Les mises en acte des adolescents comme mises en scène de la défaillance symbolique actuelle – par Ghislaine Chagourin

 

Séminaire clinique de l’adolescent, Séance du 19 mars 2012

Pour cette séance, je me suis appuyée sur le livre de JM Forget : L’adolescent face à ses actes….et aux autres. 3 constatations cliniques pour démarrer : Montre à quel pointles ados sont perméables au monde  qui les entoure et peuvent s’en faire les révélateurs.

 

1/ au niveau collectif, on entend beaucoup parler au sujet des ados de comportements à risque, de conduites addictives (au point qu’il existe des mots pour spécifier ceux « accros » de diverses façon aux jeux vidéo sur internet : les geek, les nerd, les nolife [1] etc), de troubles du comportement alimentaire ou sexuel, de TS pour tentative de suicide, de délinquance ou de violence (qui désignent toujours des écarts de comportements à la loi ou à la norme sociale). La psychanalyse nous a appris qu’un signifiant c’est ce qui représente un sujet pour un autre signifiant. On entend bien que tous ces signifiants réduisent le sujet à son comportement, sa conduite ou son geste, élidant ainsi la question de la subjectivité. D’où mon titre qui renvoie à des mises en acte qui est une expression que j’ai emprunté à JM Forget. Je vais y revenir.

 

2/ 2ème Constatation qui  me vient de ma pratique aux urgences pédiatriques : Bien sûr, quand un ado est en crise et se retrouve aux urgences – que la crise soit la sienne ou celle des parents – il y a toujours à interroger le lien avec son contexte familial et/ou affectif et/ou scolaire et/ou institutionnel sans le réduire à une relation de cause à effet. Mais prioritairement, c’est son rapport à ses parents ou à l’institution à laquelle il est confié qui est en jeu. Le plus couramment – banalement – pathogène étant bien sûr les conflits et les situations générés par le divorce ou la séparation des parents mais aussi les modalités éducatives et la façon dont l’ado est pris en compte, ou pas, par ses parents ou ses éducateurs.

 

 

3/ 3ème constatation qui découle de la seconde, dans ma pratique aux urgences, il m’est rapidement apparu impossible de ne pas prendre en compte les parents des ados, même quand l’adolescent est « grand » et ce selon des modalités adaptées à chaque cas car je ne peux en aucun cas me référer à une modalité de prise en charge identique pour tous les adolescents et ce pour des raisons purement cliniques et de structure.  Ainsi, seule la psychanalyse aide à repérer la position qu’il faut occuper vis à vis de l’ado ou des parents et sa compatibilité ou pas avec une offre d’un suivi. Par exemple, dans des cas de TS, il est arrivé que mon intervention aux urgences consiste uniquement à faire se déplacer les parents, au sens propre comme au sens figuré, afin de sortir l’ado de l’urgence  – au sens propre comme au sens figuré là aussi – et afin de pouvoir nommer ce qui fait crise et pour qui, et d’indiquer un mode de prise en charge post urgences car la position que j’ai occupée rend difficile tout suivi de l’ado ou des parents. Ou, au contraire, je propose un suivi à l’adolescent après avoir rencontré son ou ses parents. D’autres fois, je n’entends que l’adolescent  au départ puis par la suite, quand l’ado est prêt et y consent, je rencontre son ou ses parents. Enfin, il n’est pas rare que quelques séances suffisent pour dénouer une situation de crise ou de deuil.

 

Exemple : cette adolescente de 12 ans venue aux urgences suite à une série de crises de spasmophilie se manifestant par une difficulté respiratoire et des engourdissements aux jambes et aux mains qui la mettent au bord de l’écroulement, ce qui a fait symptôme pour ses parents et l’école qui a appelé les pompiers. Il y a quelques mois, elle a perdu son ami d’enfance, qu’elle considérait comme un grand frère. Il a eu un accident de scooter devant ses yeux. Elle l’a vu se faire faucher par une voiture alors qu’il venait de tomber de scooter. L’image de son ami s’écroulant devant ses yeux continue de la hanter. Les manifestations de ces crises d’angoisse donnent à voir ce qu’elle ne peut dire : L’angoisse de mort et la culpabilité de ne pas l’avoir empêché de partir faire une course avec son scooter et surtout la difficulté à faire ce deuil. Elle ne peut pas parler de sa peine à ses parents, encore moins à son père par peur de le peiner. Car cette perte renvoie a un accident de moto qu’a eu le père. C’est lui qui conduisait et son copain assis derrière lui sur la moto est décédé lors de cet accident survenu quand il était jeune homme. Après quelques entretiens qui semble t-il lui ont fourni les appuis symboliques nécessaires, les malaises ont cessé et elle a pu reprendre à son compte le deuil à faire. J’ai rencontré le papa en présence de sa fille, il était très inquiet de voir que sa fille ne lui parlait pas et le lui a dit. Sa  fille a toujours refusé que je parle avec lui de son deuil à lui, arguant que c’est elle qui évoquera cette question avec lui. Ce que j’ai respecté.

 

 

Dans son ouvrage, JMF se donne comme objectif de rendre lisibles les actes des adolescents qu’il tient pour être toujours adressés à l’instance sociale à travers ceux qui la représentent qu’il s’agisse des parents ou de travailleurs sociaux. C’est original puisque d’habitude, la psychanalyse aborde l’acte en terme de ce qui n’est plus analysable ou relève d’une erreur de l’analyste. Il semble donc s’adresser aux parents mais également aux travailleurs sociaux en charge d’adolescents afin que tout un chacun soit éclairé sur sa position propre vis à vis de l’adolescent. D’après lui, ces actes peuvent être analysés comme des symptômes qui ne sont pas sans lien avec les conditions de leur surgissement. Ces conditions éclairent le pourquoi de la tonalité perverse de ces actes car elles sont liées à ce dont nous avons parlé lors des précédentes séances et qui ont trait à l’évolution de notre culture vers une économie de marché (financier) qui donne lieu à une Nouvelle Economie Psychique dominée par la jouissance de l’objet, ce qui promeut une perversion ordinaire généralisée. Comme nous l’avons vu, ce contexte rend plus compliquée le travail de subjectivation à l’œuvre lors du passage adolescent et de surcroît, comme le dit JMF : « certaines formes de mises en acte témoignent du défaut de prise en compte de sa subjectivité par les autres qui l’entourent ».

 

Ces actes d’adolescents, JMF les appelle donc des mises en acte. Il prend soin de distinguer l’acte des mises en acte.   Ainsi, il rappelle qu’ « un acte, s’il est véritable, est un pas, un franchissement qui engage le sujet dans une affirmation, une orientation, un choix » (p. 13), dans l’acte véritable dit-il encore, « le sujet engage un trait inconscient de lui-même. Il perçoit dans l’après-coup la conséquence de son acte, s’y retrouvant ou non. Ce trait de lui-même reste inconscient, sauf à l’élucider dans un travail psychanalytique » (p 44). Il y a 3 temps de l’acte : le temps d’incertitude (j’y vais, j’y vais pas), le temps de l’acte proprement dit et finalement le temps où le sujet se retrouve dans ses choix ou non. Dans le 3ème temps, le sujet est différent de ce qu’il était initialement.

 

Voilà qui est posé, un acte emporte avec lui la question de l’inconscient et celle du sujet. Pour que ce type d’ace puisse avoir lieu l’entourage de l’ado doit lui en laisser la possibilité quoiqu’il lui en coûte. C’est par exemple pour un ado le fait de se mettre au travail en vue d’exercer tel métier, qu’il s’agisse de poursuivre des études ou au contraire de les arrêter pour entrer dans la vie professionnelle. Le choix du  métier est souvent déterminé inconsciemment tout comme l’est celui de poursuivre ou pas des études. Pb aujourd’hui, cette dimension inconsciente est déniée, récusée et le choix du métier semble se réduire à ce qu’il faut choisir en fonction de critères objectifs et non plus subjectifs. Les parents se posent donc souvent en frein quant aux décisions des ados.

 

Voici l’exemple d’un choix amoureux incestueux (acte incestueux) qui relève d’actes qui engagent le sujet même si c’est à son insu. Cet ado français choisit une Daniela italienne comme 1ère petite amie, alors que Danielle est le prénom de sa mère dont il est très, trop, proche et ce d’autant plus qu’il porte un prénom très proche de celui de son père. Avec Daniela il ne  parle qu’italien comme si seule la langue faisait rempart à l’inceste. Puis il finit par épouser une Dioni brésilienne (dont la mère s’appelle Diva) avec qui il parle italien au début puis français et brésilien lors de la venue d’un 2ème enfant. Ce 2ème enfant sera psychotique (passé pas loin de l’autisme) alors que le 1ère enfant ne l’ai pas. Quand il a été conçu ils parlaient encore tous les deux dans une autre langue que leurs langues maternelles respectives.

 

Ce qui distingue les mises en acte des actes véritables selon JMF c’est qu’elles n’engagent pas le sujet. Elles sont souvent révélatrices des freins exercés par l’entourage ou des freins que l’ado rencontrent de son fait à lui. Pour JMF, « l’enjeu de ces mises en acte est toujours vital pour l’ado et marque le désarroi d’un sujet en mal de reconnaissance » (p. 8)

 

JMF identifie 4 types symptomatiques de mises en acte qui ne doivent en aucun cas être réduites à des troubles du comportement. Pour chacune, il en définit la logique, ce qu’elle révèle du rapport du sujet à l’Autre et il en déduit la façon de se positionner face à l’adolescent et à ses parents. Ces 4 mises en acte sont L’inhibition, l’opposition, l’acting out, le passage à l’acte. A ces mises en acte, il rajoute deux autres manifestations cliniques fréquentes de nos jours : le symptôme out, les perversités et la dépression. Qui sont autant de manifestations qui viennent dire l’élision du trait signifiant phallique.

 

1/ l’inhibition

 

Il s’agit là de s’abstenir de l’acte. A la suite de Freud, JMF rappelle que « l’inhibition d’une fonction témoigne de l’ érotisation dont elle est chargée dans l’imaginaire du sujet ». C’est une modalité qui va à l’encontre de ce qui se joue dans le social actuel qui pousse plutôt à la levée de l’inhibition mais que l’on rencontre encore chez les ados.

 

J’ai en tête cet adolescent que j’ai commencé à suivre alors qu’il avait 13 ans. Maximien souffrait de céphalées qui survenaient tous les matins avant de partir à l’école. Seules ces céphalées font symptôme pour la mère et pour lui. Maximien, qui fait plus âgé que son âge, se présente comme un jeune homme et un élève très sérieux, très sage, très raisonnable, très poli, il rit, sourit et parle  très peu et seulement de son travail scolaire et de ses résultats, il n’a pas d’amis, ne sort pas et ne s’accorde aucune distraction. Chez lui, c’est la fonction sociale qui était inhibée et cela a mis un certain temps à faire symptôme pour lui.  Tout au plus reconnaissait-il qu’il était un peu trop « stressé » par le travail scolaire auquel il accordait une grande importance. Il n’allait pas vers les autres car ces autres, notamment les filles, pouvaient susciter un désir chez lui et le pousser à « quitter » sa mère qui vit seule et recluse avec lui et vis à vis de qui il se positionnait comme celui qui devait racheter le père qui était parti alors que son fils était très jeune et qui avait laissé sa mère sans ressources ce qui l’obligeait à travailler beaucoup. Maximien se faisait un devoir de ne pas quitter sa mère et de s’en faire le protecteur, le consolateur et le confident. Il ne voulait la décevoir en aucun point ce qui incluait ses résultats scolaires puisque celle-ci est enseignante.

 

JMF indique que le danger quand l’ado s’abstient de l’acte c’est que l’entourage y réagisse soit par le forçage ce qui le fige un peu plus soit en se substituant à lui et en prenant à sa place des initiatives ce qui peut générer des réactions violentes de l’adolescent. Il faudra donc rencontrer les parents pour éviter cela. Dans cette occurrence, il recommande de solliciter l’ado de manière active en l’interrogeant sur lui-même, sur ses projets, ses embarras et sur ses liens aux autres. Le but étant qu’il prenne une position de sujet. Maximilien a aujourd’hui plus de 15 ans, il m’a fallu effectivement mouiller mes chemises pour stimuler Maximien et pour qu’il consente à laisser se manifester son désir.  Cela n’ a pu se faire non plus sans rencontrer périodiquement la mère afin qu’elle puisse devant Maxime prendre sa part de responsabilité tout en étant assurée de mon estime et du respect que j’ai de sa position en tant que mère. Par ailleurs, je l’ai enjointe à laisser Maxime prendre seul ses décisions en pointant à l’occasion qu’elle disait toujours « on » quand elle parlait de Maxime et en l’assurant de ma confiance dans la capacité de Maxime à se déterminer car elle se substituait beaucoup à lui.

 

Donc dans l’inhibition, le sujet est en retrait d’une manifestation inconsciente.

 

2/ l’opposition

 

C’est une mise en acte qui consiste à « faire obstacle à…. Objection à », cela se produit quand l’adolescent est pris dans une impasse imaginaire en lien avec la constitution de son narcissisme. L’opposition revêt ainsi une consistance paranoïaque. « L’opposition révèle le refus de l’ado de se plier à l’exigence d’un autre dont il suppose qu’elle vise à le réduire à l’identique ». En d’autres termes, l’opposition est l’indice que l’adolescent « souffre d’être l’objet de l’autre ». C’est souvent le cas quand l’adulte en charge de l’adolescent s’en tient exclusivement à de l’éducatif ce qui élude la subjectivité de l’ado. (éducatif : exige une reproduction à l’identique de la prestance imaginaire de l’autre).

 

Je pense à cette jeune fille de moins de 15 ans qui arrive aux urgences pour une TS médicamenteuse faite à l’école pendant la classe. Ce n’est pas du tout sérieux sur le plan médical fort heureusement mais à y regarder de plus près c’est beaucoup plus embêtant sur ce que ça emporte psychiquement. La veille, elle avait pris des médicaments dans la pharmacie de sa mère qui l’avait vu faire, et qui dans un registre strictement éducatif l’en avait empêchée en lui disant que c’était interdit de prendre des médicaments sans autorisation (sic !) sans l’interroger sur le pourquoi de cet acte. Dès que sa mère a tourné le dos, l’ado est allée prendre les médicaments et les a ingérés le lendemain en classe devant les copines. En fait, cette jeune fille venait de vivre une rupture douloureuse avec son petit ami. Bien sûr ses parents n’étaient pas au courant de cette relation car ils considéraient que leur fille était trop jeune pour cela aussi il lui avait été impossible de leur en parler. Toujours dans un souci éducatif, ses parents lui interdisait aussi de « chatter » sur internet avec ses copines qui étaient selon elle les seules à pouvoir la comprendre et la consoler de ce chagrin.

 

Cette jeune fille se défendait à son détriment d’être porteuse des rêves de ses parents en étant une petite fille selon leur modèle à eux. On peut considérer que la relation amoureuse  puis le fait de prendre des médicaments dans la pharmacie devant la mère sont du registre de l’opposition en réponse au positionnement très éducatif de ses parents qui élude sa subjectivité de jeune fille moderne. Quant à l’ingestion de médicaments en public elle est à considérer comme une surenchère en lien avec la surdité des parents qui relève de l’acting out ou un symptôme out dont nous allons parler ensuite.  Pour stopper cette surenchère et éviter que cela vire au passage à l’acte, il fallait resubjectiver cette jeune fille et faire bouger les parents pour que cesse la logique mortifère à l’œuvre sous couvert de bonne éducation. J’ai donc choisi d’écouter cette jeune fille en tout premier lieu. Après m’avoir exposé la situation, elle m’a dit qu’elle n’avait pas voulu mourir mais se soulager de sa peine. Tout le travail a consisté à ce que le dialogue se renoue entre elle et ses parents. Une fois qu’elle y a consenti, j’ai parlé longuement aux parents qui hésitaient entre l’incompréhension et la colère. JMF recommande une rencontre initiale avec eux pour désamorcer l’impasse dans laquelle se trouve pris l’ado et ses parents puis des rencontres répétées avec les parents et des entretiens individuels avec l’ado.

 

Donc dans l’opposition, le sujet s’étaye sur les initiatives de l’autre et non en fonction de son désir.

 

3/ l’acting out

 

Tout de suite un cas clinique emprunté à JMF : C’est l’ado qui va voler le haschich de son père après que celui ci l’ait amené consulter le psy pour un échec scolaire et une inhibition. Il dévoile ainsi l’économie de jouissance du père (haschich = recours à la parole en défaut + défaillance symbolique du père). Là la mise en scène = vol à l’égard de son père.

 

JMF définit cette mise en acte comme une  mise en scène « d’un trait de son identité » dont l’ado ne veut rien savoir et dont il lui est impossible de dire quoique ce soit. C’est donc la mise en scène « d’une parole  récusée » et dans ce sens, il  y a récusation de la portée symbolique de l’acte et cette récusation se rapproche d’un déni, elle témoigne d’un clivage et non d’un refoulement (je sais bien mais quand même). Dans notre société actuelle, la subjectivité en souffrance se manifeste souvent sous cette forme du fait de la structure de l’acting out qui est affine à celle qui organise nos liens sociaux dans sa dimension de récusation de la portée symbolique pour privilégier la dimension pulsionnelle de l’objet (perversion généralisée). Par ailleurs, les interlocuteurs ont de plus en plus de mal à occuper une position symbolique.

