand-mère et, lorsqu’elle est partie à l’école, elle allait suffisamment bien pour que nous soyons un peu rassurées (et un travail s’était aussi mis en place).

Avec cette vignette clinique, nous avons abordé la dimension de l’appel qui est liée et complexifiée par la question du nourrissage et qui vient introduire la dimension symbolique. Nous pouvons nous demander enfin ce que la mère d’Emma cherchait à éviter, à quel insupportable par rapport à la question de son désir, à sa position désirante était-elle confrontée pour ne présenter à son bébé qu’un échange non dialectisé, court-circuitant la question de la jouissance.

Dans un teste de Charles Melman dans le Trimestre de l’oralité, il note que « les nourrissons deviennent anorexiques car, dit-il,  ils sont plus intelligents et « pigent » très vite qu’ils veulent autre chose que ce sein, ce qu’ils veulent c’est ce qu’ils repèrent comme métonymie par rapport à ce sein et selon ce que sont ses moyens, cela peut se présentifier à eux par ce rien auquel, à partir de ce moment-là, ils vont pouvoir aspirer ». Il rappelle dans ce texte que quelque soit et au-delà de l’objet que la mère peut fournir et c’est pour cela que peu importe que ce soit le sein ou la tétine, ou le biberon, au-delà de cet objet, ce qui est demandé c’est le rien qui le supporte. Ce rien c’est quoi ? Ce rien c’est ceci que l’objet réel, le sein (ou le biberon) est devenu un objet symbolique.

Dans le séminaire sur la relation d’objet, Lacan déplie tout à fait cette question en montrant pas à pas comment s’opère le renversement de la position de l’objet. C’est parce qu’il est susceptible d’entrer dans le jeu de présence – absence que l’objet réel devient symbolique, objet du don de la mère toute puissante puisque c’est d’elle que dépend son accès pour l’enfant.

Lacan écrit : « L’objet vaut alors comme le témoignage du don venant de la puissance maternelle ». Contourner ce cheminement propre au symbolique en tentant notamment d’en rester à la satisfaction du besoin ou dans un rapport d’immédiateté à l’objet, c’est tenter de s’épargner la question de la référence paternelle et de la jouissance, en tant que celle-ci est liée à l’accès progressif à l’objet symbolique.

Il y a donc la nécessité d’une transformation qualitative radicale de l’objet, « sa mise en équation phallique ». Quels sont les liens entre oralité et fonction phallique ? La fonction phallique vient faire obstacle à la toute puissance maternelle.

N. Dissez écrit « quand la fonction phallique ne fait pas obstacle à la toute puissance maternelle, alors on est livré à la voracité de l’Autre ». « C’est la grande gueule du crocodile » qui menace selon son bon caprice de se refermer à tout moment sur le sujet. La grande gueule de l’Autre vient s’incarner dans les différents personnages qui peuplent la vie fantasmatique de l’enfant, loup, bête féroce et autres ogres venant indiquer le risque d’être dévoré par l’Autre s’il n’était pas barré lui-même. Si la mère ne présentifie pas quelque chose de son manque et n’introduit donc pas quelque chose de la fonction paternelle, alors le rapport à l’objet de l’enfant sera privé de la médiation du phallus. Rappelons que cette question est d’ores et déjà présente dès la naissance du bébé car l’acte de donner le sein est pris dans le langage, dans le champ du symbolique, le sein est humanisé.

Avec la question du phallus nous pouvons aussi nous demander qu’est-ce qui, au niveau de l’oralité, vient faire coupure ? Ce sont les lèvres, les lèvres et les dents qui font coupure, dit Lacan dans le séminaire de l’Angoisse.

Des lèvres en tant que coupure nous en avons quelques témoignages au moment de l’émission des premiers phonèmes, les « mamama…. et les areu » des bébés, et qui nous évoque ce qu’il en est d’une articulation signifiante venant indiquer quelque chose d’une nécessaire maîtrise et donc quelque chose du phallus déjà là. Derrière les lèvres, c’est l’enclos des dents au niveau desquelles va venir se jouer une thématique agressive et notamment la question de la morsure.

L’enclos des dents fait barrière à la pulsion et, dans le même temps, participe à la délimitation de la zone érogène. C’est de l’ordre de la limite. L’apparition des dents opère une fonction de coupure, coupure de la nourriture en morceaux au lieu du flot continu du lait, découpe du langage articulé à partir du cri. L’apparition de la dentition c’est aussi le temps du sevrage qui vient ponctuer en quelque sorte la question de l’introduction du phallus (déjà là) dans l’existence de l’enfant. Le moment du sevrage c’est le moment du passage d’une alimentation lactée et liquide à une alimentation diversifiée, puis solide. Le bébé va se mettre à devoir mâcher. Il passe alors à autre chose qui n’est plus de la succion, il passe à un autre ordre, il faut ici saisir l’objet, le mâcher, le réduire … il y a ici nécessité d’une participation active, d’une maîtrise et discipline indiquant un engagement dans le signifiant.

En crèche, c’est un temps très spécifique, une étape souvent associée à un moment de transition, de « passage à la soupe », « passage à la petite cuillère », passage à une mobilité de la bouche autre, il faut non plus téter mais mastiquer. Au moment du sevrage il y a maintes difficultés qui surgissent que je ne fais que rappeler brièvement : certains bébés tètent pendant longtemps la cuillère, certains refusent toute alimentation diversifiée, certains n’arrivent pas à manger les morceaux.

Le sevrage est culturellement associé à l’apparition des dents. Si nous voulions l’évoquer en termes de stade, nous serions au deuxième temps du stade oral, le stade sadique oral, avec la question du « cannibalisme ». Cette question a à voir avec la castration. Avec l’apparition des dents c’est un pouvoir sadique oral qui apparaît. L’enfant n’est plus passif, il peut avaler, mordre, dévorer, détruire et ce en réponse aux nombreuses frustrations de cet âge. Avec le nom du père, c’est un passage de ce temps d’exigence sans limite de l’enfant envers sa mère, mais aussi de la mère avec l’enfant. Rappelons-nous que dévorer ou être dévoré c’est du même montage pulsionnel dont il s’agit, donc passage de ce temps où l’enfant est le phallus de sa mère à la perte. L’objet oral prend alors statut d’objet perdu, d’objet a.

Dans un texte de J Bergès on peut lire : « L’objet oral va, du fait de la fonction phallique, prendre cette signifiance phallique (ou ne pas la prendre ajoute-t-il). Il va pouvoir symboliser le manque, le phallus en tant qu’il manque. L’objet a vaut comme symbole du manque. C’est le rien en tant que ce dont le sujet s’est sevré n’est plus rien pour lui ».

Pour finir, voici cette petite vignette clinique : il s’agit d’un petit bébé, Jordan, qui a 16 mois, petit bébé chétif mais extrêmement nerveux, toujours en mouvement, jamais détendu, passant d’un espace à l’autre, la sucette en permanence en bouche sauf quand il l’enlève pour mordre un petit autre ou quand sa mère vient le chercher. Quand il ne mord pas, il pousse, il frappe, il tire les cheveux. Jordan a une maman qui ne sait pas poser des limites. Elle ne sait pas lui dire non, elle essaie bien sûr, elle écoute les conseils mais enfin « il est trop petit », « il est si mignon ». Elle veut tout lui donner. Tout bébé, tout lui donner, c’était notamment le mettre au sein chaque fois qu’il pleurait, puis au biberon, c’est lui proposer toujours quelque chose à manger quand il a diversifié son alimentation. Jordan refuse la plupart du temps. A la maison, il est, d’après la mère, très capricieux, ne mange que ce qu’il veut alors que chez son assistante maternelle il prend un repas et un goûter par jour sans protester et même en mangeant volontiers et sans réclamer en dehors des repas. Le papa de Jordan est d’une gentillesse rare et d’une patience infinie envers son fils qui le maltraite, le mordant, le pinçant… sans que cela n’apporte autre chose qu’un sourire souvent d’excuse de la part du papa qui ne lui dit pas non. Les retrouvailles du soir chez l’assistante maternelle entre Jordan et ses parents sont assez catastrophiques. Jordan « se transforme » alors en cataclysme, touchant tout ce qu’il sait ne pas pouvoir toucher, mordant et poussant les copains encore présents, cassant les objets de la maison sans que la mère cependant n’intervienne, le père non plus d’ailleurs.

C’est la question de la morsure que je veux juste pointer ici.

MCLaznick nous rappelle qu’autant la dévoration maternelle est une situation sans issue pour l’enfant, autant la morsure est une situation négociable car elle ne renvoie pas à l’engloutissement. Au contraire, ce peut être un mécanisme métaphorique de substitution à un danger d’être dévoré par la grande gueule ouverte du crocodile.

Est-ce cela que Jordan veut tenter de mettre en place par cette morsure, c’est-à-dire produire une coupure, délimiter un bord qui circoncirait le trou, trou du réel laissé béant sans la mise en place de « l’os phallique » ? De ce danger d’être dévoré nous en avons quelques indices quand nous sommes avec Jordan qui a « peur de tout », d’un bruit qui surgit, de son assistante maternelle qui quitte le lieu, d’une personne nouvelle qui vient à la crèche, peur de la chanson du loup ou de la sorcière, alors qu’il passe pour une terreur auprès des autres enfants. C’est bien cela dévorer ou être dévoré, en tous les cas, pas de répit pour ce bébé jamais au repos, sauf chez son assistante maternelle qui, pleine de bon sens,  met des interdits et des limites, permettant peut-être qu’à travers une position de suppléance et en attendant que la mère et le père acceptent de consulter avec leur bébé, que quelque chose de la fonction phallique soit posée.

Questions sur le corps par Nathalie Rizzo

Nathalie Rizzo, séminaire sur la clinique du bébé, ALI Provence, année 2008/2009

Je propose cette année que l’on continue dans cet espace de travail sur la clinique du bébé à suivre comme fil conducteur l’émergence des processus psychiques chez le bébé c’est à dire la question de la mise en place du champ symbolique chez le bébé.

Nous avons déjà abordé dans ce séminaire trois points théoriques. Le premier est la question des modalités d’échanges entre la mère et l’enfant. Nous avions abordé sur la notion de fonction attributive et séparatrice dont on va reparler ce soir et puis nous avions un peu spécifié notre propos en prenant comme exemple deux registres spécifiques et caractéristiques car en jeu très tôt dans ces échanges mère – enfant, le registre du scopique et de la voix.

Pour ce soir, je vais vous présenter quelque chose d’un peu introductif ou je vais reprendre donc la question des modalités d’échange entre la mère et le bébé mais en prenant comme point central à mon propos la question du corps. J’ai souhaité revenir sur cette question en relisant tout d’abord le texte de Jean Bergès, sur lequel j’ai essentiellement travaillé pour ce soir, qui est « Le corps dans la neurologie et dans la psychanalyse » qu’on trouve dans le livre de Jean Bergès qui a le même intitulé. Ce texte est différent des fragments du séminaire du Mardi de Bergès à Saint Anne des années 90-91-92, séminaire qui traitait de cette question.

Ensuite j’ai eu envie de le travailler plus particulièrement parce que cette question du corps du bébé, de l’enfant, m’intéresse beaucoup et me pose question. Je la trouve très présente au niveau de la clinique, au niveau de la rencontre clinique avec un bébé ou un petit enfant.

Cette question se pose à moi dans des faits très simples, il y a des jeunes enfants qui vont m’embrasser, qui veulent venir sur les genoux. Dernièrement il y a un petit garçon de 6 ans qui m’a sauté au cou dans un grand élan d’affection transférentielle.

Je trouve que ce n’est pas toujours facile à gérer et puis c’est une question présente aussi parce que le bébé parle justement avec son corps. Il « parle » c’est-à-dire qu’il vocalise, il babille, mais il parle aussi avec tout son corps, à travers sa motricité notamment.

Voici un petit exemple : c’est un bébé Léa de 5 mois qui est en adaptation dans une crèche. Ce bébé pleure beaucoup et réclame les bras des auxiliaires qui trouvent donc que l’adaptation est difficile et se passe plutôt laborieusement.

Elles accueillent donc Léa une matinée pendant laquelle je travaillais avec elles. C’est un magnifique petit bébé très tonique avec un regard très présent. L’auxiliaire qui l’a accueillie m’explique que Léa ne tolère que d’être aux bras, le dos appuyé contre l’auxiliaire, c’est-à-dire tournée vers l’extérieur. Elle s’agite en effet tout de suite lorsque l’auxiliaire la tourne vers elle et gémit. L’auxiliaire l’installe alors dans un transat en expliquant à Léa qu’elle lui propose d’écouter des histoires. Mais elle est peu convaincue du succès de sa tentative car, dit-elle, Léa ne reste pas dans le transat, elle pleure. Il y a, à ce moment-là, une conteuse dans la section qui va raconter une histoire pendant 15 minutes environ à Léa et à trois autres bébés plus autonomes que Léa car ils tiennent assis et marchent à quatre pattes. C’est un moment d’une grande qualité car les auxiliaires s’arrêtent en quelque sorte d’être occupées par différentes nécessités et restent auprès des bébés et tout le monde s’accorde autour de l’écoute de l’histoire de la conteuse qui, elle-même, est très disponible dans l’échange avec chacun.

Léa, pendant tout ce temps, a gigoté, souri, lancé les mains vers l’avant, tourné la tête pour suivre les différents objets manipulés par la conteuse, fait des vocalises, bavé. A chaque séance de la conteuse le bébé répondait avec tout son corps qui « parlait ». Ensuite la conteuse est partie et le train train quotidien de la crèche a recommencé. Les auxiliaires se sont donc occupées, une à coucher un bébé, l’autre à ranger les jouets … Léa a continué pendant quelques instants à gigoter et à sourire et à vocaliser, puis, devant l’absence de relance de l’adulte, elle a cessé et a commencé à pleurer et il a fallu la prendre aux bras. On a pu alors relever avec l’équipe la qualité de l’engagement de ce bébé dans l’échange avec l’autre, combien ce bébé était engagé dans des interactions, ce qui nous a amené à parler du lien entre la mère de Léa et Léa. Les auxiliaires se sont rendues compte alors qu’elles ne voyaient la situation qu’à partir de la problématique des pleurs et de l’exigence du bébé et étaient dans une critique peu constructive de la maman de Léa « qui devait toujours l’avoir au bras à la maison », alors qu’elles pouvaient en effet penser l’accueil de ce bébé à partir de ce point là, que c’est un bébé extrêmement compétent dans l’échange et donc exigeant une certaine qualité des interactions et ceci grâce au vécu du lien avec sa mère. Nous avons surtout relevé ce qui pouvait être l’engagement du bébé dans l’échange et l’appel en dehors du pleur :

Le regard, le bébé qui tourne la tête vers une source de voix et qui regarde, lorsqu’il gigote, quand il vocalise, ou bave, sourit.

En effet, ce qui est relevé préférentiellement c’est le pleur du bébé et on verra dans la vignette clinique que je présenterai tout à l’heure que lorsqu’un bébé ne pleure pas on se dit volontiers que ça va bien, donc le pleur du bébé interpelle et ce qui a à voir avec le corporel : un bébé qui ne dort pas, qui ne mange pas bien ou pas, qui a mal au ventre … On accorde donc de l’attention aux différentes fonctions pour reprendre le terme de J. Bergès et aux objets du corps c’est-à-dire aux objets produits par les fonctions : ces objets sont ceux dont nous avions parlé l’année dernière.

Le regard qu’on peut donner, refuser, susciter, éviter. La voix dont on se sert pour appeler, pour envahir l’autre, pour faire taire tout autre bruit, et le pleur, le babil du bébé. Le sein et ses substituts, tétine et pouce, dont on se sert pour se soutenir dans l’échange avec l’autre mais dont on peut aussi se servir pour s’auto-suffire et s’exclure du lien. Les matières qu’on peut aussi donner, refuser, dont on peut se servir pour gratifier l’autre ou l’agresser. On accorde de l’attention aux objets mais aussi aux bruits du corps, c’est-à-dire la digestion, les bruits de la tétée, le remue ménage moteur, les sphincters, la toux, la respiration du bébé, autant de bruits auxquels la mère va s’intéresser ou les auxiliaires.

Ce qui, nous, nous intéresse quant on travaille avec des bébés, c’est la dimension symbolique, ce n’est pas le corps ou même des fonctions auxquelles une grande attention est accordée par la mère ou les auxiliaires, mais bien comment ces fonctions qui fonctionnent sont engagées dans la symbolique.

Jean Bergès, dans le texte cité précédemment pose cette question « qu’en est-il du nouage du réel, du symbolique et de l’imaginaire concernant le corps dans ses fonctions et à travers son fonctionnement ? ».

L’année dernière j’avais essayé de distinguer un peu les choses autour de cette question du corps et j’étais donc partie de cette réflexion là, qu’il y a ce qu’on peut appeler l’organisme avec les fonctions vitales, état de veille, sommeil, alimentation, élimination, tonus, organes des sens … donc les fonctions vitales qui fonctionnent, et qu’on ne pouvait parler de corps qu’à partir de l’articulation de l’organisme avec le symbolique et l’imaginaire.

L’organisme peut donc fonctionner dans le réel mais pour qu’il prenne corps, pour qu’il se corporeise, pour qu’il soit engagé dans du vivant, c’est parce qu’il va être engagé dès la naissance et même avant la naissance dans le signifiant. Le corps va être conditionné par le signifiant.

Pour reprendre l’exemple que nous avions vu l’année dernière, il y a une différence entre voir la fonction de la vision et le regard. Le voir c’est du côté de l’organisme, du fonctionnement de l’œil et, s’il n’y a pas d’appareillage signifiant, on en restera à du voir c’est-à-dire à la sensorialité alors que s’il y a une articulation avec le signifiant, alors on a du regard et quelque chose de l’ordre de la perception se met en place.

Si on reprend l’exemple du bébé Léa, tout son remue ménage moteur sont des mouvements, du fonctionnement du système nerveux et musculaire mais avec la connotation signifiante. Quant un adulte les parle, les lit, alors il y a un montage entre la fonction corporelle et le signifiant et cela devient de la motricité organisée.

Bien sûr il faut de l’autre avec un grand A, un grand Autre. Jean Bergès parle peu de l’organisme mais il travaille essentiellement à partir de la notion de fonction du corps et du fonctionnement, c’est-à-dire de l’organisme en tant que ses fonctions fonctionnent et c’est cela qui nous intéresse, tout d’abord c’est ainsi que notre organisme se manifeste à nous et à la mère en ce qui concerne le bébé, c’est-à-dire par la faim, la respiration, l’élimination, le sexuel, donc par les besoins vitaux, témoins du fonctionnement des différentes fonctions.

De ce fonctionnement émergent des objets qui représentent les fonctions mais d’une façon partielle. Ces objets deviennent donc des objets partiels produits par les fonctions au niveau des orifices du corps, bouche, œil, oreille, sphincters, peau. Les objets sont ainsi régis par les orifices. L’organisme se manifeste donc par les grandes fonctions vitales au niveau de ces orifices. Il se manifeste à travers les besoins vitaux qu’il faut satisfaire.

Nous avons donc ici une articulation entre les fonctions de l’organisme avec la satisfaction des besoins. La satisfaction n’est possible pour le bébé que grâce à l’intervention d’un tiers, la mère, ce tiers venant suppléer aux fonctions du bébé. Car celles-ci sont immatures, le bébé ne peut satisfaire lui-même ses besoins. Ses fonctions sont immatures, cependant elles fonctionnent, c’est-à-dire que le fonctionnement n’est pas immature, il est compétent.

Je trouve ici que c’est un point un peu compliqué à saisir. Jean Bergès donne cet exemple : la motricité des membres est immature donc il y a une déviation du fonctionnement vers l’axe du corps pour répondre, pour s’engager dans une interaction avec l’autre. Le bébé anticipe avec l’axe du corps ce qu’il ne peut produire avec sa motricité. Ceci c’est le témoignage de ce en quoi le fonctionnement est compétent dans son engagement dans le signifiant. On a ici, pourrions-nous dire, le témoignage de ce que G Crespin appelle « l’appétence symbolique du bébé ». On avait vu que cette appétence symbolique se manifeste au niveau des modalités d’échange entre la mère et l’enfant.

Nous avons vu que, loin d’être passif, un bébé qui va bien met en place un véritable « sondage sensoriel » et fait preuve d’un éveil, d’une vigilance, d’une attention dirigés vers l’extérieur et plus particulièrement vers l’Autre. Nous l’avions comparé à un « mouvement pour prendre », mouvement engagé dans l’attente d’une réponse, dans le crochetage de l’Autre.

Cette appétence symbolique illustre cette compétence qu’a l’organisme à travers le fonctionnement à soutenir du signifiant et ce plus particulièrement au niveau des orifices qui, on l’a vu, régissent les objets du corps. Ainsi va se spécifier la fonction des trous du corps, « trous autour desquels tourbillonnent les signifiants du fonctionnement. » Bergès dans Psychanalyse et enfant.

On a donc, si on reprend un peu les choses, une première articulation fonction – satisfaction des besoins en lien avec une deuxième articulation fonctionnement – symbolique.

On peut essayer de prendre l’exemple de la « grosse voix ». Jean Bergès en parle dans le texte sur le corps dans la neurologie et la psychanalyse. Il s’agit de la réaction du bébé lorsqu’il entend une « grosse voix » ou une voix qu’il ne connait pas, qui a souvent pour caractéristique de « surgir », en quelque sorte de faire irruption dans l’univers du bébé.

Voici un bref exemple : je parlais dernièrement avec une maman, son bébé de deux mois et sa future assistante maternelle. Nous parlions du bébé et au bébé et celui-ci était tranquillement blotti dans les bras de l’assistante maternelle. On parlait toutes les trois « mamanais » en quelque sorte avec le bébé. Puis, l’heure tournant, il fallait bien revenir à des choses d’ordre plus pratique. J’ai donc du arrêter de parler mamanais. Lorsque j’ai repris mon ton dans cette conversation que nous tenions tous les quatre, le bébé a immédiatement réagi à ma grosse voix, qui cependant n’était pas plus élevée au niveau de sa tonalité par exemple mais cependant elle venait effectivement faire coupure peut-on dire. Le bébé qui s’appelle Clémence a pleuré très fort, tressailli, elle est devenue très rouge, son rythme respiratoire s’est accéléré…

Il y a eu un débordement des fonctions, fonctions respiratoires et phonatoire. Les fonctions ont débordé dans leur fonctionnement. Ce bébé est, dirait Bergès, sidéré. C’est la violence du signifiant qui s’impose et ce en l’absence de tout message adressé au bébé. Le bébé est capable d’entendre cet impératif signifiant mais est incompétent à faire autre chose que d’être sidéré. Nous voyons ici que le fonctionnement est engagé dans le signifiant et ce à travers la réponse du bébé au-delà de la fonction qui, elle, est incomplète à répondre.