 

Dans l’acting out, qui dit mise en scène dit spectateur, il s’agit là d’un spectateur réduit à un regard et attendu comme une instance symbolique nous dit JMF. Mais du fait de la récusation de la portée symbolique, le spectateur ne peut rien dire de ce qu’il voit sinon il risque de précipiter l’ado dans le passage à l’acte. Quand un ado se manifeste dans ce qui est un acting out, il y a toujours à supposer que celui à qui il s’adresse est défaillant dans sa structure ou dans sa fonction symbolique (Dans la cure, quand le patient fait un acting out, il faut chercher l’erreur de l’analyste mais c’est dans 1 registre différent : dans la cure il s’agit d’une  mise en scène de ce que l’analyste n’a pas entendu). Du côté de l’ado, cela vient dire à quel point chez les ados la frontière entre l’autre et l’Autre est fragile. La subjectivité de l’ado vient emprunter à l’assise symbolique des petits autres pour s’affirmer. Cela dénote un défaut du rapport du sujet à l’Autre comme c’est le cas dans le monde actuel. Donc la mise en scène de l’acting out s’adresse à une instance Autre et non à un semblable mais par le biais du regard ce qui l’imaginarise. La question de l’acting out pose aussi la question du transfert : il ne faudra pas interpréter ou décoder cette mise en acte avant la mise en place du transfert. Quand les proches saisissent le sens de la mise en scène et tentent de réparer cela peut précipiter l’ado dans le passage à l’acte ou l’acte suicidaire. C’est aussi pourquoi la mise en place du transfert  passe parfois par l’entourage et qu’il faudra l’inclure dans la prise en charge.

 

Donc l’acting out, « articule le trait inconscient de l’objet dont le sujet ne veut rien savoir, à la mise en scène du trait de sa division, alors qu’il ne peut y trouver une légitimité pour sa parole ».

 

JMF recommande à la fois un travail individuel et des rencontres répétées avec les parents afin de préserver l’ado des propres mises en acte des parents (forçage symbolique : ex, dire que leur séparation n’en est pas une, dire que l’enfant est pris en otage ou passé à la trappe etc). Quand l’ado parvient à compter sur lui même, les entretiens avec les parents ne sont plus  nécessaires.

 

3/ le passage à l’acte

 

Dans cette mise en acte, « le sujet s’éjecte d’une place qui lui est insupportable, où sa qualité de sujet, la liberté qu’il puisse engager une parole, ne lui est pas possible ». Je vous renvoie au cas de cette jeune fille qui a commencé par une mise en acte d’opposition et a fini par un passage à l’acte.

 

Ce genre de situation où la parole n’est plus possible est fort courante notamment quand « les parents confondent l’ado avec l’objet de leur jouissance, (quand) ce dernier présentifie un tel objet ». (p34). Le passage à l’acte est soit la conséquence logique d’une série d’acting out, soit résulte du désespoir de se trouver identifié au réel de l’objet, soit le fait d’un sujet pervers qui suscite ainsi l’angoisse du petit autre mis en place d’instance Autre, soit le fait de toxicomanes en lieu et place de répétition.

 

Exemple clinique : C’est un ado de 17 ans qui s’est pendu. Ses parents sont des « nolife » du commerce. Plus particulièrement le père qui du coup ne fait pas de place à sa femme en tant que cause de son désir. L’objet de  la jouissance du père est son commerce et la reconnaissance sociale que pourrait lui valoir une réussite financière. Du coup sa femme ne peut que travailler avec lui et pour lui, ce qui fait que leur lien est fondé sur un trait positivé : le commerce, l’argent, la reconnaissance sociale. Donc pas de différence de places sexuées dans ce couple qui fonctionne à l’économie de jouissance. Ce passage à l’acte fait suite à une mise en acte qui relève de l’acting out : il tente de rencontrer des filles par le biais d’internet, il y dévoile des photos de lui nu (aménagement pervers de sa sexualité en réponse à la perversité du couple parental) et découvre avec effroi que celle a qui étaient adressées ces photos est en fait un homme qui va faire circuler les photos sur la toile. Mise en scène du défaut de recours à la parole de la tonalité perverse de la jouissance parentale. Les parents et l’ado vont déposer une plainte mais faute de temps les parents ne changent rien à leur emploi du temps et à leur mode de fonctionnement de couple et rien n’est proposé à cet ado comme prise en charge afin qu’il puisse avoir un recours à la parole. Son passage à l’acte est la mise en scène de la modalité « nolife » de ses parents (ils sont eux mêmes morts au désir) en venant présentifier dans le réel la perte de jouissance qu’ils récusent.

 

Donc le passage à l’acte, « marque le désarroi extrême du sujet quand l’autre ne lui ménage aucune place ni aucune possibilité d’exister ».

 

JMF recommande un travail avec les parents notamment quand ils sont dans une économie de groupe. Et l’ado doit être adressé ailleurs.

 

4/ le symptôme out

 

C’est une structure proche de l’acting out, c’est un symptôme dont le sujet n’assume pas le réel de la douleur. C’est donc l’indice d’un symptôme qui a du mal à se structurer. C’est par exemple une dépression récusée : l’ado maintiendra mordicus qu’il va bien alors même que toutes les manifestations de la dépression sont là et ses effets : par exemple l’échec scolaire comme mise en scène d’une dépression récusée. Dans la symptôme out, la mise en scène porte sur un trait imaginaire et non pas réel comme dans l’acting out. C’est une mise en scène de l’objet de la perte en lien avec la défaillance symbolique.

 

5/ perversités

 

JMF parle de perversités car cela ne relève pas d’une structure perverse. Le pervers, c’est celui pour qui le désir et la loi sont confondus : « ce que je veux, je le prends ». Alors que quand JMF parle de perversité, il parle de manifestations qui sont l’effet du discours pervers ambiant sur l’ado. Et ce du fait que l’ado se laisse marquer par l’économie psychique de ceux qui l’entourent au point d’adopter leur aménagement pervers. Sur le plan clinique, cette adoption consiste à épouser la logique à dénoncer pour exprimer sa souffrance (identification au symptôme ? comme on parle d’identification à l’agresseur ?). C’est quand par exemple, le sujet se dit homosexuel pour dénoncer l’homosexualité du couple parental.

 

Dans notre monde actuel, l’objet de désir semble être accessible notamment à travers la consommation avec du coup une sorte de garantie de la satisfaction (je veux, je prends) du coup cela n’est pas sans effet dans les relations de couple : homme et femme sont des partenaires dans des positions identiques alternant entre consommateur ou objet de consommation, ce qui abolie la différence des sexes. S’instaure alors un rapport homosexué fondé sur un trait positivé : l’argent, la profession, le logement etc. JMF parle alors de couples-groupe (groupe car le couple se retrouve réuni à partir d’un trait positivé). Dans ces couples-groupe, l’enfant peut venir fixer le couple dans la perversion quand il en vient à représenter pour eux l’objet positivé, l’objet de jouissance (il ne représente plus le phallus symbolique, l’objet du désir). Ce qui fait que l’enfant puis l’ado vient présentifier le lien des parents, la perte qui est la visée de leur déni. Cette situation pousse l’ado à des passages à l’acte : « le sujet se précipite hors de  la scène où il est réduit à un statut d’objet » et à toutes les mises en acte dont nous venons de parler mais il est aussi exposé à des récusations et à des violences de tous ordres de la part de ses parents.

 

Dans ce contexte, il y a étouffement de la problématique névrotique de l’ado du fait d’une carence de l’articulation au signifiant phallique.

 

6/ la dépression

 

Dans la dépression, le sujet reste en retrait d’un engagement de sa subjectivité pou éluder la prise en compte d’un perte et d’un travail de deuil (comme dans le social où la perte est déniée).

 

JMF recommande un travail individuel. Mais si dépression est l’effet d’un aménagement pervers du couple parental : intervention auprès des parents (ex : vraie fausse séparation lors d’un divorce)

 

JMF souligne la particularité du transfert avec l’ado : l’acting out et le symptôme out, sont des mises en acte sont à considérer comme des « appels au transfert » selon une expression de Lacan. Il faudra laisser le temps qu’un symptôme se constitue.  Le psychanalyste doit lire « pour lui «  et « pour plus tard » le trait inconscient que l’ado montre de lui même.


  • [1] Geek : Un geek est une personne passionnée, voire obsédée, par un domaine précis. À l’origine, en anglais le terme signifiait « fada », soit une variation argotique de « fou ». D’abord péjoratif — son homographe désigne un clown de carnaval — il est maintenant revendiqué par certaines personnes.
  • Nerd : Un nerd, est un terme anglais désignant une personne à la fois socialement handicapée et passionnée par des sujets liés à la science et aux techniques. Le terme de nerd est devenu plutôt péjoratif, à la différence de geek. En effet, comparé à un geek, un nerd est plus asocial, et plus polarisé sur ses centres d’intérêts, auxquels il consacre plus de temps.
  • Nolife : le terme no-life ou sans vie en français, désigne un joueur de jeu vidéo qui consacre une très grande part, si ce n’est l’exclusivité de son temps à pratiquer sa passion au détriment d’autres activités, affectant ainsi ses relations sociales.

 

 

La question de l’acte en psychanalyse : passage à l’acte et acting out par Choula EMERICH – Janvier 2004


 

C’est une question très délicate qui est rarement reprise par les psychiatres ou les analystes alors que c’est une problématique journalière de notre pratique de cliniciens, parce qu’en réalité nous avons longtemps manqué de concepts théoriques pour pouvoir en rendre compte sur un mode différentiel.

En effet comment traduire le « Agieren » de Freud qui recouvrait des choses aussi différentes que des actes se passant dans et hors de la cure, ces actes pouvant être aussi bien des agir conscients que inconscients.

Cela noyait la question de la spécificité de l’acte parce que ou tout devenait un acte et alors comment avoir une prise clinique sur l’évènement ou la clinique ne retenait le terme d’acte que pour la tentative de suicide qui comportait en fait la disparition de l’acteur.

La littérature anglosaxone a retenu comme traduction pour cet agieren le terme d’acting out qui maintient l’ambiguité sémantique du Agieren freudien dans la mesure où il dit tout à la fois le fait d’agir de bouger de faire une action, le fait de mettre pour un acteur la scène sur la scène. Il inclut par là même une monstration mettant le corps en cause, permet également la distinction langagière aisée entre l’acting in et l’acting out. Donne à entendre également quelque chose de la sexualité puisque « to act out » signifie aussi en langage argotique éjaculer.

La tradition française a rendu le Agieren freudien par le terme de passage à l’acte à propos d’un cas devenu princeps sous le titre de « la jeune Homosexuelle » mais la complexité des Agieren qui y sont à l’œuvre ont amené Lacan à réintroduire le terme d’acting out car dit-il il n’en n’a pas trouvé en français une traduction qui le satisfasse. Et son commentaire de cet article de Freud va lui permettre de distinguer ces deux types d’Agieren que sont pour lui le passage à l’acte et l’acting out.

Je reprends très brièvement ce qui a amené cette patiente chez Freud  après une série d’Agieren :  une jeune femme de la bonne bourgeoisie viennoise s’est éprise d’un amour platonique et violent pour une demi-mondaine, qui flattée, l’y encourage sans pour autant lui accorder la moindre faveur. La jeune fille s’exténue, tel un chevalier servant auprès de sa dame et se promène au vu et au su de tous bravant l’interdiction de son père.

Ce qui devait finir par arriver arriva. Au bras de sa dame elle croise un jour son père qui la toise d’un regard courroucé, elle s’arrache alors du bras de sa compagne et se précipite sur les rails d’un petit chemin de fer qui traverse la ville en cet endroit.

C’est à propos de cet acte que Freud parle de passage à l’acte. Il dit  elle se laisse choir, dans un « niedercommen lassen » littéralement se laisser tomber mais aussi en langue populaire, accoucher, mettre bas.

Il faudra attendre la reprise de ce cas par Lacan  dans son séminaire « La relation d’objet » en 57, pour que commence à se dégager un nouvel éclairage de ce que c’est qu’un acte, dans la comparaison des positions subjectives de Dora et de la Jeune homosexuelle, principalement dans l’analyse de leur position respective à l’égard de leur père. Dora dans son tout amour pour lui, la jeune homosexuelle dans sa récusation. Vous entendez qu’il s’agit dans ces deux situations de la position de ces deux jeunes femmes à l’endroit et du phallus et de la castration.

Ce sera toujours de cela dont il sera question quand nous aurons à examiner la question d’un acte.

Je me suis demandé quelle porte d’entrée serait la meilleure pour vous rendre compte de ce qu’ en analyse nous appelons un point d’acte.

Ne manquons pas d’entendre la cocasserie de la langue ou de l’inconscient, — laissons pour l’instant cela en suspens –, qui, lorsque nous voulons dire, temps où pour un sujet s’impose un acte, se donne à décoder dans un même mouvement :  comme, surtout pas d’acte, ou comme actualisation nécessaire d’un acte.

Et bien nous sommes là au vif du déchiffrage de ce que c’est qu’un acte en psychanalyse.

Promenons-nous encore un peu dans la clinique freudienne.

Je rapportais en privé à une personne ici présente comment Freud s’était trouvé confronté à cette question de l’acte dès le début de sa pratique.

Il recevait une belle, riche, intelligente et jeune hystérique de la bourgeoisie viennoise et à la fin de la séance de travail cette jeune femme lui saute au cou dans une invite sans aucune ambiguïté. Contrairement à Breuer, Freud n’a pas  cru à l’irrésistibilité de son charme et il lui a simplement demandé à qui s’adressait cette fougue.

C’était un acte.

C’était aussi sa première interrogation sur  la naissance du transfert.

Nous sommes dans cette brève narration devant un foisonnement d’actions. Comment allons nous les cataloguer ? Ont-elles le même statut ? S’agit-il d’actes et si oui lesquels ?

L’acte inaugural, celui de Freud, d’avoir accepté d’entendre une femme avec l’a-priori que les souffrances, nous disons symptômes, qu’elle présentait relevaient non d’une folie, mais d’une autre logique qu’il tentait de découvrir espérant de ce déchiffrage la sédation des symptomes.

Et nous savons comment Freud a payé dans sa vie le fait d’avoir osé poser cet acte : son isolement intellectuel y compris avec ses plus proches collaborateurs, également la nécessité pour lui d’avoir à toujours à se justifier,  mais aussi les fins de mois difficiles alors qu’il aurait pu continuer au moins un temps, sa brillante carrière de scientifique reconnu et honoré. Un acte, ça entame, ça ne laisse pas à la même place.

Comment entendre l’acte de la jeune femme ? Elle parle, elle attend de celui à qui elle s’adresse la prise en compte de ses difficultés, leur compréhension. Pouvons-nous nous étonner que devant le sérieux, la ténacité que met Freud dans cette écoute de ce dont jusqu’alors le médical se moquait, simulatrice disait-on et du côté du clergé sorcière appuyait-on.

Comment s’étonner que de cet homme elle s’amourache, qu’elle s’abandonne à lui ?

Névrose de transfert disons-nous.

Mais s’abandonner à l’autre, dans cette précipitation, je dirais dans la hâte, pour renvoyer à la nécessité d’un temps logique, est-ce un acte ? Le Sujet est-il là dans la position de  pouvoir en rendre compte, de cet acte l’assumer ? Quand le sujet ne le peut pas, quand le sujet est absent de son acte, quand cet acte, consciemment il ne peut le revendiquer, s’en dire l’auteur, nous disons qu’il y a passage à l’acte.

A l’acte de Freud, sa belle patiente répond par un passage à l’acte.

Nous savons que Breuer a été vite effrayé d’avoir accepté de devenir l’amant d’une de ses patientes, qu’il s’en est dépétré en l’adressant à Freud, et en allant faire un enfant à sa femme en Italie, pendant que sa patiente se débattait dans une grossesse nerveuse que Freud a bien sûr mis du temps à comprendre, puisqu’il en faut du temps pour dire  et comprendre les choses quand un sujet est pris dans ce genre de piège.

Et que fait cette patiente lorsqu’elle promène par la ville son ventre, gros de son désir à elle et sans qu’elle le sache ? Elle promène son acting-out : elle donne à voir à l’autre ce qu’elle même ne comprend pas, ce qui ne fait même pas question pour elle, et dont elle ne pourrait même pas comprendre que l’autre puisse la questionner la-dessus.

Si la patiente de Breuer avait fait un acte, elle aurait pu se dire « bon, j’ai pris un rateau, la vie continue » et faire son deuil tranquillement ou pas, pour avoir été éconduite.

Mais ce n’est pas ce qui s’est passé. Elle a réagit au niveau de son corps, dans une incompréhension totale de ce qui lui arrivait. Ne pouvant mettre des mots, une articulation signifiante disons-nous, elle fait un acte, un semblant d’acte, elle devient grosse de ce que son corps ne peut dire par le langage.

Elle fait une décompensation psychosomatique. Mais elle aurait pu aussi bien faire un passage à l’acte ou entendre des petites voix. Quelque chose qui pour elle n’a pas été symbolisable fait pour elle retour dans le Réel, comme le dit Lacan à propos de la psychose, dans le Réel de son corps.

Cette question de la différence entre un passage à l’acte et l’acting out, Lacan commence à la travailler dans son séminaire sur l’Angoisse en 62, et dans La logique du fantasme en 67, mais ce ne sont encore que des avancées dont il nous laissera la charge de les reprendre  dans notre clinique.

Marcel Czermak dans Patronymies, J.M. Forget dans Ces ados qui nous prennent la tête,  moi-même dans quelques articles avons essayé, pour notre compte de nous tenir au clair avec ces questions.

Car n’allez surtout pas croire que cela ne concerne  la psychanalyse qu’en ses débuts. Ce genre de problématique jalonne notre clinique au quotidien. Je vous  livre quelques vignettes cliniques tirées de ma pratique  :

Tel, ce jeune adolescent, venu me consulter parce qu’il avait une trop grande propension à être dans la lune. Planer lui semblait infiniment plus terre à terre que le rude plancher des vaches. Jusqu’au jour où il me rapporta le souvenir suivant :  il est en vacances avec ses parents, dans un club, il a 3ans et demi. Ses parents le couchent exceptionnellement tôt et il leur demande s’ils vont sortir le soir et le laisser seul. Ils lui assurent que non qu’il peut dormir tranquille. L’enfant s’endort et bien sûr il se réveille dans la nuit. Il constate que ses parents ne sont pas là. Qu’il est seul et que la porte est fermée à clef. Il entend au loin le bruit de la fête, la musique, il ouvre la fenêtre, il se jette du 2ème étage.

Il ne peut, vingt ans plus tard, rendre compte de son acte. Il ne le comprend pas. Il se pose la question d’une tentative de suicide et y répond que non. Effectivement il n’y était pas. A un stimulus une réaction automatique. Il ne peut pas sortir par la porte soit, il sort par la fenêtre. Nous avons là un acte sans sujet. Une réponse automatique.