Donc si on reprend le fil de notre propos, la mère tient lieu des fonctions pour le bébé. Elle a une fonction vicariante, c’est-à-dire qu’elle supplée à l’insuffisance des fonctions du bébé. Les fonctions de la mère fonctionnent à la place de celles du bébé. Jean Bergès écrit : « L’immaturation des fonctions du nouveau-né à laquelle la mère se substitue entièrement les premiers mois pour qu’il puisse vivre, n’exclut pas le fonctionnement ». Soulignons le entièrement que n’est pas sans poser un certain nombre de questions :

Comment un enfant appréhende-t-il que sa mère fonctionne à sa place ?

Entièrement ça recouvre quoi ? Quelle place est laissée à l’enfant ?

Le corps de la mère et le corps de l’enfant sont-ils alors en continuité ? ou bien y a-t-il un écart et si c’est le cas qu’est ce qui fait écart ?

Ce qui fait écart c’est que la mère suppose un fonctionnement à son enfant, elle suppose que le corps de son enfant est compétent à fonctionner et ce notamment parce qu’il ne lui obéit pas à elle.

Elle suppose que le bébé entend, comprend, pose des questions, s’exprime. Elle construit de l’objet quand elle parle de l’activité de son bébé. Elle lui attribue un éprouvé corporel, elle donne corps à l’enfant à partir du discours auquel elle lui demande de s’identifier. Elle formule pour l’enfant ce qu’elle suppose être les besoins de l’enfant et qu’il ne sait pas lui formuler. Elle introduit du langage dans les bruits du corps du bébé. Elle apporte la parole à la cuisine des bruits de l’organisme et ce faisant les met sur les rails du langage. Elle repère les différents objets partiels, elle les parle et donc les différencie.

La mère fait donc un travail de lecture, de déchiffrage au niveau du corps du bébé, au niveau des bruits, des objets. Elle est à la fois un « appareillage extracorporel » pour reprendre un terme de Jean Bergès, nécessaire de par l’immaturation du bébé mais, cependant, même si elle fonctionne à la place du bébé, elle n’en anticipe pas moins un fonctionnement propre au bébé, à travers ce qu’elle suppose, ce qu’elle lui parle.

C’est ce qu’on appelle ici le transitivisme, c’est-à-dire cette position attributive de la mère. C’est une capacité qu’a la mère de traduire les signaux qu’envoie son bébé, signaux corporels car elle pense que son bébé les lui adresse. Cette fonction attributive constitue, rappelons-le, l’aliénation primordiale. C’est une aliénation au signifiant de l’Autre. Le bébé y entre par un coup de force. Ce coup de force c’est le sens que la mère attribue dans un forçage au bébé, c’est ce qu’elle suppose du fonctionnement de l’enfant, ce qu’elle suppose être sa demande et ses besoins.

Ce qui est important ici c’est bien sûr la supposition que la mère fait que l’enfant lui demande quelque chose car alors elle le constitue comme sujet. Au niveau de cet écart entre la fonction d’appareillage corporel de la mère et la supposition qu’elle fait au niveau du fonctionnement propre du bébé, on peut repérer l’articulation entre la satisfaction du besoin et l’aliénation au signifiant, donc du réel avec le symbolique mais aussi avec l’imaginaire. Car c’est en référence à son propre imaginaire qu’elle investit le réel du corps du bébé, en référence à l’image qu’elle a de son propre corps.

Si on essaie de résumer un peu ce que nous avons avancé : il y a ce qui est de l’ordre du réel qui est la fonction qui fonctionne et au niveau de laquelle la mère intervient comme dialyse externe. Par sa parole, la mère apporte les signifiants qui s’inscrivent au niveau du fonctionnement et le spécifient, on a là le symbolique. Enfin, le corps du bébé n’est situé qu’à partir du propre imaginaire de la mère. On observera ce point plus spécifiquement avec la motricité.

Nous pouvons aussi, pour parler de cette articulation entre les différents champs et revenir sur la question de la pulsion. Car que fait la mère en accrochant la fonction et en supposant le fonctionnement ? Elle est en fait une pulsion. Le corps réel est toujours sous la dépendance du discours de l’Autre. Le discours de la mère en place de grand Autre engage le corps dans sa matérialité signifiante. M. Lerude lors d’une journée sur l’enfant à Paris proposait cette définition de la pulsion : « c’est l’introduction du langage sur le corps. »

L’année dernière on avait proposé cette définition : la pulsion c’est un aspect particulier de la vie psychique du bébé, correspondant à la poussée qui prend son origine dans le corps du bébé pour l’articuler au champ de l’Autre. La pulsion fait comme une cartographie corporelle en procédant à un « découpage » en rapport avec les orifices du corps par faveur anatomique.

Il me semble qu’on entend bien ce qu’il en est de la place centrale des orifices du corps à partir de la question de la production des objets. Les objets produits témoignent du fonctionnement de l’organisme et plus spécifiquement des orifices. Ils débordent la mère. L’objet appartient à l’enfant et non à la mère. C’est en ceci qu’il la déborde. L’objet est alors séparable et de cette séparation, de cette perte d’objet, se met en place, se constitue la fonction du bord, se spécifie la fonction du bord. Ce débordement de la mère est fondamental car c’est ce qui assure à l’enfant une place de sujet.

Sinon l’enfant se retrouve assigné à une place d’objet, d’objet pour sa mère, place au niveau de laquelle il encourt alors le risque d’être évacué au même titre que les autres objets.

Pour illustrer mon propos, je propose une petite vignette clinique. Il s’agit d’un bébé de quatre mois, Noa, un beau bébé joufflu que je rencontre la première fois pendant sa période d’adaptation à la crèche et au sujet duquel ensuite j’ai travaillé avec l’équipe qui s’occupe de lui. Quand je le rencontre la première fois il est avec sa mère, endormi contre sa poitrine. La mère, souriante et silencieuse, est installée dans la section. J’apprendrai par la suite que cette scène se répète depuis plusieurs jours, la mère venant passer de longs moments à la crèche.

Quand, enfin, elle parle un peu de son bébé, elle explique alors que tout va bien mais que Noa est un bébé goulu

« Il m’engloutit son biberon et m’en redemande encore et encore, et puis il a des difficultés pour s’endormir. Il ne dort que dans certaines conditions, c’est-à-dire comme ici à la crèche : je me le mets contre ma poitrine et comme il respire à mon rythme, ça le rassure et il s’endort ».

Elle ajoute qu’il est tout le temps au bras, que ce soient les siens ou ceux du papa. Alors cette maman est inquiète bien sûr car comment Noa va-t-il pouvoir supporter la séparation et aller à la crèche car « il a absolument besoin de moi pour s’endormir » dit-elle, on pourrait même dire pour respirer.

N’y a-t-il pas à entendre ici quelque chose de l’ordre d’une confusion du côté maternel entre ses fonctions à elle, la mère, et celles de son bébé, entre les objets qu’il produit et les siens à elle, entre son corps et celui de Noa ? Car la mère respire pour lui, elle dira même qu’elle sait quand elle a faim qu’il a faim, et que le bébé lui boit tous ses biberons, on ne sait plus très bien à qui est quoi ! S’il y a confusion que se passe t-il pour l’enfant ? Et qu’est ce qui vient faire écart ?

La maman de Noa a pu parler, lors de cette rencontre, de sa reprise du travail proche et elle a pu nous dire alors que nous nous interrogions sur ce qui pouvait poser problème :

« Oui mais alors je vais manquer à mon fils ». Ce manquer à mon fils est bien ce qu’il y avait à lui donner à entendre car manquer à son fils c’est en effet incontournable mais nécessaire. « Je ne vais pas être là pour me le nourrir et comment je vais me l’endormir si je ne suis pas là pour lui montrer comment respirer ». Ce dernier point ayant à voir avec une modalité d’endormissement basée sur la respiration dont la mère nous parlera.

Bergès, dans son ouvrage sur le transitivisme note ceci : « la mère a à s’anticiper comme manquante et à se confronter aux limites de son pouvoir. L’hypothèse centrale qui permet à l’enfant d’accéder au symbolique c’est que la mère justement fasse l’hypothèse qu’il peut lui-même faire l’hypothèse sinon c’est mon hypothèse qui est la sienne, mon appétit qui est le sien ».

Pour cela elle doit être en capacité de consentir à sa propre destitution, à son manque. Elle doit accepter de « manquer à son fils » ; elle doit donc anticiper qu’il y a du fonctionnement chez son enfant, qu’il peut la déborder au niveau de ce en quoi elle est elle-même fonction. Il faut que la mère de Noa fasse l’hypothèse qu’il puisse s’endormir sans elle, trouver son propre rythme respiratoire, trouver sa satiété, l’appeler s’il a faim … Noa, depuis qu’il a vraiment commencé à venir à la crèche, « semble aller bien », semble seulement parce que contre toute attente des équipes, il ne pleure pas, reste longuement seul sur un transat par exemple, dort beaucoup, mange et ne réclame pas les bras.

Nous nous sommes posés la question suivante : Noa allait-il bien ou alors se coupe t-il ou plutôt n’est-ce pas qu’il ne s’engage pas dans l’interaction ? C’est en effet un bébé très passif, peu tonique. Il se laisse aller dans les bras sans se blottir. Y aurait-il là des signes de souffrance silencieux ? Nous voyons bien ici la différence entre le bébé Léa qui, certes, n’arrête pas de pleurer, mais qui est, elle, très engagée dans des modalités d’échange avec l’Autre. L’absence d’interaction est bien sûr alarmante.

Au moment de la période d’adaptation du bébé nous avons travaillé avec l’équipe autour de cette mère et Noa. Dans cette crèche, pendant cette période, les parents sont très largement invités à être présents et à venir à la crèche avec le bébé. L’équipe s’est alors rappelé que cette maman a profité de cette invitation et est venue tous les jours passer de longs moments à la crèche avec Noa. Elle s’installait dans la section, le bébé couché contre sa poitrine. La mère se laissait aller alors à quelques rêveries, s’endormant presque. J’ai été témoin d’un de ces moments et avant que je propose à la mère de parler, le tableau de cette maman avec son bébé collé contre elle, elle-même souriant et les yeux fermés, dégageait quelque chose d’extrêmement voluptueux. En tous les cas mère et enfant étaient certes dans la crèche mais sans y être en tant que sujet. C’est de parler qui l’avait fait se resubjectiver en quelque sorte et redonner à son bébé une place. J’avais proposé à l’équipe de ne plus laisser la gestion du temps d’adaptation au bon vouloir de la mère mais, tout en étant dans un accueil très chaleureux, de venir poser quelques ponctuations, du rythme, venant alors faire limite et d’engager la mère dans l’échange, un échange d’information concernant le fonctionnement de son fils, ses habitudes, ce qu’il aimait, son rythme. Ce qui s’était révélé c’était bien sûr la confusion que nous avons pointée plus haut. La mère avait pu également parler du père de Noa qui ne supportait plus de les voir elle et Noa ensemble car, disait-elle, il est jaloux ; « il aimerait pouvoir rester comme moi toute la journée à la maison, s’occuper de lui comme je le fais. D’ailleurs, le soir, il prend mon relais dès qu’il arrive et prend au bras Noa toute la soirée ». Cette famille fonctionnait-elle dans quelque chose de l’ordre d’une continuité à trois, c’est-à-dire pour la mère et Noa et le père ? Mais alors nous pouvons nous poser toujours la même question : « qu’est-ce qui peut venir faire écart ? ».