Cela conditionnera tout son rapport à la parole de l’Autre, à sa bonne ou à sa mauvaise foi, et l’enracinera  dans un monde virtuel que seuls, la musique hard et le sheet viendront habiter. Pas d’ami, pas de compagne, pas de maître. Véritable électron libre sans attache symbolique, son monde : la fumette.

Et pour bien vous rendre compte de la différence de position subjective dans un passage à l’acte et dans un acting out, je vous livrerais la réponse d’un autre de mes patients, à 7 ou 8 ans, qui s’est trouvé devant la même situation.

Il se retrouve en pleine nuit, seul, la maison vide et la porte fermée à clef. Quelle est sa question devant sa porte fermée et dont il se souvient parfaitement 25 ans plus tard : « comment ils ont pu me faire çà, à moi ».

Il est allé se réfugier sous des coussins et contre le radiateur du salon, sa cachette préférée où il avait l’habitude de déchiffrer ses premiers livres d’enfant. Il les a attendus et leur a fait une scène quand ils sont rentrés.

Mais aujourd’hui, il dit n’avoir jamais compris leur acte, acte pour lequel il leur en veut toujours. A cet acte, il y avait répondu sur le mode d’un acting out.

Mon autre patient, lui s’était  éjecté par la fenêtre. Ce que nous pouvons entendre comme un « si, je ne compte pas, s’il me croît mort, et bien je vais leur donner raison, je me décompte »

Et il n’est pas dit qu’il n’y ait pas eu là des petites voix pour le lui souffler. Il s’en est tiré avec quelques fractures.

Mais éclairant me paraît aussi le commentaire que ses parents ont fait de cet acte après l’avoir vertement engueulé : c’est malin, tu t’es pris pour superman ou quoi ? »

Nous entendons dans leur réponse à cet acte que la position  de cet enfant était pour eux pleinement articulable si pas articulée. Faute d’avoir pris au sérieux l’acte de leur fils, ils l’ont niedercommen lassen, nierdercommen lassen qui continue de le promener tout au long de son existence, même si son analyse poursuivie fort courageusement et pendant fort longtemps lui a permis de tenir un semblant de place dans le social où il est aujourd’hui, gérant d’un magasin de chaussures.

Nous avons là l’illustration de ce que dans le passage à l’acte, c’est comme objet a dans le réel que le sujet s’évacue, alors que dans l’acting out c’est comme – phi, comme phallus imaginaire qu’il se met dans une parade. Ex :  Comment ont-ils pu me faire çà, à moi, brillant phallus ramené à ma position de n’être pas tout pour l’autre.

Lacan nous dit dans son séminaire sur l’angoisse :  « c’est toujours dans sa propre chair qu’on a à payer ses dettes ».

Une autre de mes patientes, allemande, après dix ans d’analyse environ réussit à me raconter ce souvenir : elle se revoit, bloc d’angoisse mutique et hébétée, terrée sous les escaliers intérieurs de sa maison, les russes sont rentrés  et sous ses yeux cachés, ils violent sa mère. Rien n’est dit, rien n’est dévoilé, ni du côté de la mère ni du côté de la petite fille, la maman ne saura jamais que sa fille a assisté à la scène,  mais quelque temps plus tard elles se promènent ensemble dans les rues de Berlin. Les chars russes sillonnent la ville. Elle s’arrache à la main de sa mère et va se précipiter sous les roues du char. Elle a entre 3 et 4 ans. Sa vie n’a été sauvée que de justesse.

De cela, elle non plus, elle ne peut pas répondre.Ca ressemble dit-elle à une tentative de suicide mais en est-ce une ? Pour elle c’est indécidable.

Il est très difficile de tenter d’articuler les questions qui se sont posées à elle sous cet escalier, mais nous sommes en tous cas sûrs de sa réponse : un russe, çà éjecte l’autre de sa position de sujet.

Mais il y a par contre quelque chose qu’elle peut après son travail sur cette impulsion, c’est son mot,  repérer c’est que chaque fois qu’elle doit dire une chose qu’elle sait, croit ou imagine être importante, sa phrase commence toujours par « c’est curieux ». Et qu’à partir de là elle a pu déchiffrer autrement son symptôme qui consistait à ne pouvoir regarder les gens qu’au niveau du sexe, alors qu’elle était professeur dans une très grande école. Cette manifestation de son symptôme est alors complètement tombée.

Bien sûr continuera pour elle à prévaloir la problématique du regard et cela nous amène à la question de qu’est-ce qui tombe et qu’est-ce-ce qui reste d’un symptôme quand il est passé au crible de l’analyse.

Ce sont deux exemples d’amnésie infantile levée par le travail de l’analyse, et où, si la question du passage à l’acte est manifeste, celle de l’acte reste problématique dans la mesure où, ni l’un ni l’autre, alors que devenus adultes, n’ont pu répondre du pourquoi de cette précipitation, ni s’en reconnaître consciemment les auteurs. Si je devais traduire leur embarras je l’exprimerais ainsi : çà s’est fait sans eux, ils n’y étaient pas.

Comme quoi un sujet peut avoir à pâtir d’une situation dont il est l’acteur sans pouvoir s’en reconnaître comme l’auteur.

Mais ce qui m’apparaît le plus clairement dans mes questionnements sur la question de l’acte c’est à quel point un acte de quelque nature qu’il soit, est toujours lisible dans une articulation signifiante coincée dans la position subjective d’un sujet dans on rapport à l’objet a et au phallus imaginaire.

Je dis coincée parce que relevant pour le sujet, sur un point précis, d’un défaut de symbolisation voire d’une forclusion qui font retour dans le réel.

Je vous livre encore un autre exemple qui me paraît  intéressant également car il fait jouer la question de l’acte avec un tiers terme.

Une jeune femme en analyse chez moi depuis un certain temps pour une phobie de l’orage totalement paralysante est venue pendant un court laps de temps à ses séances accompagnée de son fils de 7-8 ans, qui l’attendait dans la salle d’attente. Elle l’élevait toute seule étant divorcée.

Un jour elle me raconte en riant aux éclats une bonne blague : son fils a pris l’habitude de faire du strip-tease pour ses petits camarades dans un scénario très précis : il monte sur une table et les enfants autour de la table le regardent s’exhiber et doivent applaudir

Je lui demande ce qui la fait rire, qu’est-ce qu’elle trouve de si drôle là-dedans. Elle est interloquée parce que je n’en ris pas et que j’ai probablement dû faire un peu la grosse voix, à mon insu.

La séance d’après elle revient, encore accompagnée de son fils qui va patienter dans la salle d’attente. Seulement après la séance et qu’ils soient partis, je me rends compte qu’il est venu avec des ciseaux ou un cutter et qu’il a coupé le tapis de la salle d’attente sur 7-8 cm. Peu après, il revient avec sa mère , salle d’attente, séance pour la maman. A la fin de la séance je dis à la maman de m’attendre elle, dans la salle d’attente parce  que j’ai 2 mots à dire à son fils. Là encore elle est estomaquée, mais accepte. Je fais donc rentrer le gamin dans mon bureau et je lui dis : «  je sais que tu as coupé le tapis de la salle d’attente, je sais aussi que tu as de l’argent personnel sur un livret de caisse d’épargne, alors, sache qui si jamais tu abîmes à nouveau quoi que ce soit chez moi, je te ferais tout payer y compris le tapis qui vaut très cher ».

Quand la mère m’a demandé ce que j’avais dit à son fils je lui ai dit de le lui demander. Il n’est plus jamais revenu dans la salle d’attente.

La mère n’a probablement pas su ce que j’avais dit à son fils mais je n’ai pas su davantage ce qu’elle avait pu elle, lui raconter, sur le fait qu’il se montre, et que cela  entraîne qu’il fasse cet acte de vandalisme. Coupure dans le réel.

Si cet exemple m’a paru intéressant c’est qu’il illustre bien pour nous la fonction, le rôle que peut tenir un partenaire dans le déclenchement d’un passage à l’acte : je fais la grosse voix auprès de la maman, la mère reste coite mais c’est le fils qui me répond sur le mode « tiens, encaisses », alors je lui ai parlé de gros sous.

Et ce qu’il y a encore de plus intéressant c’est que ça a donné semble-t-il, un coup de frein non seulement à son exhibitionnisme, çà j’en suis sûre mais aussi,  mais est-ce lié ? à sa façon  d’utiliser l’autre au profit de sa propre jouissance et ce bien sûr sans que l’autre y ait son mot à dire. Il n’était plus seulement ce que Freud appelait un «  petit pervers polymorphe », il était déjà dans une position subjective où il savait jouer avec l’angoisse de l’autre pour en tirer bénéfice. La phobie carabinée de sa mère lui ayant probablement ouvert les oreilles sur l’instrumentalisation qu’un sujet peut opérer sur l’autre.

Je vous livre encore brièvement un exemple qui pour moi a fait date dans ma clinique. J’étais jeune analyste et je venais de changer dans mon cabinet mon divan. J’avais installé un divan flambant neuf, marron et au pied et à la tête quelques rayures oranger. Je reçois une patiente, en travail chez moi depuis deux ou trois ans. A peine allongée elle lance à la cantonade une bordée d’interjections sur le choix, le confort, la couleur des divans et le fichu goût des analystes. Je laisse passer et quand elle commence à me chauffer les oreilles je lui lance un « et quoi d’autre », qui un instant lui coupe le sifflet, mais très vite elle se remet à son travail là où elle avait laissé les choses la séance précédente. Salutations.

La séance suivante, c’est moi qui suis pour le coup estomaquée. Elle vient s’allonger sur le divan, dans un ensemble marron et oranger, on n’aurait pu mieux, assorti au divan. Séance, salutations.

C’est moi qui me suis précipitée chez mon contrôleur car je pigeais qu’il s’était passé là quelque chose, qui, pour moi, faisait embarras. Je lui dis ma difficulté et c’est là où j’ai entendu pour la première fois nommé ce qui s’était passé : je m’étais trouvée en face d’un acting out de ma patiente, et bien m’en avais pris de n’avoir pas pipé mot, car tout cela s’était fait à son insu et n’aurait pas été pour elle symbolisable.

Après avoir essayé d’illustrer pour nous une approche de ces questions d’actes, en vous donnant quelques exemples connus ou miens, je vais me risquer en m’appuyant sur eux à attraper les choses par un biais plus théorique et commencer par énoncer qu’un acte pose toujours, pour un sujet, la question de son rapport ou de son absence de rapport à une articulation signifiante ; un acte, çà dit comment le sujet est pris dans le signifiant.

L’acte est d’emblée pris dans le langage, articulé ou articulable – il faut pouvoir s’en dire l’auteur, en dire son pourquoi et son comment – Un acte est toujours pour un sujet l’effet de sa prise dans le signifiant  — il doit pouvoir par le langage en rendre compte.

L’acte est toujours noué à la parole.

« L’acte nous dit Lacan est en lui même la double boucle du signifiant »,. Il est fondateur du sujet, en tant que le sujet est toujours ce signifiant représenté auprès d’un autre  signifiant. Il est sujet pris dans le langage, parlêtre dit-il. Il est sujet pris dans l’acte de parler, parler ne voulant pas seulement dire prononcer des mots mais aussi prendre en compte sa parole dans son ambiguité, son équivoque et dans ses trous, et pouvoir, dans un même mouvement prendre également en compte la parole de l’autre dans sa propre ambiguité, son équivoque et dans ses propres trous.

Vous entendez combien ces tours et détours impliquent de nécessaires répétitions et c’est probablement pour cela que Lacan nous dit qu’  « il est impossible de définir un acte, autrement que sur le fondement même de la répétition ».

Freud introduit pour la première fois dans l’  « Au-delà du principe de plaisir », le concept de répétition. Il l’introduit comme un forçage pour donner son statut définitif au sujet de l’inconscient.  Cette contrainte de la répétition il l’appelle pulsion de mort.  La vie se définirait comme l’ensemble des forces où se signifie que la mort serait pour la vie son rail, son sens. Le mécanisme de la répétition serait donc ce qui conduit un sujet le plus rapidement possible à sa mort. Son principe directeur  unirait l’identique avec du différent, croyant voir dans ce différent, de l’identique. Quelque chose de différent viendrait à s’inscrire pour un sujet sur le mode de l’identique, avec le poinçon de la première fois.

C’est le trait unaire qui joue le rôle de repère symbolique de ce un comptable. ex : Comment rendre compte  du « je préfère planer » de mon patient ? Je vous en livre une des lectures :  pourquoi me mettre dans le monde de la bagarre phallique alors que je ne suis pas sans savoir que la mauvaise foi de l’Autre me tient à l’écart des échanges symboliques qui régissent le monde humain ?

Ou encore : comment me lancer dans la conquête de l’Autre sexe alors que je ne sais pas où et à quoi me soutenir de ma place d’homme ? Comment me compter comme un quand pour l’Autre je ne compte pas ?

Ce un basal, ce un comptable, ne s’instaure que de la répétition elle-même. De l’insistance de la répétition où pour l’autre je comptais ou ne comptais pas.

Mais nous avons ici quelque chose de plus à repérer dans la mise en place du mécanisme de la répétition. Une situation, pour qu’elle puisse se croire fondée de se répéter, donc de se repérer par le sujet comme identique, cette situation implique des coordonnées d’identité signifiante qui viennent pour le sujet à fonctionner comme signe de ce qui doit être répété. Mais, se répétant elle devient situation répétée et comme telle, elle est perdue comme situation d’origine. Il y a quelque chose de forcément perdu de par le fait même de la répétition. Ce quelque chose de perdu donne le sens même de ce qui surgit sous la rubrique du refoulement.

Il est bien évident que c’est le travail de dix ans d’analyse qui a pu permettre à ma patiente allemande de se ressouvenir de ce qui était là depuis toujours mais qu’elle croyait ne pas savoir. Par quel tissage de son discours ce souvenir a-t-il été raccroché ?

Il n’est pas sans intérêt d’apprendre qu’entre temps elle était elle-même devenue mère d’une petite fille qu’elle avait dû accoucher par césarienne parce qu’  « elle ne voulait pas accoucher comme sa mère ». Elle n’a pas été sans entendre ce qu’elle disait, parce que sa deuxième petite fille, quelques années après avoir commencé son analyse, elle l’a accouchée par les voies basses et sans aucun problème ni pour elle ni pour l’enfant.

Ici aussi se posait pour elle la question de « comment mettre bas ».

Cela pose toute la difficulté de comment faire advenir du différent, là où le sujet se croît dans du même. Comment faire advenir du un comptable là où l’union et la passion ne savent compter que jusqu’à 1 ?

Lacan disait qu’il fallait toujours prendre un soin extrême lorsqu’un patient se trouvait dans cette zone du «  niedercommen lassen ». Le passage à l’acte ou l’acting out n’en sont jamais très loin. Et c’est quelque chose que j’ai toujours pu vérifier dans ma pratique.

Constatons donc que c’est dans un même mouvement que se met en place pour un sujet,  et le forçage du mécanisme de la répétition – forçage qui est dû à l’erreur du sujet de considérer comme du même ce qui est différent — et ce qui en découle du fait de la perte qu’elle inclut, soit le refoulement.

Cette même question du forçage nous la retrouvons aussi dans le déclenchement du passage à l’acte et de l’acting out. Mais dans le cas de l’instauration de la répétition, le forçage est celui du sujet qui se trompe en identifiant à une fois première les situations qu’il croit repérer comme identiques. C’est donc un acte du sujet. En est-il de même pour le passage à l’acte et l’acting out ?

Dans le passage à l’acte et dans l’acting out, les exemples que je vous ai cités nous le montrent :  le forçage vient de l’Autre.

C’est parce qu’il trouve la porte fermée à clé que le jeune patient s’éjecte par la fenêtre.

C’est parce qu’elle a assisté au viol de sa mère que la jeune enfant se précipite sous les roues du char.

Il est intéressant de noter que ce forçage venu de l’Autre, entraîne pour le sujet un acte automatique dont lui même est absenté.

C’est parce que j’ai tenté de poser une loi symbolique à sa mère que le jeune gamin va découper mon tapis. Là, le passage à l’acte se fait, dans un calcul, mal intentionné à mon endroit, mais réparateur pour la mère. Son passage à l’acte vise  mon intervention qui avait pour but de poser un interdit sur sa jouissance, alors que cet interdit, sa mère ne l’avait pas posé. De quoi est-ce que je me mêlais ? C’était de sa part, la réponse du berger à la bergère et il n’est pas exclu, qu’interrogé, il aurait su lui, pourquoi il avait fait cet acte, même s’il avait pris le parti de se taire.

Evidemment je faisais un forçage et d’une certaine façon, je ne l’avais pas volé, qu’il découpe mon tapis. Mais comment aurais-je pu soutenir mon acte d’analyste si je n’avais pas pris ce risque de dire qu’il y a certaines choses, qui, si on les prend à la légère, ne sont pas sans conséquences dans une organisation subjective ? Ca pouvait légitimement n’être pas à son goût. D’où il s’illustre que lorsqu’on fait un acte on ne peut pas s savoir ni où ni comment çà va répondre.

Affaire de style, bien sûr, chaque analyste a le sien.

Pour l’acting out également je reprendrais cette question du forçage.

La patiente de Breuer que montre –t- elle avec ce ventre enceint de son désir méconnu ? Sinon qu’elle a été par la conduite de Breuer éjectée de la position d’objet cause du désir qu’elle avait représenté pour  cet homme ? et pour pouvoir supporter cette place d’éjection que montre-t-elle sinon son désir inconscient d’avoir été traitée par lui, comme lui même avait traité sa femme en lui faisant un enfant ?

Et que montre notre jeune homosexuelle lorsqu’elle se promène avec sa dame sous les fenêtres du bureau de son père ? et que lui dit-elle dans sa monstration, si ce n’est qu’elle peut se mourir d’amour et sans contre partie, et donner par cet amour à cette catin qu’elle vénère, la place que son père ne lui a pas, à elle, donnée : celle d’être reconnue par lui comme une jeune femme désirable, certes, mais surtout désirante.