L’année dernière nous avons vu qu’à l’opération d’aliénation était couplée une deuxième opération, celle de séparation introduisant la fonction paternelle. Rappelons que fonction maternelle (d’aliénation) et paternelle (de séparation) peuvent être occupées tour à tour par la mère et le père.

La fonction de séparation est portée au niveau même de la parole, parole de la mère ou du père qui donnent alors à entendre quelque chose de l’altérité de leur bébé.

On avait donné comme exemple : la fonction d’aliénation c’est quand la mère est attributive, quand elle dit « tu es ou tu as ». La fonction de séparation c’est quand elle ne sait plus « mais qu’est-ce que tu as ? Je ne comprends pas pourquoi tu pleures … ». C’est-à-dire qu’ici on entend que le fonctionnement du bébé la déborde et qu’il y a donc à l’œuvre de la séparation. Comment ces fonctions opèrent-elles pour Noa ? Comment père et mère occupent-ils ces différentes positions ?

La mère, nous l’avons vu, n’est attributive qu’à partir de son propre éprouvé corporel, elle remplit donc son rôle de fonction vicariante au niveau des fonctions du bébé mais sans que rien peut-être ne vienne faire coupure. En tous les cas, elle présente le père comme un deuxième relais de cette fonction. Ce qui vient faire un peu coupure c’est généralement la reprise du travail et l’accueil à la crèche. La fonction de séparation vient faire limite et témoigne du renoncement de la mère à sa toute puissance et à la jouissance qu’elle peut avoir du corps du bébé. Elle a pour opérateur la fonction phallique.

Jean Bergès pose cette question : « comment une mère peut-elle faire preuve d’assez d’abnégation pour pouvoir échanger une jouissance du corps du bébé contre une jouissance hors corps, une jouissance phallique ? ». C’est bien ce à quoi la mère doit consentir cependant pour que du phallique vienne s’inscrire au niveau du réel de l’organisme, au niveau des fonctions qui, on l’a vu, ont à voir avec ce réel là. Ce qui va venir organiser la fonction c’est la loi phallique, c’est-à-dire le signifiant.

Jean Bergès écrit dans « Psychanalyse et enfant » : « Les inscriptions signifiantes sont celles qui spécifient chez un sujet comme fonctionne pour lui telle ou telle fonction ». Echanger une jouissance du corps à celle d’une jouissance hors corps, phallique, c’est bien ce à quoi la mère de Noa est confrontée. Ce moment voluptueux, ce moment du corps à corps entre Noa et sa mère est ce à quoi elle a à renoncer. Elle a à renoncer à traduire les besoins de son bébé comme étant les siens, elle doit faire l’hypothèse qu’il peut vivre sans elle même si elle doit suppléer, mais seulement suppléer à ses fonctions pour qu’il puisse vivre. Elle doit arrêter de guetter le moindre souffle de son bébé, renoncer à « contrôler de bout en bout le bébé et ainsi se dépendre d’un plus de jouissance et se laisser déborder par ses objets pour que son enfant s’en accapare le fonctionnement. » J Bergès, dans « Actualités de la psychanalyse ».

Le fonctionnement intervient au niveau des objets produits et également au niveau de la motricité.

Quand il n’y a pas d’inscription signifiante, J Bergès définit deux cas :

Soit le bébé est un objet a et est alors un produit du corps de la mère, et c’est ce que nous avons là je crois avec Noa.

Soit le bébé est un pur réel pour la mère, c’est-à-dire que le corps ne peut en aucun cas se faire support de l’inscription signifiante car le corps de l’enfant est totalement hétérogène avec l’image que la mère a de son propre corps à elle.

J Bergès nous rappelle que dans le cas où le corps de l’enfant dans son réel présente une malformation, une lésion, une maladie génétique, il peut être pour la mère ce pur réel. Dans ce cas, la fonction reste sans articulation au langage, c’est-à-dire qu’il n’y a pas là intrication pulsionnelle puisque, rappelons-le, la pulsion est ce qui articule le corps et le langage, c’est-à-dire ce qui introduit du langage sur le corps.

Cette question de l’enfant en tant que pur réel m’évoque une dernière vignette clinique d’un petit bébé, Constance, 8 mois, qui présente une microcéphalie.

Le bébé est à la crèche depuis ses trois mois. Il y vient cinq jours par semaine et sur la plus large plage horaire possible  et présentait de nombreux troubles fonctionnels : régurgitation, clonies, hypertension des membres. Il ne dormait pratiquement pas. Il avait des difficultés pour s’alimenter, ne déglutissait pas. Constance est un bébé souriant mais son sourire ne semble pas être associé à un moment d’échange. Cependant elle tourne la tête quand un adulte l’appelle. Elle suit des yeux des objets. Elle tend la main pour attraper un objet qui lui est proposé … et elle se calme au bras !

Il m’a semblé qu’un des points sur lesquels l’équipe de la crèche pouvait travailler c’est justement au niveau de cette articulation entre corps et langage. Mettre des mots sur ce qui peut se passer pour Constance et dont l’adulte peut faire l’hypothèse. Or, pour pouvoir faire une hypothèse il faut pouvoir se repérer, s’appuyer sur son propre savoir et c’est ce qui est difficile dans le cas de Constance, c’est que le savoir qui est en référence avec le propre imaginaire de la mère ou de l’auxiliaire est démenti par le réel du corps de ce bébé.

Nous avons notamment avec l’équipe beaucoup réfléchi à la question du « cri ». L’équipe des auxiliaires trouvait que Constance « criait » et c’est après l’avoir écoutée ensemble qu’elles ont pu entendre que quelques modulations, quelques différenciations faisaient de ce cri non plus quelque chose hors sens mais pouvant venir susciter en elles une interprétation à partir de leur propre savoir et ceci c’est faire l’hypothèse d’un fonctionnement chez le bébé.

Dans le fonctionnement c’est le signifiant qui est à l’œuvre. Il intervient au niveau de la circulation des objets entre la mère et l’enfant et dans l’écart créé par la supposition que fait la mère au sujet du fonctionnement de son bébé. C’est au niveau de cet écart que l’objet n’est plus confondu avec celui de la mère et qu’il devient un objet séparable, spécifiant dans le même temps la fonction. C’est à ce point là que la mère se déprendra de ce plus de jouissance c’est-à-dire qu’il y aura alors de l’objet a qui choit entre elle et le bébé. Il faut pour cela que la question du phallus fonctionne pour la mère, phallus qui est le signifiant du manque.

Si la mère incarne toutes les fonctions de son enfant, alors l’enfant voit par ses yeux à elle, mange par sa bouche à elle et il y a un court-circuit de tout ce qui porte le fonctionnement à symboliser.

Dans ce cas, la fonction tourne sur elle-même en circuit fermé sans que rien de l’ordre du signifiant ne vienne le rompre. Ce rien de signifiant qui suffit c’est de l’ordre de la phonématique. Mais ceci sera l’objet d’un prochain travail.

Quelques remarques sur le registre de la voix par Nathalie Rizzo

Nathalie Rizzo, séminaire sur la clinique du bébé, ALI Provence, année 2008/2009

Je commencerai par une petite observation en crèche. Il s’agit d’un bébé, Manon, de trois mois. C’est un bébé qui est arrivé à la crèche depuis un mois. Il est gardé par une assistante maternelle. Manon est amenée aux regroupements qui ont lieu deux fois par semaine et qui sont des temps où les enfants gardés par les différentes assistantes maternelles se rencontrent.

Je suis allée plusieurs fois voir Manon chez son assistante maternelle. Pendant la période d’adaptation Manon est un bébé silencieux et sérieux. Elle ne sourit pas quand on s’adresse à elle ou lorsqu’elle est seule dans son transat, c’est-à-dire qu’elle ne paraît pas présenter cet état de rêverie du bébé dont nous avons parlé la dernière fois. Elle ne sourit pas non plus à son assistante maternelle, en tout cas en ma présence. C’est un bébé silencieux, sérieux et peu dans l’interaction pourrait-on ajouter.

Elle prend mal ses biberons et a du mal à s’endormir à la crèche. D’après son assistante maternelle Manon est plus souriante quand elle est seule avec elle, elle se nourrit bien, elle tête bien, elle fait de longues siestes. « On ne l’entend pas » a pu assurer l’assistante maternelle. Toutefois ce tableau tend à se modifier quelque peu et notamment les prises du biberon deviennent plus difficiles. Manon, de plus, pendant les regroupements et puis également chez l’assistante, fait ce que ce que celle ci appelle « des crises », dont une l’a tellement inquiété qu’elle a appelé la mère.

Les crises se présentent sans raison particulière, c’est-à-dire que Manon n’a pas faim. Elles peuvent survenir après un temps de repos. Il n’y a pas d’événement extérieur repérable, par exemple du bruit … Le bébé se met à hurler et « rien » ne le calme, ni les bras de son assistante maternelle, ni ses paroles. L’assistante est déroutée et manifeste son impuissance par des « mais qu’est-ce que tu as ? Qu’est-ce qui se passe ? ». Elle donne à entendre combien ces cris la débordent et sont énigmatiques pour elle. Elle dit par ailleurs qu’elle repère les pleurs de Manon lorsque celle-ci a faim. « A ce moment-là, dit-elle, c’est pas pareil, elle pleure pas pareil. Je sais quand elle a faim, ou sommeil, quand elle pleure de fatigue ». Elle différencie donc ce qui serait de l’ordre du pleur et ce qui serait de l’ordre du cri.

Le cri c’est un son inarticulé, non articulé à l’Autre, c’est ce qui constitue la dimension réelle de la voix. « C’est un pavé dans la mare » qu’envoie le bébé dit Myriam Szejer et elle ajoute « A bon entendeur salut », indiquant ainsi que ce cri il faut qu’il soit entendu pour qu’il puisse être autre chose qu’un pavé dans la mare, pour qu’il se transforme en pleur.

Ce pleur présentera alors une palette expressive de plus en plus riche et différenciée. Le bébé le modulera en fonction des réponses de sa mère.

G. Crespin précise : « le cri reste un réel acoustique, hors sens pour le bébé comme pour l’entourage si la fonction de l’appel ne se met pas en place et si l’intrication de la satisfaction des besoins à la satisfaction pulsionnelle ne se produit pas ».

Nous retrouvons ici ce qui de l’organisme, ici l’objet voix, doit s’articuler avec le champ de l’Autre. Il faut de l’entendeur, quelqu’un en place et lieu d’Autre qui entende le cri et lui attribue un statut d’appel.

Rappelons ici ce qu’il en est de la question du circuit pulsionnel avec ces trois temps. Le premier temps c’est ce temps encore acéphale où le bébé s’élance vers un objet de satisfaction. C’est le son produit par le bébé. Ce cri est un écho phonique de l’état intérieur physiologique du bébé : il a faim, il a froid … Comme il y a une réponse de la mère et une réponse plutôt adéquate, il y a donc une expérience de satisfaction. Le bébé se rend compte que sa mère pourvoit à ses besoins et s’engage dans une modulation langagière riche qui varie donc en fonction de son état et de l’écoute de la mère, de sa réceptivité. Nous avons ici la transformation du cri en pleur ou, pourrions nous dire, en appel.

Le « être entendu » est associé à l’épuisement du besoin. Le bébé fait alors une expérience de satisfaction répétitive, c’est ce qui constitue le pôle hallucinatoire de satisfaction.

Le bébé, rapidement, vers 3 – 4 mois, « babille ». Ce babil est une mélopée. Le bébé joue avec sa voix qu’il apprivoise. Nous avons, dans le jeu du bébé avec sa voix, un témoignage du deuxième temps du circuit pulsionnel. C’est le temps que nous avons appelé auto-érotique. C’est un moment précieux que nous pouvons repérer notamment en crèche. Lorsqu’il est seul, le bébé « roucoule » presque. Il fait des « areu » souvent accompagnés de sourires et de toute une gestuelle qui anime son corps. Il joue avec sa voix comme il joue avec ses mains et ses pieds. Et on entend bien ici déjà, il me semble, la dimension objectale de la voix. Le babil c’est l’instinct libidinal de la voix en tant qu’objet pulsionnel. Rappelons que ce deuxième temps ne prend statut de temps auto-érotique que dans l’après coup du troisième temps, soit parce qu’il y a cette boucle du circuit pulsionnel.

Le troisième temps est celui en ce qui concerne la pulsion invocante du « se faire entendre », ce que les bébés savent très bien faire d’ailleurs. C’est un temps de quête de quelque chose qui doit répondre dans l’Autre.

Lacan dans les « 4 concepts » écrits (p 177 – 178) : « Ce mouvement circulaire de la poussée qui sort à travers le bord érogène pour y revenir comme étant sa cible, après avoir fait le tour de quelque chose que j’appelle l’objet, c’est par là que le sujet vient à atteindre ce qui est à proprement parler la dimension de l’Autre ».

La capacité de la voix c’est bien qu’elle soit entendue. Dans un texte du livre de M. Bergès : « Actualités de la psychanalyse chez l’enfant et l’ado », un des auteurs écrit (p 109) : « la voix c’est ce par quoi le bébé est symbolisé dans l’Autre dès lors qu’il est parlé, représenté à l’adresse de l’Autre »

Il existe une véritable conversation entre la mère et son bébé. C’est ce qu’on appelle la « proto conversation ». Le bébé sait la susciter, la provoquer, s’y engager et engager l’Autre. Il sait à la fois réclamer haut et fort quelque chose et se calmer quand une réponse adéquate est apportée. Cette réponse adéquate, remarquons qu’elle ne concerne pas l’objet du besoin. Une mère ne doit pas forcément apporter l’objet du besoin à son bébé pour qu’il se calme. Il suffit, dans certains cas, d’une réponse verbale et ainsi nous pouvons y entendre la dimension consolatrice de la parole. Le bébé en effet peut être consolé, calmé, satisfait par une simple parole. C’est ce qui cependant ne semble pas être le cas pour Manon quand elle a « ses crises » puisque la parole apaisante de son assistante maternelle ne la calme pas, les bras non plus, ni le bercement et le fait que l’assistante lui parle entraîne parfois à ce moment-là une dramatisation des crises ; elle hurle encore plus.

Il me semble que le repérage de cette dimension consolatrice de la parole est fondamental notamment pour les équipes de crèche, mais bien sûr également pour les parents. Les équipes de crèches bien souvent utilisent cette dimension de façon spontanée. En ce qui concerne les parents, j’ai pu rencontrer des parents qui ne pouvaient répondre à l’appel de leur bébé que par un objet du besoin. Je me rappelle d’un bébé de 10 mois accueilli à la crèche qui prenait au moins neuf biberons par jour car chaque fois qu’il pleurait c’était un biberon qui lui était apporté. La parole, répondre par la parole ne pouvait en aucun cas pour les parents être efficace.

Je voulais également ici évoquer le cas d’un bébé, Lucas, qui pleurait beaucoup à son arrivée à la crèche. C’est un bébé que la mère n’arrivait pas à sevrer et elle laissait son sein à la disposition du bébé.

Lucas à la crèche était dans une grande détresse et l’équipe se relayait toute la journée pour le prendre au bras. Cependant Lucas ne se calmait pas forcément au bras, c’est-à-dire que selon comment l’auxiliaire qui le portait était occupée par lui, selon qu’elle le portait en faisant autre chose et en pensant à autre chose, et bien ça n’avait aucun effet et Lucas continuait à être dans le plus total désarroi. Nous avions remarqué qu’une des auxiliaires avait particulièrement du « succès » auprès du bébé et Lucas se calmait immédiatement à son contact. Il « buvait » les paroles de cette auxiliaire autant qu’il aurait pu boire le lait.

Dans son livre « L’enfant et la psychanalyse », Bergès écrit : « le bébé avale ce que la mère lui dit et le digère ». Le bébé incorpore les paroles de sa mère ou de toute personne venant occuper une place d’Autre maternel. L’Autre maternel fournit au bébé sa voix ; l’Autre maternel parle une langue, une langue privée avec son bébé, le « mamanais » ; MC Laznick dit maintenant que l’on peut dire le « parentais ». Le mamanais vient causer à l’oreille du nourrisson, comme le sein vient le nourrir, comme le regard vient le couver.

Cette langue appartient aux soins maternels au même titre et dans la même nécessité que nourrir le bébé, l’endormir, changer sa couche, le couver, le regarder. Cette première langue entre la mère et son bébé est riche et interactive. La mère s’adresse à son bébé en lui attribuant un tour de parole, en l’élevant au rang de participant dans l’échange, de destinataire de son propre message. Le bébé lui répond notamment à travers des manifestations corporelles spécifiques et manifestes. Ces premières manifestations corporelles sont des actes de parole car elles font sens pour l’Autre ; elles sont structurées par le langage, prises dans le langage.

Il y a une étude dans la revue n° 16 de la Psychanalyse de l’enfant tout à fait intéressante qui met en évidence la mise en place de ce qu’est cette conversation, comment se déroule cette véritable conversation entre une mère et son bébé de trois mois et demie au cours du repas du bébé. Nous y repérons bien ce que MC Laznick par ailleurs pointe, c ‘est-à-dire que dans cette langue privée entre la mère et l’enfant, lorsque la mère traduit dans le code de l’Autre le son produit par le bébé et sa gestuelle, elle le fait à la première personne, elle parle « à la place » du bébé. Elle prend en alternance la position qui lui revient en tant que mère et la position revenant au bébé.

Voici un extrait de la conversation p 73 – 74 : Nous y entendons bien ici quelque chose de l’Autre, c’est-à-dire que nous ne sommes pas dans une relation duelle, la mère et le bébé, nous sommes dans du trois, la mère occupant tour à tour une place, elle vient faire un travail de traduction au lieu de l’Autre et le bébé vient, lui, accrocher quelque chose dans ce même lieu. Ce qu’il vient accrocher c’est la jouissance de l’Autre. Cette langue privée présente des caractéristiques spécifiques pour lesquelles le bébé a une appétence particulière.

Le mamanais (ou le parentais) c’est une grammaire, une ponctuation, une scansion, une prosodie, c’est à dire un timbre de voix et un ton particulier. La voix est placée une octave plus haute que dans la conversation courante. Le rythme est plus lent. Il y a souvent une simplification syntaxique et lexicale. Les pics prosodiques sont en quelque sorte ce qui s’envole à la fin de chaque énoncé maternel. Dès la naissance, le bébé manifeste un intérêt spécifique et suce sa tétine intensément quand sa mère lui parle mamanais. Remarquons au passage que nous nous trouvons avec cette réponse orale du bébé, dans une traduction orale de l’expérience d’intérêt chez le bébé.

Si on peut ainsi repérer une appétence spécifique du bébé pour cette langue privée, soulignons que pour la mère, il faut la présence du bébé pour qu’elle parle mamanais. En dehors de la présence du bébé on ne retrouve pas les mêmes pics prosodiques. Quand le bébé est absent, la mère parle moins bien le mamanais.

Si nous revenons à l’évocation du cas de ce bébé, Lucas, en détresse à la crèche, nous pouvons penser que lorsque que son auxiliaire le prenait au bras et lui parlait, elle lui parlait mamanais c’est-à-dire qu’elle venait manifester à son égard quelque chose de son émotion à elle, qui faisait que le bébé l’entendait « mieux », pourrait-on presque dire, mieux que d’autres membres de l’équipe pourtant tout aussi dévoués qu’elle mais qui arrivaient beaucoup plus laborieusement à être entendus par le bébé et donc à le rassurer. Ce qui est entendu par le bébé, c’est la traduction dans la voix de sa mère de son état d’émerveillement et de bouleversement, de surprise et de sidération qu’elle ressent à l’égard de son bébé. Cette voix, voix de l’Autre ensorcelle et attire.

MC Laznick a montré dans de nombreux travaux que certaines mères ne parlent pas le mamanais et également qu’il est difficile de « parler mamanais ». Il faut pour cela, dit-elle, au moins ressentir et exprimer deux affects pour que des pics prosodiques soient retrouvés au niveau du langage chez un adulte, par exemple la surprise et l’émerveillement, la rencontre et la joie … On est alors dans un double mouvement simultané : à la fois il y a attribution de sens et à la fois il y a émerveillement face à l’émergence de ce sens produit par celui qui parle et qu’il entend alors.

Je trouve cela très important par rapport au travail en crèche car comment travailler avec les équipes cette question d’avoir par moment à aller accrocher, chercher un bébé qui va mal en parlant mamanais ?

MC Laznick nous donne une illustration très intéressante dans un texte dans lequel elle évoque le cas d’Amélie Nothomb. Dans le livre « Métaphysique des tubes », l’auteur décrit son passage de l’état tubulaire à l’état du sujet capable de dire je. Jusqu’à l’arrivée de la grand-mère qui vit en Belgique, personne n’est arrivé à croiser le regard de cet enfant ou à capter son attention. La grand-mère va voir le bébé de deux ans dans sa chambre et ressort triomphante avec dans les bras un bébé qui la regarde et lui sourit. Il est dit de la scène intercalaire que la grand mère a fait goûter au bébé du chocolat blanc, chocolat dont elle raffole. C’est-à dire que la grand mère a offert au bébé un objet, mais un objet qui la réjouit elle et MC Laznick ajoute « on peut supposer que, dans un moment d’illusion anticipatrice, sa voix a porté la prosodie de la surprise et du plaisir qu’elle supposait devoir se produire chez le bébé ».

On peut penser qu’à la naissance ce qui émerveille la mère, ce qui fait « cette folie maternelle » dont parle notamment Winnicott, folie maternelle qui lui sert, dit-il, à s’adapter à son enfant et créer un état d’illusion ou les besoins du bébé seraient satisfaits quasi magiquement. Ce qui émerveille la mère et la place dans cette fonction Autre spécifique c’est ce que le bébé donne à voir parce qu’il « est » tout simplement mais aussi, d’emblée, par ses regards dont nous avons vus l’importance la dernière fois. Ensuite, les réponses sonores du bébé, la gestuelle et les mimiques du bébé viennent soutenir la prosodie.

MC Laznick écrit « La prosodie est une fonction de ce qui se joue pulsionnellement entre un futur sujet et ce qui, par la même, devient son Autre ». Nous avons ici le versant de l’aliénation constitutive du sujet. Rappelons qu’il y a contemporanéité entre la naissance du sujet en tant que sujet barré et la mise en place de l’objet. La voix se détache du corps du bébé et, tel un véritable objet, vient frapper l’oreille de l’Autre maternel et l’étonner. Elle vient par la production du cri du bébé couper le silence et, s’il n’y a pas de réponse de la part de l’Autre, alors cette voix retourne au silence et le cri reste inarticulé. Peut-être là pouvons-nous un instant revenir à ce qui se passe pour le bébé Manon. Il se trouve que nous avons accueilli déjà le grand frère de 3 ans et demi de Manon à la crèche et que, bébé, il m’a également beaucoup inquiétée par son silence, son manque d’expressivité.