Dans l’acte nous dit Lacan, un sujet n’en existe pas moins comme divisé. Nous pouvons ici mesurer la différence entre un point d’acte, où le sujet pour divisé qu’il soit, n’en n’assume pas moins les conséquences de ce qu’il a mis en œuvre. Ex  Même si son acte lui demeure incompréhensible, ma patiente reconnaît s’être jetée sous les roues du char. Elle conçoit, dans l’après-coup, et après tout ce temps d’analyse, qu’un lien ait pu exister pour elle entre ce qu’elle a vu et ce qu’elle a fait.

Mais dans le temps du passage à l’acte la division subjective n’était pas opérante parce que l’acte s’est fait sur un mode automatique : se précipiter.

De même, le jeune adolescent, lorsque, enfant il a vu que la porte était fermée, il est sorti par la fenêtre.

Dans ces deux cas, le terme même de T.S. est récusable, bien que la mort réelle  du sujet aurait pu s’ensuivre, car dans cet acte le sujet n’y était pas.

Mais plus qu’à la définition même de l’acte, Lacan se préoccupe des suites que cet acte entraîne dans les mutations mêmes du sujet. Un acte c’est ce qui rend un sujet autre que ce qu’il était. Un acte peut évidemment changer tout le cours d’une vie.

Toujours à propos de l’acte j’aimerais relever un autre élément dont il n’est pas aisé de mesurer l’importance clinique. Il s’agit du type de négation opérant dans la notion d’acte. Lacan souligne qu’il  s’y agit toujours de déni, de Verleugnung. « Le déni est toujours ce qui a affaire à l’ambiguïté qui résulte des effets de l’acte comme tels ».

Vous avez pu constater que dans tous les actes que je vous ai cités, dans aucun d’entre eux,  il n’y a eu, une acceptation, une reconnaissance de l’acte sans embarras. D’une quelconque façon, ou  le sujet n’y était pas, ou il  s’y reconnaissait peut-être, ou était dans un démenti total par rapport à lui.

Qu’il s’agisse dans l’acte, du même mode de négation que celui opérant spécifiquement dans la perversion  nous renvoie à la double difficulté inhérente à tout acte. A savoir qu’il pose un avant et un après, mais aussi qu’ il nous oblige à la question de savoir si un acte n’est pas toujours lié à la question de l’objet  et de l’aliénation du sujet. Quand j’avance la question de l’objet j’entends, de l’objet tel que nous le rencontrons en psychanalyse, c’est-à-dire, l’objet a, cause du désir.

Et puisque les points d’acte sont au carrefour de ce qui est symbolisable ou pas pour un sujet, nous devons interroger à chaque fois, le rapport de ce point d’acte et à un énoncé et à une énonciation, comme possible ou impossible, avec les conséquences que cela  entraînent. Nous entendons par là que la question de l’acte concerne tout le rapport du sujet à la parole et au langage.

Que le sujet se trouve porté par cette division subjective et nous serons dans les aléas d’une parole, certes embarrassée, mais capitonnée. Mais que le sujet en soit délesté et nous le trouverons comme la proie des signifiants déchaînés, en un discours courant dont lui-même est exclu puisque comme sujet il n’y est pas advenu.

Lorsque Lacan nous parle de l’acting out comme « d’un équivalent psychotique », il dit dans sa leçon du 11 Janvier 56 « l’acting out est un équivalent de type hallucinatoire, délirant » qu’est-ce que cela implique ?

Un court-circuit du capitonnage qui laisse le sujet sans mots, c’est-à-dire dans l’impossibilité de se compter comme sujet dans une assomption énonciatrice ? Probablement, notons alors que cette fonction a été antérieurement opérante pour ce sujet  même si ponctuellement, elle ne l’est plus.

Cela nous conduit à constater que tous les cas princeps cités d’acting out sont tous référés à des cas de névrose Dora, la jeune homosexuelle, la patiente entre Breuer et Freud, le patient de E. Kriss –celui qui allait raconter à  son analyste qu’à la fin de ses séances il allait manger son plat préféré : des cervelles fraîches – ou ma patiente au tailleur marron.

Dans l’acting out comme équivalent psychotique le sujet se trouve être le siège d’une conduite inconsciente qui lui échappe complètement, qui lui est indialectisable, conduite dont il ne saurait rendre compte, sauf à en rajouter.

Il ne s’y agit pas d’une méconnaissance qui dans le transfert pourrait s’analyser et se résoudre par la levée du refoulement.

Il ne s’y agit pas non plus d’une forclusion dans la mesure où dans d’autres situations ce même sujet reste soumis à la castration. Il s’y agit d’une pseudo castration entraînant une conduite pseudo délirante, comme dans un délire ou dans un néologisme, où le sujet est ponctuellement incapable de rendre compte  ce qu’il  agit.

Alors, qu’est-ce qui, dans l’organisation psychique, pousse un sujet à dénier l’acte qu’il vient de faire ? Qu’est-ce qui fait que, de cet acte  il puisse être ou en partie ou totalement exclu ?

C’est ici que se pose la question de l’aliénation du sujet .

A quelle aliénation est soumis un sujet lorsqu’il se trouve précipité dans le passage à l’acte, ou quand dans l’acting out, il se montre sur la scène oedipienne, phallus imaginaire dévoilé, et sans en avoir lui-même la moindre conscience ?

J’ai repris brièvement la question de l’aliénation dans ce que Lacan appelle le choix forcé du sujet. Dans certaines situations, le sujet peut se trouver devant une fausse alternative qui se présente selon la loi classique du : ou bien ou bien, mais dont le choix, la décision impliquent pour lui sa vie ou sa mort. Ce n’est pas fromage ou dessert, c’est par exemple la bourse ou la vie, la liberté ou la mort.
Mais c’est aussi bien, la haine dans le regard de son père et le niedercommen, pour la jeune homosexuelle, ou encore, si pas  la porte, alors la fenêtre, pour mon patient  adolescent, ou encore le viol et les roues du char pour ma jeune patiente allemande.

Nous mesurons bien que dans ces situations parler de choix  est irrecevable car le sujet se trouve subjectivement confronté à un pseudo choix : c’est parce qu’elle ne peut pas  affronter ce qu’elle lit dans le regard courroucé de son père que la jeune homosexuelle a sauté  par-dessus le parapet. Plutôt rien que çà.

C’est parce qu’il ne peut symboliser le mensonge de ses parents que le jeune adolescent s’est précipité par la fenêtre. Si pour eux je ne compte pas, à quoi je peux me raccrocher ?

Le sujet se trouve donc condamné ou à ne pas penser ou à ne pas être. Mais qu’il puisse ou penser ou être, ou ne pas penser ou ne pas être, est entièrement déterminé par le choix qui se joue pour lui dans l’inconscient, dans son assise subjective. Il ne peut inconsciemment que s’appuyer sur le fait que pour lui, se soit inscrit ou pas, un rapport à l’Autre un tant soit peu pacifié, c’est à dire un rapport au phallus et à la castration qui lui permette subjectivement de se compter comme un un, et non pas comme un objet ou un appendice accroché au corps ou au désir de l’Autre.

Du côté du «  je ne pense pas » le sujet ne consiste plus qu’en cet objet de rebut qu’il n’y a plus qu’à laisser tomber puisque que ce qui lui donnait la brillance phallique qui faisait qu’il pouvait s’en soutenir est tombé, dans la lecture qu’il fait de la place dévoilée  qu’il occupe pour l’Autre.

Vous voyez que nous sommes là dans des situations extrêmement compliquées.

L’intérêt de vous donner à entendre ce qui se passe dans ce choix forcé, c’est que nous pouvons mesurer que, dans les 2 types de choix il y a une perte obligée pour le sujet :

Qu’il choisisse de vivre alors il se condamne à ne pas penser, qu’il choisisse de penser alors c’est de sa vie dont il se sépare.

Dans les deux cas, la vérité de l’aliénation ne se montre que dans la partie perdue.

Au niveau de l’acte, il y a forcément, nécessairement, quelque chose à perdre et peut être est-ce pour cela, que faire un acte nous coûte toujours autant et que nous nous donnons constamment la possibilité de l’éviter, en nous collant à la Verleugnung, à la perversion.

Alors, tâchons d’articuler tout cela à notre question de départ :

Du côté du je ne pense pas, nous aurons un je qui va s’exclure dans le passage à l’acte . S’il n’est pas fatal, le travail de l’analyse pourra tenter de se poursuivre dans l’orientation du Wo es war, soll ich verden. Là où c’était, le çà du je ne pense pas, doit advenir le je du je ne suis pas de l’inconscient. C’est à dire que là où çà parlait comme pure parlotte, comme « saute par la fenêtre » en ce lieu doit advenir le je d’une énonciation inconsciente, où le sujet prend à sa charge ce qui se trouve être dit, avec les effets de division qui en découlent pour lui : par ex. :

J’ai le droit de penser que mes parents ont failli à la parole qu’il m’ont donnée et de savoir que cela ne sera pas sans conséquence dans notre relation à venir, et de comprendre du même coup ,qu’il n’y aura plus jamais pour moi la possibilité de croire en la parole de quiconque comme en une parole d’évangile.

Du côté de l’acting out du « je ne suis pas », nous aurons un je exclu de son rapport à l’être, au phallus et cela se traduira par une monstration sans sujet : Je promène et sans que je le sache mon ventre gros, de mon désir d’enfant de cet homme qui ne peut l’assumer.

Je dis à mon analyste en lui racontant mon repas, que de cervelle fraîche, il en faudrait un peu plus dans ses interprétations,

Je montre, sans le savoir, dans mon tailleur marron la rivalité que je ne peux assumer dans les mots dans mon identification à l’analyste, mais aussi, le désir que je ne peux pas dire, que je saurais infiniment mieux qu’elle, quoi ? décorer bien sûr,

Ce n’est que dans l’après coup de l’analyse que le patient pourra ou non y revenir et tenter d’en produire une dialectisation  en assumant la division subjective qu’alors il ne pouvait affronter.

Nous constatons, que dans ces 2 cas d’aliénation du sujet , passage à l’acte et acting out, ce qui conditionne cette aliénation, c’est l’élimination fut –elle ponctuelle, du grand Autre. Etre aliéné c’est être hors du seuil.

L’élimination de l’Autre veut dire ici qu’il n’y a plus de discours phalliquement orienté, hors du seuil, qu’il n’y a plus rien d’assumable pour le sujet concerné.

Nous comprenons mieux, comme analyste, pourquoi dans l’acting out notre liberté de manœuvre est extrêmement réduite soit,  permettre un lieu pour qu’une parole se tienne même si déplacée, dans tous les sens du termes, puisqu’il s’y agit et du phallus toujours incongru et d’une parole à côté.

Dans le passage à l’acte, l’automaticité et la rapidité de l’acte semblent rendre même impossible, dans le temps de l’acte, toute action thérapeutique. C’est seulement quand l’issue n’a pas été fatale que les lignes qui le sous-tendent peuvent s’en reprendre.

Ainsi ce que j’ai tenté de donner à entendre au gamin qui avait découpé mon tapis.

C’est après des années de travail que ma patiente a pu accoucher « comme sa mère ».

Comme j’espère vous l’avoir donné à entendre c’est tout le champ de notre clinique qui est concerné par cette question de l’acte, j’espère donc seulement nous avoir ouvert quelques avenues pour la suite de nos réflexions et je vous remercie de votre attention.

 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


A propos de l’acte analytique par Jean-Paul Hiltenbrand

A propos de l’acte analytique

Jean-Paul Hiltenbrand, Marseille, le 05 février 2005

Je vais essayer de vous pointer comment on peut essayer de définir l’acte analytique. Pour une première mise en place, je dirai que l’acte c’est le rêve de tout analyste, dans la mesure où il arriverait à saisir, enfin, sa condition d’analyste et que de la sorte, il verrait sa condition confirmée pour lui, comme pour son analysant et ceci, grâce à sa propre effectuation. Il la verrait, cette condition, acquérir un statut certain. Toutefois, il ne peut atteindre cette certitude de statut qu’en opérant un désaveu de ce qu’est l’analyse. C’est par conséquent ce désaveu qui surplombe réellement l’acte analytique. J’expliciterai un peu plus la nature de ce désaveu dans la suite. Mais il faut savoir que cet acte n’est fondable, ne peut être conçu que sur le mode du désaveu. Il n’y a à ce niveau aucun paradoxe, mais un fait qui est de structure et inhérent à l’acte lui-même où le sujet rencontre son propre point de butée.

Cette butée est d’abord celle de la relation du sujet au savoir. La pratique analytique s’origine fondamentalement d’un point de « nescience ». Il existe un point d’aveuglement au départ, en tant que l’acte se fonde, s’accomplit à partir d’un refus de savoir. Ce refus de savoir se définit par ce désaveu dont j’ai parlé tout à l’heure. C’est ainsi, que vu de l’extérieur il peut paraître tout à fait scandaleux que l’acte analytique n’ait pas une situation clarifiée sur le plan conceptuel et pratique, c’est-à-dire qu’on ne puisse qualifier ni sa fonction, ni la façon dont il procède dans son activité et encore moins d’où l’analyste s’institue comme tel. Sinon et c’est la réponse que l’on donne traditionnellement, sinon à se référer à son activité d’interprétation dont on sait la difficulté qu’on a à définir cette interprétation.

Je donnerai un exemple tout à fait récent qui m’a été donné par une analysante : Elle était dans une réunion d’amis, il y avait là une architecte qui avait une sympathie pour l’analyse, sans conteste, et qui lui demande à brûle-pourpoint en quoi consiste sa pratique de l’analyse ? Evidemment, la seule manière qu’elle a eu de répondre quand elle s’est sentie interpellée a été de bafouiller quelque chose qui n’avait rien à voir avec sa pratique. C’est la raison pour laquelle souvent les analystes, et cela a été le cas lorsque le gouvernement nous a interpellé, bien avant l’histoire de la psychothérapie, nous avons été interpellés par les services ministériels qui s’occupent de la Santé pour que nous donnions une référence. Eh bien, cette référence traditionnelle, maintenant, que nous donnons, c’est d’avoir à passer soi même par cette expérience de l’analyse, bien entendu, mais ce n’est pas un critère définissable pour un ministre qui veut trouver une norme et plus communément je dirai que la réponse que nous donnons, c’est celle des œuvres qui nous précèdent à savoir, l’œuvre de Freud, l’œuvre de Lacan et vous savez qu’il y a maintenant un débat sur la place publique, grâce à l’action de quelques-uns d’entre nous, les œuvres des fondateurs : Freud, Lacan, Melman éventuellement et quelques autres qui nous servent de critères d’assise.

Si je vous parle de l’acte, je vous parlerai principalement à partir du séminaire qu’en a fait Lacan en 67-68, séminaire qui avait pour mission d’introduire un axe de réflexion sur l’acte. Il convient de se souvenir qu’historiquement, ce séminaire vient à la suite d’une proposition du 9 octobre 67 qui introduit la procédure de la passe, procédure que j’évoquerai dans la suite aussi. Il s’agissait pour Lacan, à la suite de cette proposition d’octobre 67 de commencer à fournir des arguments de doctrine qui nous permettent de définir cet acte.

Je peux évoquer, si tout le monde ne la connaît pas, cette procédure de la passe. C’est une procédure très particulière où en général, soit l’analyste, soit d’autres membres de l’Ecole proposaient à quelqu’un de venir témoigner, devant deux passeurs, de l’expérience qui pouvait être la sienne de ce passage à l’analyste ou à l’analyse, lesquels passeurs ayant auditionné ce passant allaient rendre compte, en témoigner devant un jury composé essentiellement d’AE, c’est-à-dire d’Analystes de l’Ecole, de ce qu’ils avaient entendu. Ce sont eux, les deux passeurs, qui étaient chargés de produire un témoignage de ce qui s’était passé. Nous savons aujourd’hui que cette procédure a échoué et nous-mêmes, dans notre Association, n’avons pas cru devoir reprendre cette expérience.

L’ébauche de cette mise en place nous rend compte de quoi ? Au moins, de façon intuitive, nous pouvons nous apercevoir que la question de l’acte ne peut être abordée de façon frontale ou concrète, que nous pouvons aussi apercevoir que l’examen de la question de l’acte implique un certain nombre de conditions. En effet, dans cette ébauche vient déjà à être suggéré que cela a affaire avec l’inconscient, avec le sujet de l’inconscient dans sa relation au savoir : savoir que nous ne départageons pas là, et qui est aussi bien situé du côté conscient que du côté inconscient. Evidemment aujourd’hui, si nous demandons à celui ou celle qui vient de passer à l’analyse ce qui l’a poussé à ce passage, ceci bien entendu dans le cadre de l’analyse, nous n’obtiendrons qu’une réponse bafouillante, comme la personne qui m’a raconté ce petit épisode mondain. La seule chose qui puisse être évoquée concrètement dans le cadre de l’analyse, est un désir incontestable, mais vient aussitôt se poser une interrogation : Qu’est-ce que ce désir et de quoi est-ce qu’il relève ? De quoi est-ce qu’il se soutient ? Or, il s’agit bien d’un acte dans ce passage, révélateur, constitutif de quelque chose, mais de quoi ?

Je crois qu’il est important de rappeler que dans la culture de la tradition freudienne, le candidat à être analyste et là, on peut parler de candidat, devait faire les preuves de sa connaissance de la doctrine, d’une pratique prudente et éclairée dans sa clinique, c’était la fonction de contrôle, etc. Une telle procédure conditionnelle, comme le montre l’expérience, a, elle également, échoué à produire de l’analyste. Dans notre erre, aussi bien dans notre Association, nous préférons nous en tenir à la fonction du désir, sachant par ailleurs que de l’installation d’un analyste au fonctionnement effectif de l’analyste véritable comme tel, il y a souvent encore un long chemin à parcourir. Nous préférons donc éviter l’effet de nomination qui est celle de la tradition freudienne, toujours catastrophique, pour laisser l’officiant analyste exposé à l’incertitude de son acte. Car il s’agit d’un acte effectif, comme dans l’apologue des trois prisonniers, c’est-à-dire franchir la porte de la prison, fût-elle celle de la névrose, franchir une porte, donc, qui est un acte, mais qui est seulement une promesse, même si la névrose n’est pas résolue pour autant. En même temps, on perçoit bien le caractère nécessaire d’un acte pour que de l’analyste puisse advenir.