La mère de Manon est une femme « extrêmement gentille », on pourrait dire trop gentille car « toujours gentille ». Elle affiche un sourire permanent et n’a jamais exprimé la moindre émotion, que ce soit de colère comme de joie ou d’enthousiasme ou surprise. Avec l’assistante maternelle du grand frère nous avions beaucoup travaillé et réfléchi à comment celle-ci pouvait être un peu enthousiaste avec ce bébé très inexpressif et neutre, sans relief, entraînant du coup, chez son assistante maternelle, peu de joie et d’engouement. L’assistante maternelle avait pu exprimer sa réelle difficulté à être dans un « plaisir » de s’occuper de lui alors que c’est par ailleurs une nourrice très spontanée et vive. Pour la mère tout allait bien puisque ce bébé était toujours calme et c’est lorsque nous avons commencé à manifester notre propre inquiétude, et que le bébé a commencé à faire quelques colères, à moins bien dormir la nuit, que cette femme s’est un peu mobilisée.

Avec Manon, la mère s’est présentée à nous de façon assez semblable : peu de question, pas de curiosité à l’égard de la nouvelle assistante maternelle. Elle est toujours aussi lisse et neutre : “tout va bien”, avec peut-être cependant une certaine spontanéité qu’elle n’avait absolument pas manifesté avec Jules, ce qui tend à me rassurer un peu. Peut-on supposer que par moment le cri de Manon est audible pour la mère mais cependant pas entendu par elle et reste dans le réel.

Or la voix, dans sa matérialité acoustique, ne tire valeur que de son statut symbolique, à savoir être porteuse d’un message qui le relie à l’Autre.

MCL rappelle dans son livre sur la parole la position intenable de la mère : « la mère a à soutenir une double position déchirante et contradictoire : être la mère qui, grâce à une traduction permanente des cris et des sons proférés, va permettre à l’enfant de faire passer sa demande par le défilé du signifiant qui l’aliénera, et être celle par ailleurs qui, bien que sachant avant qu’il sache, se laisse déborder par lui ». Rappelons-nous la dimension attributive de la mère qui constitue l’aliénation primordiale.

La mère, en faisant l’hypothèse d’une demande chez son enfant, le constitue comme sujet. Cette hypothèse que fait la mère, hypothèse que son enfant qui crie l’appelle et lui demande quelque chose, est fondamentale car elle est ce qui permet l’accrochage à la chaine signifiante.

Nous avons vu que l’opération de l’aliénation est couplée à celle de la séparation. De cette opération de séparation nous en avons quelques témoignages lorsque la mère opère dans la masse sonore qu’elle entend certaines coupures qui précipitent une signification qu’elle peut alors restituer au bébé. C’est lorsque dans le « pa pa pa pa » du bébé, elle isole un « papa ».

Nous voyons donc que l’opération de l’aliénation concerne ce qu’il en est de la mélopée, la musicalité de la voix, celle dont C Melman dit qu’on ne l’oublie jamais, même lorsqu’on ne comprend plus les mots de la langue en question. Ici il s’agit alors de la langue privée, celle des vocalises. Cette langue est porteuse du « bon vouloir » sans loi de la mère.

Quant à l’opération de séparation, elle concerne le registre de la signification. Il s’agit ici de la langue maternelle. Là l’enfant trouvera les mots dans l’Autre pouvant rendre compte de la séparation.

Nous avons donc deux registres en rapport avec une aliénation / séparation, deux registres cependant inclus dans toutes les langues, celui de la langue originaire et celui de la langue maternelle. Peut-être pouvons-nous dire que le bilinguisme est originaire pour chaque sujet. Chacun d’entre nous n’a-t-il pas en effet à passer d’une langue privée, celle dont C Melman dans le texte « Les effets subjectifs de la migration linguistique » dit « c’est une musique que l’enfant perçoit, une succession de sons, et cette musique aime l’enfant », à une langue maternelle, celle qui apparait au sujet comme venant de l’Autre par ou le langage vient et qui sera, cette langue maternelle, celle qui le sépare de l’objet d’une jouissance mythique.

C Melman écrit dans ce même texte : « La langue maternelle c’est la langue dans laquelle a été opéré le refoulement ». J Bergès, quant à lui, dans le texte sur la ponctuation, donne cette définition de la langue maternelle : « c’est celle dans laquelle s’est produit l’opération qui cause le mythe d’un père non castré, c’est-à-dire un au moins un, ce qui met en place l’ordre phallique, et par laquelle le père est castré de telle sorte qu’il y a des choses que l’enfant ne peut désormais pas dire ». Dans ce qu’il ne peut désormais pas dire, on y entend bien se déployer la question du refoulement. La mère parle la loi paternelle et c’est bien le rôle de la fonction paternelle que de faire advenir une langue comme maternelle, c’est-à-dire qui sera celle où la mère est interdite. L’ordre phallique vient faire coupure, ponctuation dans ce qui ne connaissait pas de rythme. Cette ponctuation, cette rythmicité, nous l’entendons dans le Fort Da. Cette confrontation de ces deux mots, fort da, associée au lancer de la bobine est l’acte visant la signifiance, c’est un jeu au niveau duquel l’enfant tente de symboliser la perte, l’absence. Dans le même ordre d’idée, cela me faisait associer aux jeux de balancement comme « bateau sur l’eau » dont les enfants sont si friands, qui se terminent par « laisser tomber », retenu cependant par l’Autre. Or le jeu du laisser tomber est une façon de matérialiser l’investissement libidinal par l’Autre. Lorsque l’Autre joue à le laisser tomber mais le retient cependant, l’enfant est bien l’objet cause du désir pour sa mère et ne se réduit pas à un pur déchet.

Je voudrais pour finir reprendre brièvement ce qui se passe lorsque la situation se « complique » et que l’enfant est amené à parler une autre langue que sa langue maternelle. J’ai travaillé pendant quelques années dans une crèche où il y avait de nombreuses familles dont un des deux parents était étranger. Lorsque la question de la langue ne se posait pas comme un problème au niveau des parents, c’est-à-dire que la mère souvent parlait sa langue avec ses enfants, sa langue maternelle, mais parlait avec le père en français puis s’adressait dans le social en français et pouvait donc parler français avec les enfants à ce moment-là, c’était plutôt une richesse pour les enfants. La question se posait plutôt lorsqu’il y a un risque de « perdre » en quelque sorte la langue dans laquelle on s’est constitué comme sujet de désir, la perdre, voire lorsqu’elle est occultée.

Lorsque l’exil confronte le sujet à la privation de la langue maternelle, c’est-à-dire qu’un sujet ne peut plus se référer aux signifiants qui l’ont constitué comme sujet, que se passe-t-il alors ?

Dans le livre « Actualités de la psychanalyse chez l’enfant et l’adolescent » nous allons reprendre le cas de Michaël. Michaël est un enfant né en France d’une mère d’origine portugaise et d’un père capverdien parlant donc portugais. Les parents se sont séparés alors que Michaël avait 4 ans et Michaël n’a jamais revu son père. A la suite de la séparation, mère et fils voyagent entre le Portugal où la mère fait trois tentatives pour s’y installer, et la France. La mère ne sait pas parler le portugais. A l’âge de 8 mois elle a été confiée à sa grand-mère, concierge à Paris, et a été élevée par elle. La grand-mère parlait mal le français. Elle parlait un « français écorché ». Suite donc à ces différents aller – retour, à 9 ans, Michaël, qui est alors en France, ne sait ni lire ni écrire ni en portugais ni en français. Il ne parle pas le portugais et parle le même français que sa mère, c’est-à-dire un français écorché. A 12 ans, c’est le même tableau. Michaël ne sait même pas quelle est sa date de naissance. Il est en échec massif au niveau de l’ensemble des apprentissages scolaires. Notons que la mère de Michaël et sa grand-mère ne parlent pas le portugais, langue maternelle de la grand-mère et de la mère puisque celle-ci est née au Portugal et a vécu ses huit premiers mois de vie avec des parents portugais. Entre la grand-mère et la mère, il y a une langue autre, peut-être que nous pouvons noter Autre car venant d’un Autre mais non barré puisque mère et grand-mère font avec cette langue particulière l’économie de toute référence à une loi paternelle. Notons qu’il ne s’agit pas d’un entre 2 langues, c’est-à-dire un « sabir » où il y aurait une infiltration de mots portugais et français, c’est une langue étrangère et privée entre cette grand-mère et sa petite fille et Michaël.

Dans quelle langue Michaël peut-il se constituer comme sujet ? Pouvons-nous avancer que s’il y a bien opération d’aliénation dans la langue privée pour Michaël, c’est peut-être l’opération de la séparation qui est ici en échec. Car cette langue privée, transmise par la grand-mère qui a occulté le portugais, se trouve donc être une langue en dehors de toute norme, en dehors du social, n’obéissant qu’à la loi de la grand-mère, qu’à son bon vouloir. On entend bien qu’il n’y a rien qui vient l’ordonner et qu’ainsi cette langue a les caractéristiques que nous rappelle C Melman, c’est-à-dire qu’elle se dispense de la castration et du coup elle favorise l’inceste, l’indistinction des sexes, une jouissance de l’objet qu’il aurait fallu céder autrement.

Comme Michaël pouvait-il advenir en tant que sujet barré, si aucune barre ne peut être transmise de l’Autre ?

Quelques réflexions sur la question de la motricité par Nathalie Rizzo

Nathalie Rizzo, séminaire sur la clinique du bébé, ALI Provence, année 2008/2009

Je voudrais commencer par une petite vignette clinique qui me paraît venir illustrer la question que je voudrais essayer de dérouler avec vous ce soir, qui est celle de la motricité, de la fonction motrice. Comment ce champ entre en jeu au niveau de ce qu’il en est de l’émergence des processus psychiques chez le bébé. Comment peut-on articuler ce qui est de l’ordre du mouvement, de l’action qui est la mise en place du corps comme point de départ d’un déplacement, l’activité qui est érotisée, la posture qui est le support tonique sur lequel le mouvement émerge. On reviendra sur ces points, comment on peut donc articuler la posturo-motricité au champ symbolique. Quand on évoque la question de la posturo-motricité du corps ne parle-t-on pas avant tout d’image, de représentation du corps, donc du champ imaginaire ? Jean Bergès, dans le livre « Psychothérapie d’enfant et enfant en Psychanalyse », nous rappelle que le traitement des enfants est souvent saturé d’imaginaire. Comment pouvons-nous penser un nouage entre symbolique imaginaire et réel en ce qui concerne la fonction motrice ?

Lorsqu’on rencontre un bébé, on observe sa posturo-motricité, c’est-à-dire son tonus, son maintien, comment il utilise, met en mouvement son corps, ses acquisitions motrices, tient-il assis, se met-il debout avec appui. Nous pouvons donc observer et décrire la motricité par rapport à son développement, c’est-à-dire par rapport à la maturation du système nerveux. Dans le cas du petit garçon, Jordan, dont je vais vous parler, son développement moteur est normal. Ce qui là nous questionne pour lui c’est comment cette fonction fonctionne, c’est le fonctionnement en tant qu’il est pris dans la parole, c’est le sens que prend la fonction motrice et ici c’est donc plus précisément ce qui intéresse le champ de la psychomotricité. Comment Jordan est il agit par sa motricité ? Comment la fonction motrice se met-elle au service du lien, de l’interaction avec les autres, s’articule-t-elle au champ de l’Autre ?

Jean Bergès nous rappelle que notre seule perspective pour occuper une position analytique et, il me semble important de le repréciser lorsque nous travaillons ces questions, notre seule perspective donc c’est de revenir à la question du langage.

Ce n’est pas la structure constituée par la maturation du système nerveux qui nous intéresse, qui là constitue notre point de départ, la seule structure sur laquelle nous pouvons nous appuyer est celle du langage, en tant que le bébé, avant même qu’il ne naisse, est pris dans le langage. Le langage est « la structure à partir de laquelle s’organisent les inscriptions signifiantes » dit Jean Bergès.

Rappelons-nous ce que nous avions travaillé en ce qui concerne la question du corps. L’organisme en tant  que réel « devient » un « corps » du fait des inscriptions signifiantes. Ces inscriptions signifiantes venaient spécifier, pour chaque enfant, chaque parlêtre, comment la fonction, et donc ici la fonction motrice, fonctionne pour lui.

Ces remarques me semblent importantes notamment lorsqu’on travaille avec des enfants qui présentent un déficit moteur avéré. Je pense notamment à un bébé que je rencontre dans une des structures d’accueil où j’interviens qui présente une microcéphalie. Ce que nous travaillons avec l’équipe c’est comment ce bébé avec son bagage moteur, comment peut se faire une articulation entre le corps et le langage, comment la fonction même déficiente fonctionne. Il a fallu pour cela inviter l’équipe des auxiliaires à ne pas rester accrochée à la fonction mais à s’occuper du bébé en tenant compte de ce qui ne marche pas, par exemple à plus de 1 an, elle ne tenait pas assise, à 8 mois elle ne tenait pas sa tête, tout en faisant cependant l’hypothèse d’un fonctionnement cependant possible de la fonction, fonctionnement qui sera spécifique au bébé en tant que parlêtre.

Se poser la question de comment la fonction fonctionne, c’est poser la question de comment le « remue ménage » moteur du bébé, les mouvements prennent un statut autre, s’inscrivant dans une coordination motrice, passant du mouvement au geste.

Comment la fonction motrice vient-elle se faire support de l’inscription signifiante ? Ou bien, dans le cas de Jordan, nous allons le voir, comment la fonction motrice et son fonctionnement peuvent nous amener à nous poser la question d’un ratage possible de l’inscription signifiante.

Jordan est un petit garçon de bientôt 2 ans que je rencontre dans le cadre d’intervention dans une structure d’accueil petite enfance.

Il est accueilli depuis septembre dans une halte garderie où j’interviens auprès d’une équipe et, à leur demande, pour un travail d’accompagnement et de réflexion en ce qui concerne leur approche, leur prise en charge des enfants.

Lorsqu’elles m’ont sollicitée pour que j’intervienne c’était plusieurs semaines après l’arrivée à la halte de Jordan alors que la situation était devenue intenable puisque l’équipe, à ce moment-là, se demandait et est venue me demander « à quel moment doit-on renoncer à accueillir un enfant ? Quand doit-on considérer que cet enfant ne s’adaptera pas et que l’accueil n’est pas possible ? Les auxiliaires commençaient donc à perdre espoir que Jordan s’adapte à la halte et bien entendu cela ne pouvait pas se faire puisqu’elles n’arrivaient pas à anticiper que Jordan puisse s’adapter.

Les difficultés de Jordan étaient « bruyantes » pour reprendre la distinction que fait G. Crespin entre les signes de la série bruyante et ceux de la série silencieuse.

Jordan arrivait à la halte avec ses parents en criant, voire en « hurlant » de terreur, diront même les auxiliaires et cela durait presque toute la matinée. Rien ne le calmait et surtout pas qu’un adulte essaie de le consoler. Jordan refusait de participer aux temps de jeu et restait immobile ou se balançait. Le moment du repas était particulièrement difficile car il recommençait alors à hurler si une auxiliaire le « contraignait » non pas à manger mais à s’asseoir à table avec les autres enfants car telle est la « consigne » au niveau du fonctionnement de la structure. Ce moment ainsi que le goûter devenaient ingérables car aggravés par l’inquiétude des autres enfants devant les cris de Jordan et la difficulté des auxiliaires à les prendre en charge et à les endiguer.

Jordan se présentait comme un petit garçon « sérieux » pourrait-on dire, en tous cas avec un visage fermé qui n’exprime aucune autre expression, ni joie, ni tristesse, ni colère …

Il a des mimiques répétitives, il fronce les sourcils, il cligne des yeux ou alors il reste longuement le regard fixé mais on peut se demander fixé sur quoi et ce même lorsque celui-ci croise le nôtre. Jordan nous regarde t-il vraiment ? Ses parents apportent à la halte deux énormes doudous, un crocodile et un coussin que Jordan délaisse tout à fait. Quand il est assis à table, il tente de « fuir » de la chaise, et ce d’autant plus qu’un adulte s’approche de lui.

Peut-on dire, dans un premier temps, que sa motricité est acquise mais cependant qu’elle n’est pas ici au service du lien avec l’autre. G. Crespin dit que la motricité, la marche par exemple sert à aller vers l’autre. Ici, lorsque Jordan s’active c’est pour fuir le lien.

Les auxiliaires avaient mis en place, à leur insu, un fonctionnement défensif, c’est-à-dire qu’elles s’approchaient et s’occupaient le moins possible de lui car elles avaient l’impression que chacune de leurs interventions était aggravante.

Nous avons pu assez rapidement avancer ensemble sur ce qui concerne les questions d’accueil de Jordan et elles avaient pu repérer combien elles étaient dans l’évitement par rapport à Jordan et, assez rapidement, les cris de Jordan se sont calmés ; il a accepté de s’asseoir au moment du repas et du goûter, voire même de manger et, lorsqu’une auxiliaire s’approchait de lui, il ne fuyait plus même si la présence de l’autre ne le console pas pour autant cependant. Nous avions notamment réfléchi au fait que la prise en charge de l’enfant et de sa famille était difficile et lourde parce que l’enfant n’allait pas bien mais aussi parce que la situation familiale est assez catastrophique. Il me semble que lorsque l’équipe s’est sentie un peu accompagnée et entendue, elle a pu se repositionner dans l’accueil, c’est-à-dire faire l’hypothèse que la halte pouvait apporter quelque chose à Jordan, que Jordan pouvait y travailler quelque chose, quelque soit ses difficultés, ce qui a eu bien sûr des effets au niveau de Jordan et de ses parents.

L’équipe de la halte a travaillé auprès des parents dans un premier temps ce qui concernait la prise en charge de l’enfant au niveau des soins de base, c’est-à-dire l’hygiène, l’alimentation, le repos ; l’enfant n’était pas vacciné … Un accompagnement de la famille s’est mis en place auprès de la PMI.

La mère de Jordan est une jeune femme extrêmement délabrée physiquement et psychiquement. « Elle ne sait pas » ; elle ne sait pas comment s’occuper de Jordan, comment le coucher s’il ne veut pas aller au lit, comment préparer des repas équilibrés. Jordan est nourri au biberon et aux biscuits à la maison. Elle ne sait pas comment le laver s’il hurle quand elle veut lui donner le bain.

Le père de Jordan, lui, sait « tout » ; il sait qu’un enfant ça se couche tôt mais « c’est Madame qui fait n’importe quoi avec l’enfant » dit il. Il est extrêmement dévalorisant envers sa femme et peut, par exemple, lorsqu’une auxiliaire se risque à quelques remarques ou conseils au niveau d’un soin concernant Jordan, dire « mais je n’arrête pas de lui dire à elle, parce que moi je le sais, mais elle le fait pas … »

Ces échanges sont réguliers, voire journaliers, le père et la mère venant chaque jour accompagner et chercher Jordan à la halte et le père n’a de cesse de pointer l’incompétence de la mère qui, elle, la met en acte. Dans ces échanges nous pouvons cependant nous demander si Jordan y a quelque place.

J’ai rencontré Jordan dernièrement alors que je ne l’avais pas vu depuis les vacances de Noël. Son auxiliaire trouve qu’il ne va pas bien, non pas au niveau de son adaptation dans la structure, mais au niveau de ce qui peut se passer pour lui ou justement qui ne se passe pas, qui n’advient pas. Jordan a toujours le même visage fermé et sans expression, le regard fixe. Il conserve les mêmes mimiques répétitives : froncement de sourcils, clignement des yeux. Il ne parle pas, même pas quelques vocalises, il « grogne » dit l’auxiliaire et alors, que j’insiste un peu, elle finit par se rappeler que dernièrement, à l’occasion d’une sieste, elle l’a entendu faire des « dilidili … », peut-être comme s’il chantait. Lorsque je rentre dans la pièce il est assis avec les autres enfants à table ; c’est l’heure du goûter. Il cligne des yeux puis met ses mains devant ses yeux. Je dis bonjour aux enfants puis à chaque enfant, commentant ce qu’ils me montrent … je commente le clignement des yeux et le fait que Jordan mette ses mains devant ses yeux en proposant que peut-être il joue à « coucou caché » avec ses mains sur les yeux. Mais il continue les mêmes mouvements sans qu’il se passe quelque chose, sans qu’aucune interaction ne se produise. L’auxiliaire me confirme que ces mouvements sont systématiquement au moment du repas et du goûter. Les enfants ensuite vont dans la salle de jeux et un petit groupe d’enfants très actif court en atterrissant sur un tapis de sol. Jordan court également ou peut-être pourrait-on dire plus exactement se déplace en courant dans l’espace sans jamais s’associer aux déplacements des autres enfants. Ce sont les autres qui l’évitent. Il traverse l’espace sans but, dans n’importe quel sens avec pour seule ponctuation des arrêts devant un miroir. Il se colle alors au miroir, se balance, fait quelques moulinets avec ses mains, sourit, se regarde fixement, puis il se décolle du miroir et recommence à se déplacer. Devant le miroir il ne se retournera pas une seule fois spontanément, ne se retournera pas non plus si on l’appelle. Il ne répond d’ailleurs pas à son prénom. Il ne croisera pas non plus mon regard alors que je vais le rejoindre et que je suis dans le champ du miroir. Jean Bergès dans un texte de son ouvrage « Le corps dans la neurologie » dit que « le retournement de l’enfant qui cherche confiance dans le regard de sa mère, de ce qu’il voit dans le miroir, est la preuve de l’émergence du sujet. »

Jordan, lui, reste collé à l’image, souriant parfois, se collant au miroir, la bouche bavant contre le support. L’auxiliaire me dira alors que c’est sa principale « activité », activité à mettre entre guillemets car justement ici nous ne pouvons pas parler d’activité.

L’activité est un moment essentiel qui témoigne de l’interaction de la mère et l’enfant. Il s’agit ici de la mise en place du corps dans la motricité. Ce n’est plus l’organisme qui bouge mais un corps habité par une gestuelle articulée au désir de la mère. C’est en ceci qu’elle est nécessairement érotisée. Il faut donc du tiers entre la mère et l’enfant, de la parole. L’enfant en activité témoigne que la mère peut laisser agir son enfant, qu’elle peut se laisser déborder par lui, le quitter des yeux, qu’elle n’est pas seulement dans un prolongement du corps à corps, c’est-à-dire qu’elle renonce à une jouissance autre contre un jeu phallique avec son enfant, qu’elle fait l’hypothèse que cette activité a un sens.

Jean Bergès écrit « l’activité de l’enfant est la mise en place de l’hypothèse d’un savoir que sa mère lui apporte et elle est libidinalisée dans la mesure où elle est nouée au désir de la mère qui relance sans cesse ».