Alors, que conclure provisoirement de ces évocations historiques ? Eh bien d’abord que l’échec freudien tient tout entier dans l’échec de la nomination et par la référence qui est donnée à ce qu’on peut appeler un savoir de type universitaire. En effet, vous le savez bien, vous avez pu lire que certains universitaires, certains philosophes plus particulièrement, sont tout à fait capables de décoder l’œuvre freudienne et l’œuvre lacanienne, parfois mieux que certains lecteurs de notre entourage, mais que ça ne fait pas pour autant de l’analyste, même s’ils ont fait une cure personnelle. Donc, il y a cet échec freudien. L’échec de Lacan et de son Ecole et de celle de la passe a été que nous ne sommes pas parvenus, c’est tout à fait clair dans les révélations que nous avons de la passe, nous ne sommes pas parvenus à dépasser la dimension de l’imaginaire de l’opération. Il y a eu des témoignages tout à fait comiques et il y en a eu aussi de dramatiques, puisqu’il y en a eu au moins un que nous avons bien connu, à savoir un suicide à la suite du refus du jury de considérer que c’était une passe. Eh bien, cette opération de la passe, si elle se heurte à la dimension imaginaire à laquelle presque inévitablement certains analysants se trouvent toujours pris, est liée à quelque chose qui est la non discrimination imaginaire de la fonction du transfert. J’ai assisté il y a quelques temps à un colloque sur le transfert et là, c’était tout à fait patent, les 90% des propos sur le transfert étaient articulés dans l’imaginaire, c’est-à-dire dans l’amour imaginaire des patients, voire le contre amour de l’analyste et j’avais à côté de moi un collègue qui piaffait d’impatience et de fureur, attendant et me disant : quand est-ce qu’ils vont se décider à parler de la fonction du symbolique et de la fonction du réel ? Tout ou presque était déployé dans cette relation d’amour imaginaire, d’amour narcissique bien entendu et qu’il était probable que si nous avions engagé là le processus de la passe, dans un contexte pareil, nous aurions très certainement provoqué l’éclatement de notre Association, comme ce fut le cas d’autres associations où ils ont maintenu le processus de la passe.

Notre renoncement à la passe, c’est-à-dire à vouloir manifester dans le concret de la nature de l’acte analytique, est lié au fait que nous avons pu observer dans notre entourage, dans notre pratique, dans ce qu’il en résulte de nos analyses, que la fonction de l’image n’avait pas perdu de sa fréquence. Si l’image, comme dit Lacan, est une menace pour l’homme, l’imaginaire est aussi une menace pour l’analyse, pour l’analyste personnellement.

Cette incertitude dans laquelle nous nous trouvons, incertitude fondamentale qui caractérise le statut de l’analyse, cette incertitude quant au statut de la fonction de l’analyste, vous le savez peut-être, Lacan l’attribue à la faille du sujet supposé savoir, mais aussi du sujet supposé dans le savoir. En ceci que l’inconscient signifie qu’il y a un savoir sans sujet et que ce savoir étant déposé dans le grand Autre, dans ce lieu de l’Autre, le rend par définition inaccessible à un sujet supposé. Aussi, le fait qu’il y a un savoir sans sujet a incité Lacan à identifier ce sujet supposé au sujet de la science, pour autant que cette science situe par excellence la fonction du sujet comme abolie, c’est-à-dire à l’identique de notre sujet de l’inconscient, c’est-à-dire comme sujet forclos et pas seulement comme sujet barré. Il y a une incertitude liée au sujet barré, je l’évoquais tout à l’heure, mais il y a cette abolition radicale qu’opère la science, c’est de fonctionner avec un sujet forclos, c’est-à-dire totalement aboli. C’est la raison pour laquelle Lacan utilise la formulation cartésienne que vous savez, que vous trouvez dans le Séminaire sur l’acte analytique qui est : « Là où je suis, je ne pense pas, là où je pense, je ne suis pas » et je vais tout de suite paraphraser concernant l’acte : là où j’agis, je ne suis pas, là où je suis, effectivement, avec le S freudien, là où je suis, je n’agis pas. Si vous voulez, ce détournement de la formule cartésienne se répète dans les déterminations et les références que l’on peut donner de l’acte analytique.

Voilà donc les préalables à la problématique de l’acte, à savoir qu’il y a quelque chose qui se passe en acte, que cet acte traduit un savoir et qu’au regard de cet acte et du savoir en jeu, le sujet n’y est pas. Il est en état d’absence, il est sujet refoulé, sujet forclos : Il n’y a pas de sujet à l’endroit de l’acte. A l’inverse, si le sujet est manifeste, c’est en tant qu’il est en position de désaveu au regard de ce savoir qui l’anime. Voilà donc les conséquences de cet « ou bien ou bien » repéré par Lacan à partir de la formule cartésienne. C’est ou bien l’un ou bien l’autre et Lacan ajoute cette remarque essentielle : L’acte lui-même ne peut fonctionner comme un prédicat. Vous pouvez utiliser cette affirmation comme un centre de méditation. L’acte ne peut fonctionner comme un prédicat veut dire que si votre analysant agit, il peut faire tous les commentaires, vous en remplir six mois de séances, ça ne peut être l’objet d’aucun prédicat. Tous ces commentaires sur les actes, aussi divers que nous pouvons les rencontrer dans la cure, notifient toujours cette impossibilité de parvenir à un prédicat qui serait révélateur de la nature de l’acte. Cet acte ne peut se dire ni se qualifier. Il en va de même de l’acte analytique, comme de l’acte de celui ou celle qui passe à la fonction d’analyste. Ceci concerne aussi bien l’ace de l’analysant, l’acte du passage à l’analyse que l’acte de l’analyste en séance.

L’intéressant est que de cela, Freud s’en était parfaitement rendu compte. Il ne l’a pas exprimé dans les termes que je viens de vous donner. A condition de ne pas procéder à une lecture naïve, il peut être intéressant d’observer ce à quoi Freud s’est heurté. Cela se trouve essentiellement dans un texte qu’il a rédigé en 1914 : Remémoration, répétition, perlaboration que vous avez sans doute lu, qui se trouve dans l’opuscule de la Technique psychanalytique. Que dit ce texte, pour l’essentiel ? A un moment donné, il nous dit que le patient n’a aucun souvenir de ce qu’il a oublié ou refoulé et ne fait que le traduire en acte. Il poursuit par ce commentaire : Le malade répète évidemment cet acte, sans savoir. Laissons de côté le problème de la répétition, le problème de transfert, le problème de ce que Freud avait là pointé : Une résistance à l’analyse qui est sans doute une formulation de son cru, de la situation où il en était de l’élaboration de l’analyse. Nous ne l’interprétons pas seulement comme une résistance, nous l’interprétons comme impossibilité, ce qui n’est pas tout à fait pareil.

Freud signale que ce qui est oublié, c’est là qu’est l’intérêt de ce texte, il ne suffit pas de dire que Freud s’est un peu fourvoyé dans cette affaire, il faut voir comment il fait son commentaire et c’est souvent dans les commentaires un peu en marge que se révèle la bonne chose à trouver, Freud signale que ce qui est oublié, j’utilise ses propres termes, c’est un groupe de processus psychiques, le groupe de ceux que l’on peut, en tant qu’acte purement intérieur, opposer aux impressions et aux évènements vécus, c’est-à-dire, continue-t-il, l’ensemble des fantasmes, idées connexes et émois qui doit être considéré à part dans son rapport avec l’oubli et la remémoration. C’est intéressant qu’il distingue des éléments qui ont été vécus, des émois de l’enfance et tout ça, que nous accumulons dans notre grenier à souvenirs et puis des actes intérieurs qu’il faut distinguer de tous ces souvenirs et qui constituent un groupe qui s’oppose à tout ce que nous pouvons remémorer de notre passé. Vous voyez, il y a là quelque chose que Freud distingue très finement, c’est-à-dire des choses qui se sont déroulées dans le passé du sujet dont il ne peut avoir souvenir, parce que ce ne sont pas des actes concrets, réels, ce sont des actes qui sont purement intérieurs. On peut en citer un au hasard : La première expérience de plaisir.  C’est un acte qui va avoir des conséquences gigantesques pour le devenir du sujet et dont le souvenir est effacé, que nous ne pouvons pas rapporter à un élément concret, déterminant de ceci ou de cela : C’est un acte. Ce que distingue là Freud est un acte dans la structure et non pas dans le concret de l’existence.

On peut encore s’arrêter à ce distinguo qu’introduit Freud qui est tout à fait fondamental. Il y a des phénomènes d’identification, qu’ils soient imaginaires ou qu’ils s’exercent dans le registre symbolique, ils ne sont pas historiquement datables, notables ; on ne peut pas les situer à tel ou tel moment. Le patient que nous recevons est là, je dirai, avec les conséquences de ces phénomènes d’identification et ne sait pas d’où ils viennent ni comment ils se sont constitués. Voire même, il peut les nier sur le plan conscient, alors que justement nous voyons qu’il les répète en acte. Ce n’est pas rare, dans notre clinique, d’entendre quelqu’un dire pis que pendre de son père ou de sa mère et de nous apercevoir quelque temps après qu’il fait exactement ce qu’il dénonçait de son père ou de sa mère. Il en va ainsi de l’identification au père, identification que Freud a considérée comme symbolique, c’est chaque fois à identifier parce qu’il y a des identifications imaginaires et on entend beaucoup à ce sujet, ne serait-ce que dans le besoin au père qui se déclare à tous les coins de rue : Il faut un père à cet enfant ou j’ai manqué de père… On voit bien qu’il y a cette possibilité qui se traduit dans notre clinique aussi bien par une identification symbolique que par une identification imaginaire. En tous cas, lorsque nous entendons un patient répéter l’identification au père, nous savons que cette répétition là est toujours sur le mode symbolique.

D’une manière plus générale, ce qui peut être en jeu, non plus seulement dans le processus de répétition, mais, dans cette impossibilité à dire et à agir, ce peut être tout simplement un souvenir inconscient de plaisir ou de déplaisir. Freud l’avait situé, ce souvenir inconscient, dès les année 1892, 1893, jusqu’aux années 1895, quand il commençait à rédiger la science exacte. Une lecture trop superficielle de cet article nous ramènerait à l’opposition entre ce qui est remémoré et ce qui est mis en acte, ce que Freud signale comme une résistance. C’est vrai que c’est une résistance à l’analyse, c’est une résistance de structure, ce n’est pas une résistance d’intention. Il faut accepter de travailler avec cette résistance qui, à vrai dire, est une impossibilité.

Lacan, pour sa part, déplace le problème en proposant que ce qui est mis en acte est ce qui relève du registre de l’inconscient et ne saurait d’aucune façon être l’objet d’un savoir. Je vous en cite un exemple tout à fait simple qui va montrer que l’acte n’est pas réellement là où on le situe : C’est quelqu’un qui a entrepris une analyse chez moi il y a trois mois et qui a fait la démarche parce qu’il était l’objet d’une inhibition massive, autant dans sa vie personnelle que dans sa vie professionnelle où, pourtant, ça marchait assez bien. Mais lui se sentait complètement corseté par son inhibition qui lui rendait sa pratique professionnelle tout à fait difficile. Pour me citer d’une façon objective, pour me montrer son inhibition, il me racontait que dans la cour de sa maison, il y avait des objets qui étaient là, en attente, depuis quatre ou cinq ans et qu’il n’avait toujours pas réussi à prendre l’initiative de s’en occuper. C’était pour lui le symbole qui montrait le caractère massif de son inhibition. Evidemment, sur le plan professionnel, il prenait aussi à certains endroits des retards qu’il regrettait, par exemple des correspondances qu’il laissait traîner, qu’il aurait dû faire depuis plusieurs mois et qu’il fallait qu’il fasse d’urgence. Alors, d’emblée, dans ce qu’il raconte, le tableau de la famille, du père, de ses frères et sœur, tout cela est fort lointain pour lui et il dit que vraiment ce n’est pas sa préoccupation, ce sont des relations extrêmement lâches et là aussi ce sont des relations lâches parce que ce sont des relations inhibées qui ont subi une censure, pas une censure active, mais une censure passive par voie d’inhibition. Sa vie sociale est également réduite, elle n’est pas réduite parce qu’empêchée ou qu’un symptôme viendrait y faire objection, mais elle est réduite parce que là aussi l’inhibition est tombée sur ses relations ce qui rend ses relations indifférentes. Alors l’analyse débute, fort bien, et puis, alors qu’il m’avait parlé de tout à fait autre chose, d’une situation, d’un problème professionnel, il n’était pas du tout dans un axe précis, il sort de sa séance et il lui vient une idée, une idée qui jaillit, comme ça, hors contexte de ce qu’il m’avait raconté. Une idée surgit, ou plutôt une impression qu’il s’était trompé sur son père. Alors, quelle était la nature de l’erreur de sa part ? Et bien il le voyait, dans le souvenir de son enfance, comme un homme autoritaire, parfois brutal, brutal dans ses décisions, pas brutal physiquement, brutal dans ses décisions, brutal par la voix ou par la manière de trancher, qui étaient des décisions qu’il considérait, lui, brutales. Il aurait sans doute souhaité avoir un papa plus copain, plus fraternel, etc. Donc il s’était trompé sur le regard qu’il portait sur cet homme. Je peux aussi citer le fait qu’à l’adolescence il a plusieurs fois travaillé, non pas avec son père, mais sous l’autorité de son père, comme si c’était un artisan qui prenait son fils dans son atelier pour l’été. De ces séjours de travail avec son père, il en avait aussi des souvenirs très douloureux. Donc l’idée qui surgit au sortir d’une séance qui n’avait rien à faire avec ce père était qu’il trouvait cette autorité légitime et bien venue, ce sont ses propres termes. Bien entendu l’analyste n’avait fait au préalable aucune remarque, jamais au grand jamais sur ce père ou sur ce qu’il avait pu dire, évoquer. Il évoquait son père d’une façon très furtive, très latérale, ce n’était pas le centre de son intérêt, dans ces trois premiers mois d’analyse, bien sûr. Donc ce surgissement, je dirai presque inapproprié par rapport au texte du discours de ses séances et qui l’étonnait. A cet endroit-là nous pouvons dire, affirmer qu’il y a eu acte en raison de ce changement radical de sa position vis-à-vis du père, cependant que ce changement nous ne savons pas, nous analystes, ni comment il s’est déroulé, ni à partir de quel signifiant il a pu se déclencher. D’ailleurs, dans la séance où il nous rapporte cet évènement, évènement de pensée, il nous conte que sa femme lui avait fait la remarque, justement cette semaine, qu’elle également avait observé un certain changement et que lui-même ne s’en était pas rendu compte. Cette notation par un tiers extérieur d’un changement est un signe extrêmement précieux dans l’analyse, parce que, ni le patient, ni l’analyste ne peuvent observer ce changement. Evidemment, cette analyse est trop récente pour permettre d’élaborer une causalité de ce fait, de cet évènement et d’une manière générale dans la cure, un acte surprend toujours. Disons qu’ici, quelque chose s’est déplacé dans la structure du patient ; il ne sait rien du déroulement, c’est-à-dire que le sujet, ici, est aboli. C’est la manifestation d’un savoir sans sujet ! Même, à la limite, ce qu’il dit de l’autorité de ce père lui paraît maintenant à ses yeux, légitime, et bien non ! même ça, il ne peut pas l’assumer en tant que sujet, puisque c’est tout à fait artificiel. J’ajouterai pour information que c’est quelqu’un qui n’a aucun souci de lire les textes de Freud ou de Lacan, il est tout à fait en dehors du champ psy, ce n’est pas quelque chose qui aurait été suscité par quelque information de lecture, toujours bien venue aussi, d’ailleurs, mais là, c’est quelqu’un de tout à fait étranger à notre champ.

Donc, un savoir sans sujet, en acte. Voilà ! Et de cet acte, c’est pour cela que j’ai pris cet exemple que je qualifierai de printanier, parce qu’il n’a que trois mois, donc cet exemple printanier pour vous dire que l’analyste, lui non plus n’en sait rien, tout en sachant en revanche qu’il y a eu acte. Autrement dit, l’analyste est là en position de désaveu. Qu’est-ce que le désaveu ? C’est le signal d’une division radicale du sujet : d’un côté il sait, de l’autre il ne sait pas. Vous vous souvenez comment Freud a cité les aveux du fétichiste : d’un côté il sait, enfin, quand même, il ne sait pas. Sans que le phallus soit l’enjeu, nous nous trouvons cependant dans cette situation de désaveu, de division : d’un côté je sais, de l’autre je ne sais pas. La question reste : comment nous pouvons ouvrir une perspective pour que de cet acte, nous puissions en parler. Jusqu’à présent, je vous montre que nous sommes des aveugles qui savons que nous sommes des aveugles, c’est déjà pas mal ! Habituellement ce que nous voyons dans notre expérience clinique, c’est que les aveugles ne savent pas qu’ils le sont.

Alors, pour avancer dans ce sens, il nous faut peut-être poser le cadre, c’est-à-dire souligner un point qui appartient à la règle fondamentale : ce que l’on dit au futur patient, nous lui recommandons de parler, non seulement de parler sans aucune censure, bien évidemment, mais aussi de s’abstenir de toute décision et de tout acte dans la vie commune. On lui impose, pour prendre une figure tout à fait radicale, une paralysie motrice comme sexuelle, d’ailleurs ! (Dans et en dehors de la séance ! en réponse à la question d’Edmonde Luttinger). Dans certains cas, vous savez, quand on commence une analyse, il faut le dire ce n’est pas une nécessité universelle, mais dans certains cas, il faut exiger de notre patient ou de notre patiente cette abstention, je ne dis pas abstinence. C’est-à-dire que nous engageons notre démarche dans une pure relation de discours. Evidemment, étant donné la durée des analyses, la suspension de l’acte peut faire problème, cependant ce que l’on observe, c’est que la plupart du temps, l’acte, lorsqu’il est agi, ferme le lieu où se déploie le discours. La raison en est simple : tout acte de la vie commune est porté par un objet petit a. Nous voici donc, d’emblée, au cœur du problème. Il est porté, cet objet petit a par la voie du fantasme, c’est-à-dire par l’objet du désir et dès lors, cet objet s’inscrit si acte il y a, cet objet s’inscrit hors analyse, aussi bien que hors discours.

Voilà donc posé, même si cela vous paraît tout à fait terrible de poser des choses en ces termes, mais il nous faut bien poser le cadre a priori, en voyant les modulations, non pas que nous analystes allons introduire, mais les modulations que l’analysant, l’analysante va introduire là dedans. C’est important de poser le cadre pour savoir les modalités qui vont être inscrites. Si vous ne posez rien, c’est-à-dire tout ouvert, qu’est-ce que vous allez avoir comme critère ? Donc, si le cadre de la règle fondamentale constitue une mission impossible, très bien ! On va quand même voir de quel côté de ce cadre il va rompre cette mission impossible. Il faut, il faut poser ce cadre ! Je dis bien, dans certains cas cliniques que je ne préciserai pas, il est tout à fait essentiel que nous adjoignons ce suspend de l’acte sexuel. Peut-être dans ces cas-là, il faut opérer ce suspend, au moins provisoirement, parce que si c’est pour poursuivre à tout allure les actes au début de son analyse, on va passer notre temps à entendre des commentaires sur des actes. Ce n’est pas par hasard que je vous ai cité cette phrase de Lacan, que l’acte ne peut être l’objet d’aucun prédicat. Un prédicat, je le précise, est ou un qualificatif ou une proposition verbale qui vient compléter. Je dis : le président de la République est un homme généreux, homme généreux est le prédicat qui accompagne le titre que j’énonce. Donc, l’acte ne peut être frappé d’aucun prédicat. L’acte, je ne peux dire s’il est bien ou s’il est mal, ni si cet acte viserait le souverain bien, ni si cet acte est sublimation, ni si cet acte est autre chose. Cette règle qu’il n’y a pas de prédicat, les analystes seraient bien venus de la respecter plutôt que de vouloir broder sur les actes de leurs patients. J’entends bien les actes de la vie commune sur lesquels nous ne pouvons rien dire, comme je n’ai rien pu dire de l’acte, comme dirait Freud, intérieur dont a témoigné mon patient en analyse. Donc, parce que dans le cas des actes, l’objet qui sustente l’acte par le biais du fantasme, eh bien cet objet se trouve hors discours et donc hors analyse possible.

Cette observation est précieuse pour nous faire apercevoir que ce qui se joue dans l’analyse, dans la cure, à savoir que si l’analyste demande la suspension de tout acte, c’est bien pour que cet objet du désir, objet petit a se présentifie dans le champ du discours de la cure sous sa manifestation de signifiant, c’est-à-dire de signifiant auquel provisoirement ne se rapporte aucun signifié mis en acte. C’est par le biais du non-agir qu’il parvient à prendre place dans le discours c’est-à-dire entre la place de sujet qui parle dans la cure et le grand Autre présentifié malgré tout par l’analyste. Cette règle du non-agir, je vais quand même ouvrir une petite parenthèse : Vous savez que depuis la plus haute antiquité, mais pas seulement gréco-latine, mais de toutes les grandes traditions morales, même orientales et extrême-orientales, comment est-ce qu’on représente la sagesse ? C’est toujours un personnage assis. Dans la tradition extrême-orientale, c’est un gros bonhomme, un énorme bonhomme adipeux, souriant qui est assis immobile. On voit bien dans la statuaire que c’est un personnage qui va rester immobile, c’est-à-dire dans le non-agir. Dans la tradition grecque, cynique, Diogène est un monsieur qui ne bouge pas, qui peut tout juste dire à Alexandre qui vient lui rendre visite : Ote-toi de mon soleil ! C’est stupéfiant comme effronterie vis-à-vis d’Alexandre le Grand. Il ne bougeait pas ! Toute la tradition de sagesse, quelques soient les cultures que nous connaissons, c’est toujours un personnage immobile. Mais la sagesse n’est pas l’immobilité ! Il faut comprendre où, dans l’être humain, s’inscrit ce non-agir. L’analyse ne vise à aucune sagesse ! Mais pourquoi cette règle du non-agir ? Les sages, de quoi est-ce qu’ils relevaient ? De la fonction de la parole, de la fonction du discours ! La sagesse c’était quand même le pari que les affaires de ce monde seraient réglées par du discours, par de la parole. C’est un peu dans ce sens là que s’insère le principe préalable du non-agir dans les sagesses traditionnelles, mais que nous, nous ne visons pas non-agir, nous visons la possibilité de l’entrée de cet objet dans le champ du discours.

Prenons l’exemple tout à fait primordial de l’enfant, cet objet, comment est-ce qu’il s’insère dans sa subjectivité ? Il s’insert par des effets de discours ! Quand vous entendez une mère qui vous dit que son enfant de trois ans ne parle pas, outre le côté calamiteux de l’affaire, c’est surtout l’embarras que dans les échanges primordiaux, la mère ne sait que faire. Elle n’est projetée que sur son propre désir ou sur sa propre demande, de la demande de l’enfant elle n’en sait rien, c’est-à-dire que l’absence de parole ou de discours de la part de l’enfant fait qu’il y a là une débilité considérable dans le champ de la relation avec l’échange, parce que la place, l’objet l’occupe, non pas en tant que réalité matérielle, il l’occupe en tant que signifiant. La place de l’objet dans notre vie, dans notre discours, c’est à ce titre-là qu’il est pour nous repérable. Cette place, l’objet l’occupe en tant que signifiant et c’est donc en opérant l’élision du sujet, c’est le deuxième temps. Il y a d’abord le temps du discours, il faut que le discours puisse se déployer ; dans un deuxième temps, (je vous donne ces temps pour des raisons didactiques d’explication), dans un deuxième temps on puisse observer ce sujet élidé de son discours, ce n’est qu’en opérant l’élision du sujet qu’un signifiant, un signifiant qui désigne un objet peut venir sur le devant de la scène. Ce dispositif est autant valable pour l’analysant que pour l’analyste. A la demande de cure, il est répondu oui, sans plus savoir de quoi il s’agit. C’est quand même un peu stupéfiant, non ! On reçoit quelqu’un, il nous raconte une histoire, on ne lui demande même pas si elle est vraie et puis on lui répond oui, c’est quand même un comble, il y a de quoi faire trembler ! D’ailleurs, les gens qui sont en début de pratique, ils tremblent et ils ont raison, ils se disent : mais qu’est-ce que va donner tout cela ? Moi, j’ai commencé à pratiquer l’analyse, je m’en suis rendu compte longtemps après, avec un type très malin qui s’est aperçu qu’il était mon premier analysant. Je ne peux pas vous dire la fête qu’il m’a fait ! Le contrôle que j’avais embrayé tout de suite avec mon analyste ne m’a servi à rien. Ce type là m’a promené comme ce n’est pas possible ! Ce n’est que dans un deuxième temps que je me suis aperçu que c’était quelqu’un qui n’avait aucune chance de faire une analyse et qu’il avait introduit cette analyse par complaisance personnelle, bien plus que par nécessité.

On donne la parole non pas à un sujet, on donne la parole à un objet, rendez-vous compte ! Ce dispositif est autant valable pour l’analysant que pour l’analyste : à la demande de cure on répond oui. Est-ce que de la nature de cet objet contenu dans la demande, nous avons une idée ? Eh bien non ! La reconnaissance de la nature de cet objet, cela va faire partie du voyage, bien que de façon tout à fait exceptionnelle, un cas sur mille, on peut entendre surgir l’objet, enjeu futur de la cure, lors du premier entretien. Cet énoncé là est mauvais signe parce que c’est qu’il l’a tout à fait en main et plus tellement dans le discours. Pour une raison de structure de la situation de départ, nous n’en savons rien ; au départ on vient nous demander quelque chose et puis on donne la parole à l’objet petit a, sans savoir de quoi il s’agit. J’ajouterai en outre qu’une demande d’analyse n’a rien de fondateur, c’est simplement la porte ouverte au sujet du discours. Donc la demande d’analyse est un fait relié à la demande du sujet qui lui est intimement singulière, cette demande-là est, bien entendu, encore différente. Il ne faut pas confondre la demande d’analyse avec la demande du sujet. Celle-là, cette demande singulière du sujet est une pulsion, inscrite depuis l’origine du sujet et il est fondamentale que ce soit celle-là qui vienne s’inscrire dans le dispositif de la cure et que dès lors ce soit l’objet correspondant à cette pulsion qui puisse venir à incarner l’analyste. Mais incarner, ce n’est pas être cet objet, c’est incarner cet objet dans le discours du patient. Si cet objet c’est une merde, ce n’est pas pour autant que l’analyste a à répondre comme une merde ! L’analyste vient incarner cet objet dans le discours, pas dans la réalité, parce que ce serait un passage à l’acte.

Ce que nous avons c’est la demande du sujet, non pas la demande du patient qui fait la demande d’analyse. Je parle maintenant de la demande du sujet qui lui est singulière, qui lui est originale, celle qui s’est inscrite dès le début. Cette demande, c’est une pulsion. Quelle sorte de pulsion ? N’importe laquelle des quatre, orale, anale scopophilique ou invocante, n’importe, c’est à nous analyste d’entendre où s’inscrit son machin ! Il est bien entendu, pour prendre l’exemple le plus clean, par exemple la pulsion invocante, on ne va pas répondre à la pulsion invoquant, ce serait stupide ! Donc, si c’est la pulsion du sujet, on ne va pas répondre à la pulsion invocante. L’objet de l’analyse est bien de permettre à quelqu’un d’appréhender la cause de son discours, non pas de savoir. Il n’y a rien à incarner dans le discours du sujet. Si on demande au sujet de s’abstenir d’agir, il vaut mieux que l’analyste comprenne que lui aussi s’abstienne d’agir : la réponse à la demande est un acte par définition, toute les mères le savent. Il faut bien entendre que cette inscription primordiale de l’objet et du circuit pulsionnel est le circuit causal du discours.

Tout à l’heure je vous parlais du sujet supposé savoir, du sujet supposé dans le savoir, eh bien il y a un autre sujet supposé, c’est celui qui demande, celui qui demande, c’est comme l’écrit Lacan : $<>D. Donc là aussi un sujet supposé, comme il y a $<>a, le sujet supposé de petit a, mais comme c’est petit a qui nous parle, on ne peut que prêter un sujet derrière. Poinçon veut dire rapport variable : parfois l’objet petit a parle pur, parfois il est parasité par le sujet, donc il est moins apparent. Si vous connaissez les mathèmes du discours, vous savez ce petit rudiment, c’est que dans le discours analytique la place d’agent est occupée par petit a, dans le discours hystérique la place d’agent est occupée par $. Il est tout à fait pensable qu’au cours d’une cure, d’une analyse on alterne, c’est-à-dire que le sujet, le patient puisse alterner entre le discours hystérique et le discours analytique. Je ne vois pas pourquoi il serait toujours réductible au sujet hystérique ! Et de même de l’autre côté, le pauvre analyste, ça lui arrive d’être dans le discours hystérique, même plus fréquemment que prévu. D’une certaine manière, l’analyste occupe cette place d’objet du discours de son patient, mais il l’occupe de manière particulière, en place d’Autre, de grand Autre, et non pas en place ni de petit autre, ni de réalité, à la place désignée par le savoir, par le savoir sans sujet du patient. Il faut bien entendre que dans la cure, c’est donc un objet qui parle et cet objet, comme vous pouvez l’imaginer et l’entendre de manière intuitive, cet objet est une construction savante, celle que l’enfant a récupérée pour la construction de ses pulsions. Si nous disons qu’il est tellement essentiel que la mère mette la main à la pâte, si je peux m’exprimer ainsi, c’est-à-dire soit l’auteur des soins à l’enfant, c’est parce qu’il est essentiel qu’elle participe à la construction de la pulsion qui dans un deuxième temps va être réordonnée par le père à sa juste place, mais si cette construction n’a pas eu lieu, le père, qu’est-ce qu’il va ordonner ? Rien du tout ! Il faut bien savoir et la clinique nous l’enseigne régulièrement : quand cette construction de la pulsion n’a pas pu avoir lieu pour des raisons complexes de l’histoire du sujet, c’est une calamité où ne peut s’inscrire aucun Nom-du-Père. Il lui faut, au papa, pour mettre sa plante en place, il lui faut un terreau. Si ce terreau n’y est pas, on peut faire de la culture artificielle sur un milieu scientifiquement préparé, c’est ce qu’on fait quand on a ces gens là, non pas en tant qu’analyste, mais en tant que thérapeute. On essaie de maintenir un milieu de culture qui soit favorable. Une fois que vous n’êtes plus là, ça dégringole. Vous servez de faire-valoir sur la construction d’une pulsion qui n’a pas eu lieu.

Cette place désignée est un savoir, un savoir construit dans l’inconscient, dont l’objet petit a est le répondant manifeste dans le discours du sujet. C’est cela qui définit l’altérité : c’est cette place de l’objet en tant que dans le discours entendu là se situe du côté du grand Autre et qu’il est désigné par le savoir. Autrement dit, c’est le signifiant en acte dans sa fonction de signifiant. Par exemple, la demande orale, vous savez que ça donne à l’occasion une boulimie. Devant cette demande orale, évidemment, l’analyste ne peut en aucun cas fonctionner comme un frigidaire bien rempli. Il faut bien que le sujet parvienne quelque part, voila un cas extrême de l’analyse, vous ne pouvez pas demander à une boulimique de s’arrêter de bouffer ! Quand vous lui demandez l’abstinence de tout acte, vous l’obligez à passer par la fenêtre, comme c’est le cas quand on soigne mal les boulimiques. Vous lui posez quand même ce cadre d’abstention de tout acte, mais le cadre posé, vous savez que c’est toujours au même endroit du cadre qu’elle va rompre la convention. A ce moment-là, que pouvons faire en tant qu’analyste ? Nous pouvons la laisser parler, bien entendu, mais repérer dans la cure, dans les séances où cette petite personne va solliciter l’analyse, l’analyste, pas seulement l’analyste, l’analyse aussi, du coté de cette pulsion orale. On va lui permettre de mettre, en dépit du fait qu’elle met tout le temps cette pulsion orale en acte, on va lui permettre de mettre le signifiant en acte, le signifiant qui porte la pulsion et non pas la pulsion seulement. Est-ce que vous saisissez la distinction ?

Permettre ce signifiant en acte, c’est restituer le signifiant à sa fonction. Ce développement nous permet, si je puis encore m’accorder un petit supplément, cette explicitation nous permet d’accéder à la signification d’une formule de Lacan qui est tout à fait intéressante, qui est celle qu’il donne du transfert. Tout ce que je viens de vous décrire depuis le début de cette leçon, vous pouvez le mettre en parallèle avec la problématique du transfert. Lacan dit, dans le séminaire sur le transfert : Le transfert est la mise en acte de la réalité de l’inconscient en tant qu’elle est sexuelle. Vous voyez bien, si vous voulez essayer d’entendre cette formule, la mise en acte de la réalité de l’inconscient, en tant que cette réalité est sexuelle. A partir du moment où on accepte que cette réalité de l’inconscient est pulsionnelle, parce que – vous regarderez dans ce Séminaire XI – après cette formule, de quoi est-ce qu’il va parler ? Il va parler de la pulsion ! Mais qu’est-ce que ça vient faire, puisqu’il nous parle de la réalité de l’inconscient en tant qu’elle est sexuelle, qu’est-ce qu’il vient nous parler de la pulsion ? La pulsion n’a pas forcément de rapport avec le sexuel. Allez expliquer à la boulimique que son symptôme a un rapport avec le sexuel, elle vous rira au nez ! Il est question de fromage et de tout ce que vous voulez, qu’est-ce que voulez-vous qu’il y ait comme réalité sexuelle là dedans ? A partir du moment où l’on admet que cette réalité de l’inconscient est pulsionnelle, ça fait partie de la doctrine analytique. Freud a décrit le Ca comme un sac pulsionnel. Le Ca freudien, c’est la réalité de l’inconscient, en tant qu’elle est sexuelle et j’ajouterai pulsionnelle.

Alors rappelons cette histoire de pulsion et rappelons ses caractéristiques : la pulsion est sans sujet ! C’est pour cela que la boulimique, quand elle vous décrit ses crises n’apporte rien. C’est ce que j’avais dit l’autre jour au colloque sur le don : la pulsion fondamentalement est sans sujet. La boulimique, quand elle vous décrit ses crises, c’est manifeste, c’est ce dont elle se plaint le plus, c’est que c’est un truc sans sujet, elle n’y contribue d’aucune façon, elle n’y est pas. Le sujet est forclos. La deuxième caractéristique de la pulsion, c’est qu’elle est silencieuse, c’est-à-dire que ça ne parle pas : elle est mutique. Mutisme et sans sujet sont les deux caractéristiques, les deux mamelles de la pulsion. A partir de là, il devient compréhensible que la pulsion ne parvienne à se manifester que sous une mise en acte et sous cette mise en acte, est le transfert. On va avoir affaire à un transfert de type oral, je vous laisse le soin d’en décrire les traits caractéristiques dans votre expérience et ce transfert de type oral, donc supporté par ce signifiant objet, autrement dit, ce transfert va se présenter sous la forme de cet objet petit a, qui va courir dans le discours en tant que signifiant privilégié. C’est ce qui fait que la boulimique, en analyse , va avoir, ce qui est la caractéristique du sujet, d’un côté l’activité devant le frigo et de l’autre, ce discours où timidement l’objet, le même objet, celui de la pulsion vient prendre place, doucement, dans le discours.