Lorsque la mère fait l’hypothèse d’un savoir chez son enfant, elle fait l’hypothèse qu’il peut lui demander quelque chose. La mère attend de la demande de son enfant qu’elle vienne chatouiller son propre désir de mère, la demande provoque ainsi la relance, celle-ci est dynamisée par la motricité de l’enfant. Nous avons là le déplacement de la dialectique entre l’enfant et la mère sur le versant moteur. Qu’en est-il entre Jordan et sa mère ?

La mère de Jordan peut-elle faire l’hypothèse d’une demande chez son enfant ? cette mère est extrêmement déprimée. Elle acquiesce en permanence et colle au dire de l’autre. Parfois elle tente de « dire » quelque chose mais alors le père réduit cette tentative à néant, lui coupant la parole et occupant tout l’espace de l’échange.

Quand Jordan ébauche un mouvement la mère le relève en nommant l’action. S’il sourit elle dit « il sourit », s’il va quelque part elle dit « il marche ». Les mouvements de Jordan restent des mouvements et ne lui disent rien à elle. Il sourit mais ne lui sourit pas, il marche mais ne va pas quelque part. Les mouvements ne prennent donc pas sens, ne s’inscrivent pas dans une dialectique entre elle et son enfant.

Jean Bergès dit que la posturo motricité est articulée à la demande.

Dans un premier temps, temps où la mère fonctionne à la place de son enfant du fait de l’immaturité et de la dépendance du bébé pour ses besoins vitaux, dans ce premier temps, la mère est miroir pour l’enfant. Il y a donc une prise en charge de la fonction motrice par la mère au même titre que les autres fonctions. La mère accompagne la posture de l’enfant, la suscite, la prévient, elle tient compte du mouvement de l’enfant sur lequel elle guide le sien propre. Il y a accord entre le corps de l’enfant et celui de la mère, un accord qui n’est pas de l’ordre d’une harmonie mais de l’ordre d’une dialectique engagée entre eux. On dit que la mère est miroir de son bébé. Rappelons ici l’extraordinaire potentiel moteur du bébé. Dès la naissance un nouveau-né reposé et repu peut mettre en place des imitations c’est-à-dire des comportements volontaires et coordonnés spécifiquement adaptés pour se moduler aux expressions d’intérêt de la mère. Par exemple tirer la langue, bouger un ou deux doigts, mains en l’air ….

Ce potentiel témoigne de l’appétence symbolique du nouveau-né. Ce temps où la mère est miroir est le temps de l’ajustement corporel réciproque, c’est-à-dire comment le bébé est porté par la mère (porté au niveau du handling qui concerne la manipulation du bébé et du holding qui concerne comment l’enfant est porté psychiquement par la mère si on reprend les travaux de Winnicot).

L’ajustement corporel concerne l’ensemble des jeux corporels interactifs entre l’enfant et sa mère, on peut décrire une interaction entre les postures et le tonus musculaire de chacun. Ajuriaguerra parle de « dialogue tonique ». La détente corporelle globale ou partielle ou le retentissement localisé ou généralisé affecte chacun des partenaires. C’est ainsi que lorsqu’un bébé ne se blottit pas, se raidit, cela affecte la posture de la mère qui souvent est raide et ne sait pas comment prendre ce bébé qui se raidit d’autant plus. Au niveau de cet ajustement corporel on peut poser la question de comment le bébé vient répondre à l’anticipation de sa mère et relancer son désir à elle. Comment elle est miroir ? Quelles sont les conditions nécessaires et suffisantes pour que la mère puisse occuper cette fonction ?

Jean Bergès répond à cette question ainsi: pour que la mère fasse miroir, il faut qu’elle ait un corps, c’est-à-dire qu’il faut que son corps soit pris dans une inscription signifiante, qu’il soit interrogatif, anticipateur et non pas mécanique ou affirmatif. Etre miroir c’est cela l’interrogation du mouvement qui suscite ce que nous avons décrit plus haut, c’est-à-dire la demande qui elle-même entraîne la relance…

Cependant les bébés ne présentent pas tous la même compétence motrice, on peut dire que certains vont être plus « compétents » que d’autres. Certains nouveau-nés par exemple tiennent leur tête dès la naissance. Ces mêmes bébés souvent développent leur compétence motrice assez rapidement et présentent une autonomie mais aussi une qualité d’interaction avec l’autre évidente.

Il me semble que nous avons ici le témoignage de la mise en place de la fonction phallique dans ce qu’elle a de régulation, coordination, mise en place de la fonction phallique à partir du désir des parents. Je me rappelle d’un bébé de six mois extrêmement doué et épanoui au niveau moteur, bébé souriant, tonique, sollicitant l’autre. Son père venait le chercher et l’invitait à venir le rejoindre alors qu’il ne savait pas encore marcher à quatre pattes. Puis il s’intéressait à la journée de son fils mais pas seulement au niveau des besoins. Il demandait « alors quelle activité a-t-il fait ? » « Avec qui tu t’es amusé ? », anticipant le fonctionnement à venir de son bébé.

Nous avons ici le témoignage de l’articulation de l’imaginaire du corps au symbolique grâce à la parole de l’Autre.

Ici, c’est à un corps qui tient que nous avons à faire, un corps qui tient non pas seulement avec l’image mais avec les mots, les paroles de reconnaissance de l’Autre qui permettent l’accrochage au symbolique de ce qui se présente comme imaginaire.

Le bébé devant le miroir fait la découverte de sa propre image et jubile, c’est-à-dire qu’il réagit à son image par des mouvements désordonnés. Qu’a-t-il donc découvert dans le miroir si ce n’est une intuition anticipée de sa complétude ? Il y a un décalage car cette intuition est anticipée sur sa motricité, sa posture, son attitude, sur le fait qu’il puisse marcher, courir.

Le stade du miroir intéresse l’enfant, le corps de l’enfant en tant qu’il est animé par celui de la mère.

La mère parce qu’elle fait une hypothèse par rapport à son enfant, parce qu’il y a un décollement par rapport aux besoins, mais aussi à l’image : il n’est pas une image, « sage comme une image » dit-on, parce qu’elle peut se poser la question du dépassement même de la part de l’enfant de l’image qu’elle a de lui, ceci anime donc la dialectique entre elle et son enfant. L’enfant n’est pas bloqué dans le canal visuel de sa mère, canal qui est de l’ordre de l’imaginaire. Il va pouvoir produire des mouvements désordonnés devant le miroir qu’est sa mère.

Remarquons qu’il me semble ici qu’on entend bien en quoi le stade du miroir ne nécessite pas forcément un vrai miroir. Le premier miroir de l’enfant c’est sa mère dans laquelle il se mire. Qu’en est-il pour Jordan ? Jordan, devant le miroir ne produit pas de mouvement désordonné. Certes il peut sourire et faire quelques marionnettes avec les mains mais dans un collage à l’image réelle du miroir.

Jean Bergès écrit que les mouvements désordonnés de l’enfant dans sa découverte de son image dans le miroir peuvent être considérés comme « des objets circulant comme un cadre autour de l’image, ces objets ne sont pas spécularisables. Ils n’appartiennent pas à l’image réelle du miroir, ces mouvements ne sont pas vus dans le miroir ».

« Ce cadre du miroir a le tranchant du signifiant » dit Jean Bergès dans son livre sur «  psychose autisme et défaillance cognitive. Il est constitué par la parole de la mère, c’est-à-dire le fait qu’elle nomme son enfant, qu’elle fasse des hypothèses sur ce qu’il lui demande, qu’elle transitive, cette parole de la mère est elle-même articulée à la posturo motricité désordonnée de l’enfant. Quand la mère transitive, que fait-elle ? Elle engage un processus, c’est-à-dire qu’elle fait cette hypothèse d’un savoir chez son enfant, savoir autour duquel l’adresse de la mère tourne et aussi lui revient sous la forme d’une demande.

Ainsi cette demande qu’elle attribue à son enfant, la mère la suppose comme une identification de son enfant à son discours à elle.

Cette dialectique c’est celle que nous essayons de travailler depuis plusieurs séances. Cette dialectique permet l’introduction au symbole. Le corps est un réceptacle, un lieu de recel par lequel le monde pour l’enfant prend forme et consistance.

La mère, par ce processus, fait un coup de force car elle inscrit le corps non seulement comme corps imaginaire, mais comme corps de signifiants. Elle oblige l’enfant à tenir compte des affects qu’elle nomme, elle le contraint à limiter, à réguler son activité qui prend alors sens.

Jean Bergès, dans son ouvrage sur le transitivisme, écrit : « le coup de force est un coup forçant l’enfant au nouage borroméen ».

Le père de Jordan remplit son discours d’évidence « un enfant ça ne se quitte pas des yeux » ; puis il se tourne vers la mère de Jordan et ajoute « c’est ce que je lui dis tout le temps, ne le quitte pas des yeux ! », ou bien : « un enfant ça comprend rien, il faut s’en occuper tout le temps » et là encore il se tourne vers sa femme et celle ci acquiesce : « mais c’est ce que je fais ! » mais cependant ça tombe dans le vide en quelque sorte. Obéirait-elle à l’injonction du père de Jordan sans s’y engager cependant en tant que sujet, d’une façon mécanique ?

Elle a, à un moment, envisagé de chercher du travail, ce qui me paraissait être plutôt intéressant pour elle et pour Jordan mais son mari lui a vite rappelé qu’elle n’en aurait ni les moyens physiques ni intellectuels.

Entre une mère aimante mais peut-être dans l’incapacité d’occuper une place d’Autre et un père très invasif « qui sait tout », « je sais comment j’étais enfant, de quoi j’avais besoin, donc je sais de quoi Jordan a besoin », logique irréfutable mais inquiétante, comment quelque chose du sujet peut émerger pour Jordan ?

L’enfant, au moment du stade du miroir, se distingue de ce qui l’entoure. Il doit faire un deuil, celui de tout ce qui le voyait et le regardait de partout, c’est-à-dire de celui qui occupe une place d’Autre. Mais comment Jordan peut-il faire ce deuil si le père ne renonce pas à être tout ? A être Jordan. Le père occuperait-il une position d’Autre non barré ?

Comment quelque chose peut-il alors venir faire limite ? Jean Bergès écrit dans Psychose, autisme et défaillance cognitive « le cadre n’est pas constitué chez le psychotique par ces mouvements, objet qui circulent entre la mère au lieu de l’Autre et l’enfant mais par du besoin de bouger, c’est-à-dire par rien qui ne fasse limite ».

Pas de signifiant auquel s’ordonner, la motricité reste alors imaginaire. Jordan ne présente pas de jubilation, de mouvement désordonné devant le miroir, peut-être aussi n’y a-t-il pas de limite non plus et ce qui en témoigne c’est le collage, collage au visage de sa mère, collage au miroir.

Notons qu’il peut aussi passer de longs moments à ouvrir et fermer des portes de façon répétitive. Jean Bergès écrit (Psychose, autisme) « parce qu’il n’est pas lui-même spécularisable, l’objet rend possible l’image et en particulier l’image spéculaire, lorsqu’il origine une fonction phallique, telle que la relation de l’enfant à sa mère, est non seulement ternarisée mais permet par sa ternarisation l’accès à ce quart terme qu’est le discours paternel et sa fonction ».

Tout ceci me semble bien abimé en ce qui concerne Jordan. La fonction phallique vient donc réguler, tempérer la motricité, faire limite. Elle intéresse la fonction motrice en tant qu’elle se coordonne, l’axe du corps support du visuel et de l’auditif, le tonus corps.

Ce qui fait tenir le corps c’est la loi phallique ordonnée par le langage. Par l’intermédiaire de cette inscription l’enfant se trouve introduit au symbolique. Peut-être est-ce ce qui rate pour Jordan.