Voilà le paradoxe de l’acte. Je vous ai dit, au départ que ce n’était pas un paradoxe ! Il y en a quand même un : l’acte analytique est en quelque sorte conditionné par la suspension de l’acte. C’est un faux paradoxe, bien sûr, puisque ce dont il s’agît, c’est de suspendre le faire. Suspendre le faire, le faire faire (que vous pouvez écrire comme vous voulez), le faire faire du patient. On suspend ce faire faire du patient pour que le signifiant puisse se manifester, alors seulement, en acte dans la cure. Vous entendez combien il y a là une discipline qui nous est imposée, non pas idéologiquement, non pas parce qu’on est des gens de parole, qui avons des privilèges particuliers dans les discours, cette discipline est dictée par notre observation que tant que le patient est dans l’acte, il n’y a aucune chance d’apercevoir l’objet surgir dans le discours, il n’y a aucune chance qu’il puisse, lui le patient, trouver sa propre discipline dans ses pulsions ou dans sa pulsion, il y en a toujours une qui tient le haut du pavé sur les autres. Un individu n’est pas unipulsionnel. Dans la clinique de l’anorexie, on a des phénomènes oraux, bien entendu, mais on en a aussi à l’autre extrémité du tube digestif, c’est le souci classique des entrées et des sorties, c’est tout simplement parce que dans l’anorexie qui est polypulsionnelle comme tout le monde, il y a un privilège qui est porté, certes sur la pulsion orale, mais aussi qui peut être concomitant avec des préoccupations autour de la pulsion anale. Donc, tout ça, tant que c’est dans l’acte, nous ne pouvons pas, nous n’avons aucune chance de pouvoir permettre à quelqu’un de domestiquer cet objet et de le mettre éventuellement sous le Nom-du-Père, parce que le Nom-du-Père n’a qu’une seule fonction essentielle : c’est de donner à la sauvagerie de la pulsion un caractère domestiqué. C’est ça la véritable conversion, mais c’est un acte, vous l’entendez ça aussi, c’est que le Nom du Père, ce n’est pas le coup de bâton, le machin, le truc qu’on imagine classiquement, le Nom du Père c’est tout simplement de donner un domicile à la pulsion. A partir du moment où cette pulsion est domiciliée, il n’y a pas de raison qu’elle devienne la sauvagerie que donne la boulimie. Cette domestication de la pulsion est un acte qui peut parfaitement aboutir dans la cure, si elle n’a pas aboutit dans la jeune existence du sujet.

Si vous voulez, on peut citer d’autres exemples : le fait que par exemple Lacan, dans ce même séminaire sur l’acte commence à tracer les quantificateurs. Pour le dire clairement, c’est quoi ? C’est la mise en acte de la différence sexuée, puisque jusqu’à présent, c’est-à-dire jusqu’à Lacan, ce qui dominait la logique propositionnelle, c’était la logique aristotélicienne, c’est quand même pas mal, vingt quatre siècles ! Lacan introduit les propositions de la logique moderne pour modifier notre spéculation et c’est grâce à cette modification, acceptation de la logique moderne, celle qui était déjà en jeu chez les stoïciens, qui avait été oubliée, qu’on a simplement remise au goût du jour en l’améliorant un tantinet, c’est celle là qui nous permet, aujourd’hui de distinguer homme et femme, parce que dans la logique aristotélicienne, une femme c’est non-homme. Regardez dans la littérature, la presse, dans les essais, dans les commentaires, le problème des sexes dans notre société moderne, l’auteur se réfère toujours, d’une manière implicite à la logique aristotélicienne, c’est-à-dire qu’il essaie toujours de sortir de la logique homme/non-homme et il n’y arrive pas, comme les mouvements féministes n’y sont pas parvenus au départ, là, ils ont bien changé. En clair, quand les mouvements féministes sont entrés dans la logique stoïcienne, justement parce que c’est l’enseignement de Lacan qui les a poussé à changer leur fondement doctrinal, quand ils ont quitté la logique aristotélicienne, qu’est-ce qui leur est arrivé aux mouvements féministes ? Ils ont perdu du crédit, alors qu’au contraire on aurait pu penser : tiens, ça y est, ils changent de logique, on va pouvoir … ! Et bien non ! Ca n’intéresse plus personne. Vous voyez que cette logique aristotélicienne a toujours sa prévalence. Ca aussi, c’est un acte ! D’avoir changé les conditions doctrinales de la différence des sexes, c’est quelque chose de tout à fait essentiel. Là aussi, c’est en reprenant la fonction signifiante dans deux systèmes subjectifs différents que cette chose-là peut être mise en acte dans la cure. Là aussi il y a une Verleugnung, c’est-à-dire une forme de désaveu, vous la retrouvez à tous les points essentiels. On ne peut qu’être impressionné par ce qui se passe actuellement au niveau analytique, je ne cesse d’entendre des propos du type : Moi, (c’est un homme qui parle), moi je veux aller chez un analyste homme ! Et de l’autre côté, du côté femme, on entend dire moi, je veux aller chez une analyste femme ! Qu’est-ce que ça veut dire ? Si vous entendez cela dans la bouche de votre candidat, il faut l’éconduire, parce que ça veut dire quoi ? Ca veut dire qu’au préalable on reste dans la dynamique homme/non-homme ou femme/non-femme, c’est-à-dire que d’emblée l’analyse va s’introduire sur cet a priori de la logique aristotélicienne. Vous n’avez aucune chance en quinze ans d’analyse de changer ce sujet de place ! Sauf s’il a un éclair d’intelligence au cours d’une conférence ou d’une lecture, que tout d’un coup il s’aperçoive de son errement, autrement je ne vois pas comment une analyse puisse modifier quoi que ce soit dans ses propositions. En plus de cela, nous entendons aussi que par ce préalable, jamais le signifiant ne viendra en acte dans la cure, le problème est barré d’emblée et que, deuxièmement, ce genre de demande participe de quoi ? De la montée du communautarisme ! Voila ce que c’est, c’est un discours du communautarisme : Je ne veux avoir à faire qu’à des semblables de la même espèce, de la même race, de la même couleur de peau, de la même constitution anatomique, etc. C’est quand même un peu impressionnant que le discours analytique entérine une demande pareille au départ. Je pense que c’est condamner l’analyse à long terme, c’est quelque chose de tout à fait redoutable, il faut en parler dans notre enseignement parce que c’est gravissime, je ne vois pas comment une analyse peut détourner devant cet a priori doctrinal. Lacan a bien précisé qu’une analyse, même au dix-huitième siècle, même au temps des Lumières n’aurait pas été possible. C’est dire qu’il faut quand même un peu réfléchir à cette évolution sociale dans laquelle nous sommes, vous le sentez bien, même intuitivement, exiger ce préalable de la part de l’analyste, donc lui il serait cette réalité de l’inconscient, exiger cela en préalable, c’est condamner tout acte analytique, par conséquence logique. Dans nos sociétés actuelles, ce n’est pas parce qu’une revue connue sort un numéro spécial sur les analystes, que c’est un danger. Qu’il y ait un débat sur les analystes, tant mieux ! Qu’il soit public, controversé, c’est très bien ! En revanche, ce qui est bien plus redoutable, ce sont ces petites choses insidieuses que personne ne repère, que personne n’entend et qui condamnent à terme les possibilités d’une analyse, d’une analyse qui changerait quelque chose pour les patients qui viennent en analyse. Si c’est pour faire du nursing pendant quinze ans ! D’accord ! Si c’est pour changer réellement quelque chose à nos modes de discours, je crois que oui, il est tout à fait essentiel que ce soit clairement re-énoncé à sa juste place. Voila !

Discussion

E. Luttringer : Est-ce que tu pourrais dire quelque chose de cette phrase de Lacan : L’analyste a horreur de son acte !

JP. Hiltenbrand : Il a horreur de son acte ! Il ne faut pas l’entendre au sens de répugnance. C’est précisément que l’acte en tant que tel, en tant qu’il se pose dans la cure, sous la forme d’un renoncement. L’acte analytique est lui-même conditionné par l’effacement, l’abolition, pas du tout volontaire, l’abolition du discours : quelqu’un parle dans une cure et on va lui répondre quelque chose qui n’est pas suscité par le souci d’être original, ça peut être quelque chose de drôle, on n’est pas obligé d’être toujours triste dans une cure. Il y a cette abolition dans l’interprétation par la réponse que je vais donner. Dans un deuxième temps, le sujet reprend le dessus chez l’analyste et il se dit : qu’est-ce que je dis là ? c’est une bourde ? c’est quelque chose qui est pertinent ? qu’est-ce qu’il s’est passé ? va-t-il sortir furax ? Cela arrive, les malentendus existent quand même suffisamment fréquemment : Vous dites quelque chose à quelqu’un, il peut parfaitement l’entendre comme une interprétation sur quelque chose qui le renvoie au dispositif de son enfance. Par exemple, quand vous pointez chez une femme les manifestations de la petite fille. Il y en a que ça met dans un pétard fou, alors que c’est plutôt sympathique de lui montrer que quand la petite fille parle, elle parle juste, pas quand c’est l’adulte, que ceci n’a rien à voir avec les diplômes, avec la culture. Au lieu d’entendre l’interprétation, le pointage de quelque chose, elle l’entend comme un jugement de valeur. Malheureusement le jugement de valeur n’est pas chez l’analyste, il est chez la personne qui déteste la petite fille qu’elle a été. C’est une autre paire de manches. Au moment où l’analyste parle, il n’en a pas l’appréciation, il n’en n’a pas les propriétés, il est expulsé en tant que sujet aussi bien que l’analysant. C’est vrai que je peux avoir horreur de dire des conneries, mais dire des conneries justes ! Je peux avoir horreur de cette fonction qui me fait dire certaines choses que j’aurais mieux fait de garder pour moi, pour ma tranquillité. Effectivement, il y a des moments dans l’expérience de l’analyste où il peut avoir horreur de son acte. Il le destitue, au même titre que ce propos, cette parole, ce discours va destituer le sujet en analyse. La destitution est également des deux côtés, on est dans une solidarité incroyable, non pas une solidarité de destin, une solidarité de voyage, on fait le même voyage ensemble donc on partage un certain nombre d’évènements qui sont des incidents dans la subjectivité. Si notre analysant n’y comprend rien, qu’il ne veut rien comprendre, on en est tout autant affecté que lui, pas de la même manière mais tout autant. Il y a des éléments de surdité dans chaque structure, il y a des points au-delà desquels on ne peut aller, sinon, comme disait Lacan, à le rendre parano. Le parano est quelqu’un qui a tout balayé, tout nettoyé, il n’y a plus de poussière, vous pouvez être tranquilles, c’est une bonne analyse, mais ça ne va pas l’arranger !

Ce point de structure, c’est à l’analyste d’être suffisamment informé, non par les livres et les textes qu’il a lus, mais par son expérience. Là il y a des points, n’y touchons pas sinon ça va péter. Notre projet n’est pas de purifier le sujet !Ca a été un moment comme ça, à l’Ecole Freudienne de Paris où on cherchait le pur signifiant, le pur sujet, le pur Autre, c’était les Cent jours de la psychanalyse ! Heureusement tout ça s’est écroulé et ce dont on s’est rendu compte, à la faveur de la passe, c’est qu’il y avait beaucoup de choses qui se déroulaient sur le champ de l’imaginaire et qu’on ne pouvait rien en faire, c’était raté, il ne fallait pas insister. Pour notre part, nous avons abandonné la passe, alors que pour ma part, avec l’expérience que j’ai de notre association, j’ai la certitude qu’il y a un certain nombre de gens qui aurait parfaitement pu faire cette expérience, mais comment leur donner de façon partielle dans notre association, nous avons un tel symptôme de démocratie dans notre société, c’était impossible de mettre ça en route sans provoquer des clashs démocratiquement déterminés.

G. Chagourin : Vous avez restitué la dimension pulsionnelle de l’acte par le biais du transfert et vous avez parlé de l’objet de la pulsion. C’est pour moi une question, nous travaillons sur la pulsion en ce moment : est- ce la même chose de dire la pulsion et l’objet petit a, puisque les pulsions sont quatre et que les objets, on les connaît, ce sont les mêmes que l’objet petit a : le sein, les fécès, la voix et le regard, est-ce que c’est la même chose …

JPH, l’interrompant : Donc il n’y aurait que quatre fantasmes !

G.C. : Est ce que c’est exactement la même chose, ou bien est-ce qu’on peut passer de l’un à l’autre ?

JPH : Comment, il faut y passer ? C’est un peu compliqué. C’est un débat très difficile ! J’ai participé, je voudrais continuer à participer à ce débat important dans notre association, je ne peux que vous donner ma thèse, en ce que jusqu’à présent de ma thèse, je n’ai guère obtenu l’accord de mes collègues parce que je crois que l’objet petit a est une question difficile dans le groupe lacanien. Quant à la problématique de la pulsion, donc de l’objet petit a, il y en a un saut doctrinal avec lequel des collègues ne sont pas d’accord, mais je le situe très facilement et très franchement parceque je pense que ça peut être l’objet de réflexions et de débats. Le problème est le suivant : La pulsion, au départ, comment est-ce qu’elle se met en place ? Il faut maintenir ses deux versants. Elle se met en place dans des modalités d’échanges verbaux, que ce soient des cris ou des trépignements, j’appelle ça aussi des échanges verbaux et, je vais le dire comme ça, par la main de la mère, la main qui torche ou la main qui donne le sein, peu importe. Donc dans la pulsion il y a tout ce contenu double, on va l’appeler le contenu somatique et puis le contenu, non pas de discours, mais le contenu verbal, grammatical comme l’a souligné Freud et comme ne cesse de le souligner Lacan : à savoir que la pulsion est une grammaire.

Voilà le double registre dans lequel nous avons à insérer la pulsion, outre le fait qu’a largement souligné Lacan : la pulsion, de l’objet en fait le tour. Ce n’est pas l’objet qui fait la trajectoire, c’est la pulsion qui fait le tour de l’objet, c’est-à-dire sans jamais l’atteindre, elle tourne autour. Pourquoi ? Parce que la pulsion, sur le plan discursif, c’est sa nature même, est une demande. Tout mon enseignement de Grenoble se fonde sur cet argument concernant la pulsion, que j’ai raccourci dans une formule qui a paru terrible à certains, terriblement incompréhensible : Dans toute demande il y a une lettre qui manque, qui fait défaut. Il y a dans la demande initiale de l’enfant un champ amputé. Le privilège de la demande est de révéler que dans le discours, il y a une amputation, quelque chose qui fait défaut, quelque chose qui manque que j’ai nommé la lettre : La lettre, pour diverses raisons, en particulier, c’est la lettre volée, c’est la lettre comme le dit la nouvelle d’Edgar Poe, la lettre en souffrance, celle qui est arrivée à destination mais qui reste en souffrance définitivement. C’est ce que Lacan a décrit dans l’arrachement de la demande du besoin, c’est-à-dire qu’on satisfait le besoin de nourriture, besoin vital disait Freud, la détresse vitale il faut bien y répondre. Tout lacanien qu’on est, il faut bien répondre à certains besoins, donc on répond à cette demande en sachant qu’on répond à un besoin, on ne répond pas à la demande véritable, la demande véritable est une demande d’amour qui est au delà, demande d’amour qui ne sera jamais satisfaite. Donc lettre en souffrance, toujours ! J’ai résumé toute cette argumentation par la lettre qui manque pour toute demande. Il n’y a pas de demande qui donne pleine satisfaction par une réponse, aussi amoureuse soit-elle, sauf de façon momentanée, quelques secondes de pleine réalisation pour savoir qu’ensuite ce ne sera que nostalgie. Pour donner de l’importance à cette lettre, il faut bien qu’il y ait eu quelques fractions de secondes de réalisation pour que vous sachiez à quelle nostalgie vous êtes fixés pour le restant de vos jours. Comme ça vous pouvez engueuler votre semblable, votre partenaire, lui dire : le morceau qui me manque je croyais que tu allais me l’apporter ! Rien du tout. C’est l’histoire du mariage et du divorce, ce n’est que ça, c’est bête ! C’est la lettre qui manque au contrat de mariage !

Donc, pourquoi ai-je dit que ce qui va concerner la pulsion, c’est-à-dire la demande est une lettre et non pas un signifiant ? Parce que si vous considérez que la pulsion, pour la pleine satisfaction, c’est un signifiant, cela aurait la conséquence suivante : c’est que notre langage est suffisamment riche, polyvalent, polysémique etc. au point qu’on finirait toujours, en usant le divan pendant quinze ans, vingt ans, par mettre la main sur ce signifiant, le signifiant perdu. Donc, pourquoi je ne le nomme pas signifiant ? Parce que d’abord il serait au pouvoir du signifiant, forcément. Le langage peut tout dire, sauf certaines choses. Il serait possible de remettre la main sur ce morceau perdu du texte dont je suis, en tant que sujet, émergeant. Il ne faut pas oublier que le morceau de texte qui manque dans le livre, c’est grâce à quoi je suis un sujet. Il y a aussi, là, une certaine prudence, ce signifiant il ne s’agit pas de le réaliser parce qu’il est aussi lié au sujet. Je l’ai appelé lettre parceque, en dehors du caractère concret de la lettre, Lacan insiste bien, cette lettre est une lettre de bas-de-casse. – c’est la grande planche dans laquelle il y a des petits casiers dans lesquels il y a des lettres en plomb -. Il dit que c’est la lettre du bas-de-casse, c’est une lettre en plomb ; elle n’est pas du tout métaphorisable, elle n’est pas intégrable dans le langage, vous ne pouvez pas l’écrire non plus, c’est une lettre que l’on ne peut pas inclure dans un texte, ça ne peut être qu’une lettre à imprimer, c’est une lettre qui ne cesse pas de ne pas s’écrire, c’est l’impossible Je pourrai vous exposer mille et cent raisons pour lesquelles je considère que c’est la plus stricte fonction de la lettre qui est en jeu. Il est de notoriété publique, sans aller plus loin, que le fantasme est animé par des signifiants et que donc cet objet petit a qui est là, au bout de la formule $<>a est un signifiant, bien que Lacan l’ait écrit par une lettre. Il ne faut pas s’attacher à l’aspect facial formel, il faut essayer de voir comment ça marche dans notre subjectivité. La spécificité de petit a est d’obéir, d’avoir cette capacité de se plier à toutes les significations, d’où l’énorme prolifération d’objets dont nous sommes les agents et les victimes. Il ne faut pas oublier que nous ne sommes pas seulement les victimes de cette prolifération, nous sommes aussi les agents, des agents complètement stupides et inconscients, parce que l’inventeur de la télévision, vous savez qui c’est ? Blaise Pascal : C’est lui qui a donné la théorie des ellipsoïdes, c’est-à-dire faire en sorte qu’un point circule sur l’écran, à toute vitesse, c’est lui qui a donné la théorie mathématique, c’est lui l’inventeur de la théorie. Ce n’est pas ce qu’il pensait quand il pensait qu’en renonçant à tout il aurait une jouissance infinie etc. Le pari pascalien est un pari un peu floué. C’était sans doute le premier capitaliste de notre ère, confère son entreprise de voitures taxis parisiens ; Il voulait créer une société de coches, comme maintenant les sociétés de taxis parisiens. Il était en avance le Blaise, parce qu’il avait une frangine ! C’est quelque chose une frangine dans votre fantasme !

Donc cet objet petit a prend toutes les formes que vous voulez, toutes les formes discursives avec toutefois les contraintes que vous savez, c’est-à-dire la demande du sujet, la demande de l’Autre qui tenaille et maintient cet objet. Sans demande et sans désir, c’est le drame de notre modernité, ce que j’ai appelé l’apathie, c’est que l’objet petit a fuit, fuit sous les mains. A ce moment là, on n’a plus que la pure pulsion au regard du fantasme. Vous comprenez ? La banlieue, comme on dit, c’est de la pure pulsion sans fantasme. Les bourgeois, ils ont des fantasmes et aussi un peu de pulsion, plus beaucoup, mais c’est ainsi que se divise maintenant le monde, c’est en partie la pulsion, en partie le fantasme. Lisez les journaux avec ces deux guides, vous verrez que c’est formidable, à partir de là, vous comprenez tout. La difficulté dans ce que je viens d’évoquer est évidemment de comment passer de la lettre de la pulsion au signifiant qu’est l’objet petit a dans notre distribution collective. Eh bien cela est un truc un peu compliqué parce que ce qui est évidemment clair dans notre clinique, c’est que celui qui vivote avec sa pulsion orale, il va devoir transformer sa pulsion en un fantasme oral pour pouvoir vivre pleinement son existence sur le mode oral. Vous n’avez de vie pleine qu’à condition que vous soyiez organisés par le fantasme et plus seulement par la pure pulsion. Tout le monde est d’accord, dans la banlieue, là où règne la pulsion, c’est une vie écornée, sans borne.

Elisabeth Olla : Donc transformer la lettre en signifiant ?

JPH : Transformer cette lettre en signifiant est une tâche qui revient au sujet, pas à l’analyste. C’est un peu complexe. Je procède par parenthèses. Ce que nous savons, c’est que dans la métaphore, dans le processus métaphorique, (je ne peux pas vous le décrire en entier, on y serait encore ce soir) dans le processus métaphorique, il y a un phénomène qui est que lorsque vous remplacez un signifiant par un autre signifiant, c’est ce que l’on appelle le processus de substitution, il faut que le terme équivoque. Si le mot n’équivoque pas, si le mot que vous mettez en substitution n’équivoque pas avec le précédent c’est une métaphore artificielle. Si je dis : La télévision nous montre des paysages où la main de l’homme n’a pas encore mis les pieds ! Vous sentez que c’est artificiel. Si je vous dis : Un chêne feuillu comme un gorille, vous saisissez qu’il y a une allusion, mais ça sonne faux, parce qu’il n’y a pas d’équivoque. Alors que dans la formule : Un océan de fausses sciences, voilà une belle métaphore ! Vous comprenez tout de suite. Vous entendez que l’océan est un jeu de mots, comme un océan d’ignorance, une mer où l’on se noie : c’est le jeu des signifiants. La langue est suffisamment riche pour que vous puissiez opérer une métaphore pratiquement sur chaque mot, il suffit d’être en bonne forme intellectuelle pour pouvoir jouer sans cesse. Le remarquable dans la métaphore est que cette métaphore est susceptible d’emboîter avec le processus métonymique, c’est-à-dire que d’une substitution signifiante vous pouvez opérer un déplacement. Par le biais de la métaphore vous pouvez introduire un nouvel objet métonymique dans la chaîne signifiante. Quand on y regarde de près, Lacan l’a signalé quelque part, la bascule sur un même signifiant du processus métaphorique au processus métonymique privilégie une lettre. Vous comprenez par ce processus là comment d’une lettre on peut passer à la fonction signifiante. C’est le côté théorique, descriptif, linguistique. Le côté clinique est que le sujet quand il va organiser le fantasme, il n’a pas beaucoup de possibilités dans son sac, il va tirer la seule bille qu’il a dans sa poche. C’est une bille orale, anale, tout ce que vous voudrez. Il va devoir construire à partir de cette seule bille la population de son fantasme et donc de son désir. Et cette bille, c’est l’opération inverse de celle que je vous ai décrite, c’est-à-dire un passage possible dans la théorie linguistique de la fonction d’une lettre à la fonction du signifiant. A partir du moment où il y a le signifiant, il y a toutes les possibilités de sens qui peuvent être introduites, donc toutes les variations à chacune des caractéristiques de son objet petit a, lesquelles sont quand même commandées dans le registre de la langue par le discours de l’Autre ce qui fait que cet objet petit a, le sujet ne peut jamais certifier qu’il en est l’unique propriétaire, il est toujours obligé de partager avec l’Autre du fait de la langue. C’est exactement comme avec la pulsion, je n’ai jamais l’assurance que c’est ma pulsion ou que c’est une pulsion que j’ai construite avec ma mère ou un autre partenaire au cours de ma jeune existence. Il y a là quelque chose qui est tout un parcours et qui est comme vous le sentez aussi, puisque nous avons parlé de l’acte aujourd’hui, vous sentez qu’il y a des actes qui se suivent chaque fois. Le passage de la lettre de la pulsion au signifiant, à la fonction signifiante, est un acte. On l’entend dans la cure, il y a des gens qui arrivent avec une prédominance pulsionnelle et qui un beau jour s’introduisent aux fonctions de la langue et peuvent organiser un désir derrière. Il y a des gens qui viennent en cure parce qu’ils ne sont jamais parvenus à organiser un désir, qui sont toujours au seuil du désir, en revanche la pulsion, marche plein pot : Il y a ce saut dans le désir qui ne leur est pas accessible. Là aussi c’est un acte, passer de l’un à l’autre ! L’une des caractéristiques sensibles du Nom-du-Père, je vous le résume ainsi : La pulsion, ça suffit, maintenant tu passes à autre chose ! Au fond c’est ça que dit le Nom-du-Père, la pulsion ça suffit, tu passes à autre chose, débrouille toi ! Le petit est donc obligé de sortir de sa relation incestueuse, parce qu’en  arrière plan de la pulsion il y a encore cette part à laquelle il doit renoncer et il part chercher une partenaire ailleurs.

Mme Pahin : Je pensais à la réversibilité du poinçon dans l’écriture du fantasme, à cette fonction de réversibilité, comment l’interroger par rapport à ce que vous dites ? Et puis, ça m’évoquait, ce que vous disiez, une phrase dans le séminaire Encore, où il dit : l’écrit. Est-ce qu’on peut rapprocher l’écrit de la lettre, ce qui s’écrit n’est pas du même tabac que le signifiant et en vous entendant, je rajouterai, que le signifiant perdu. Et puis, autre question, celle du sujet aboli, de la différence entre le sujet aboli et le sujet barré. Où Lacan parle-t-il du sujet aboli ?

JPH : Le sujet aboli, c’est le sujet qui a disparu. Vous l’avez mis à la cave, vous avez fermé la porte à double tour, il gueule en bas, mais en haut vous êtes tranquille. Ca, c’est le sujet aboli. Le sujet barré, c’est autre chose, c’est le sujet divisé. La définition freudienne du sujet barré, c’est la Verleugnung, c’est le désaveu : Je sais bien, mais quand même, je sais bien que les filles n’ont pas de pénis, mais quand même, mon désir s’organise comme si elles en avaient un. C’est le désaveu ! D’un côté il y a un savoir, d’un autre côté il y a un autre savoir qui s’organise et qui fait que le sujet est divisé ; Il a deux parts. Le mérite de l’Ich Spaltung, le clivage du moi dans le dernier texte de Freud, celui qu’il n’a pas terminé, est de nous montrer cette division. Cette lecture de Freud, il faut la faire de façon ordonnée, il ne faut pas s’attacher au moi, le moi, de toute façon, c’est un truc qui est fissuré de tous les côtés. La meilleure image que l’on peut avoir du moi, c’est une scorie fissurée de tous les côtés. Donc, si vous voulez bien sortir de votre présupposé, vous pouvez lire le texte de Freud comme étant cette division du sujet. Cette division ne va pas seulement dans le conscient présenter deux thèses contradictoires, ce texte de Freud a ceci d’intéressant c’est de vous montrer que cette division n’est pas une division constante mais qu’elle va fendre jusqu’au fond l’inconscient. C’est là, véritablement que la division, le clivage fait retour au sujet. La barre sur le S concerne non pas le sujet aboli, mais le sujet clivé.

Vous vous doutez bien que lorsqu’un ami sort un livre on s’amuse toujours à le critiquer, notre ami Rolland Chémama, dans le titre, je ne sais pas si c’est lui ou son éditeur qui l’a appelé « clivage et modernité », fichtre, on n’a pas attendu la modernité pour être un sujet clivé ! Lisez les premiers comptes-rendus des réunions œcuméniques, dans les années 200-300 après JC, vous verrez qu’ils n’ont pas attendu la modernité pour l’utiliser. Ils ont bien essayé de supprimer la division, ils ont appelé cela Homo Usios, une seule essence ! Il a fait long feu leur homousios, mais ils auraient bien aimé faire une société de pédés, ça aurait été très bien homousios. Au lieu d’appeler ça homosexualité on aurait appelé ça « des homo-usés » !

Elisabeth Olla : Sur cette affaire de passage du signifiant à la lettre ou de la lettre au signifiant, est-ce que du coup on pourrait dire quelque chose comme ça, à propos de l’objet petit a, que c’est lui qui sert de passeur ?

JPH : Evidemment, tout à fait ! La propriété de la lettre c’est de n’avoir aucun sens, bien que notre subjectivité essaie d’y inscrire quelque chose. Tout à l’heure vous m’avez demandé est-ce que la lettre a à voir avec le cri ? Non, non parce que c’est une lettre qui est brûlée sur notre cuir chevelu et que vous n’avez aucune chance de pouvoir lire vous-même.

– : Sinon dans la cure !

JPH : La cure ? L’analyste étant derrière vous, il aura peut-être une idée de la lettre !

:- C’est dans la cure que cette lettre sur le cuir chevelu va pouvoir se dire.

JPH : Non, vous ne pouvez dire que la brûlure ! Parce qu’elle brûle la lettre, je ne sais pas si vous avez remarqué cela : ça brûle les fesses, c’est clair. La lettre est hors sens, hors langage, elle est réelle ! Il ne faut pas s’imaginer qu’elle est gravée, c’est une mauvaise image que j’ai utilisée, elle n’est pas gravée pour être lisible. Si elle était lisible cette lettre, elle aurait du sens, mais elle n’est pas lisible. Un ami regretté était obsédé par la lettre lue, ce qui lui fermait toute possibilité pour comprendre quoi que ce soit à la lettre analytique, parce qu’il voulait à tout prix qu’elle soit lue, qu’elle passe par le corps, par la lecture, le geste de l’écriture. Il utilisait aussi ce qui se passait dans l’écriture chinoise où il faut faire un geste : l’écriture chinoise est un complexe de gestes. Ce qu’on apprend avant de véritablement apprendre à écrire, c’est à faire le geste de l’écriture, là ça passe par le corps. Sauf que ce n’est pas une lettre ce n’est pas ça la lettre. La lettre telle que l’apprend l’enfant, comme on apprenait à l’époque à faire une belle boucle avec une plume Sergent Major… quand vous consultez les écrits, au 6ème ou 7ème siècle, il y avait deux écritures, l’écriture simple et l’écriture impériale. Tous les édits, tous les textes légaux devaient être écrits en lettres impériales. En revanche vous, béotiens, vous n’aviez pas le droit d’écrire à vos amis en écriture impériale. Il y avait là quelque chose de tout à fait spécifique qui est du corps, qui n’a rien à voir avec la fonction de la lettre : la fonction de la lettre n’a pas de sens ! C’est l’absence de sens, l’abolition de tout sens, etc. ! Si sous voulez, cette absence de sens correspond à ce qui se passe dans la demande. La demande elle-même a du sens, mais ce qui va lui faire défaut, c’est-à-dire cet amour qui va manquer… mais l’amour ne manque pas, la mère elle donne de l’amour, mais il y aura un certain amour qui manquera dans cet amour qu’elle donne. Ceci je ne peux pas, je ne parviendrait aucunement à jamais le transcrire d’une façon signifiante, ça sera toujours une exigence absolue. Vous connaissez cette histoire de patient ou de patiente qui vit avec quelqu’un de l’autre sexe et qui lui demande de l’amour : l’autre, essaie comme il peut, il se casse la tête, mais ça ne va jamais bien, parce que cette exigence est une exigence non pas vaine – elle est tout à fait essentielle – mais c’est une exigence à laquelle aucune réponse amoureuse ne pourra être fournie, rien ne va pouvoir fournir le complément qui manque et le complément qui manque ne peut être transcrit dans aucune forme signifiante quelle qu’elle soit.

Marie-Pierre Bossy : Par rapport à cette fonction de la lettre, il me semble que quand on voit une page de mathématique, on voit quelque chose de la lettre dans son réel, c’est écrit, c’est pas lu, ça ne peut pas se lire, ça ne peut que s’articuler et ça a cette fonction d’être une case vide qui peut prendre n’importe quel sens, aussi. Il me semble que ça peut peut-être s’illustrer.

JPH : Oui, si vous prenez la lettre ?, vous pouvez imaginer tout ce que vous voulez dessus, d’abord elle ne vous répondra pas, c’est déjà un fait et d’autre part vous allez pouvoir vous en servir sans qu’elle ne révèle son sens. Chez l’être humain c’est pareil ! Lorsque Lacan parle des chaînes de Markov, la chaîne de Markov c’est un système qui tourne : à chaque tour il y a une lettre qui tombe, qui va faire défaut, un impossible qui surgit. Cet impossible se répète et fait un processus de répétition, mais c’est un impossible. Markov l’a montré comme une lettre qui choit, mais le dispositif est toujours au même endroit. Là vous avez, au sens mathématique, une lettre qui tombe sans que l’on sache ce qu’elle veut dire, une lettre impossible dans le dispositif. Dans la cure on sait que c’est le phallus, on lui a donné un nom, mais Lacan, au début de son enseignement le nommait bel et bien jusqu’au jour où il a présenté son nœud borroméen et l’a mis dans la corne entre Symbolique et Réel. C’est-à-dire qu’évidemment dans notre existence il a une fonction symbolique et qu’évidemment il a une fonction réelle. On voit bien le mal que se donne certaines femmes pour le présentifier et donc la difficulté à le réaliser, à réaliser la lettre.

Et puis, la fonction de la lettre, elle a aussi cette particularité extraordinaire de nous rendre idiot, stupide ! Je vous en donne un exemple, c’était il y a quinze jours au Colloque sur le don, il y avait trois cents personnes dans l’auditoire, au moins la moitié était psychanalystes ou supposés tels et puis, à la tribune, il y avait un monsieur que nous avions invité, Monsieur Godelier qui a écrit un livre tout à fait intéressant : L’énigme du don et puis il a écrit un autre pavé sur lequel il avait été inhibé et c’est grâce à l’écriture de l’énigme du don qu’il a pu terminer de l’écrire, mais il l’a publié en second : Métamorphoses de la parenté. Ce cher universitaire, anthropologue qui a passé des années chez les sauvages de Nouvelle Guinée, nous explique gentiment que baiser sa sœur ou se marier avec sa sœur ce n’est pas un problème, que c’est un truc qui a été mis en place par l’Eglise Chrétienne, que se marier entre frère et sœur n’avait jamais posé d’objection. Il faut savoir aussi qu’avant d’avancer ce genre de thèse il avait critiqué dans ses ouvrages le structuralisme de Lévi-Strauss, dont les structures élémentaires de parenté et la fonction symbolique qui anime ses différents  dispositifs. Donc, il a dit ça devant trois cents personnes dont cent cinquante analystes et rien ! Je me suis dis : ce n’est pas possible qu’il nous dise qu’on peut baiser sa sœur sans qu’il n’y ait un tout petit doigt qui se lève !

-: Vous avez vous-même levé le doigt ?

JPH : Non, je n’ai rien dit parce que j’étais la partie invitante, je n’avais pas à protester et je pense qu’il y avait des gens un peu chevronnés ! Vous voyez comme la lettre rend bête ! Il nous dit que la lettre, le phallus, a un pouvoir universel, que les liens de la parenté élémentaire comme les avait pris Lévi-Strauss n’a aucune espèce d’importance, qu’en plus de cela il fait fi d’une loi reconnue non pas par les analystes parce qu’ils dorment, mais par tous les anthropologues, à savoir le principe de l’exogamie. Il n’y a pas une seule peuplade qui ne respecte le principe d’exogamie. Il s’appuyait sur le fait que l’Eglise Chrétienne du temps romain a interdit le mariage des frères et sœurs ; c’est vrai qu’elle a reporté les principes d’interdit d’inceste jusqu’à la septième génération. Comme la mémoire des hommes ne pouvait pas aller, n’allait plus jusqu’à la septième génération, un siècle après, il y a un concile qui décide de ramener à quatre générations, simplement parce que la mémoire des hommes, au fur et à mesure que progresse la civilisation s’opacifie et c’est un phénomène que l’on observe dans l’enseignement. La mémoire, songez que Platon a écrit tous les dialogues de Socrate de mémoire ! Si vous êtes capables de retenir tout ça aujourd’hui, bravo ! A l’époque c’était commun, banal, ce n’était pas un exploit. Donc l’Eglise a réduit le nombre de générations à quatre pour l’interdit d’inceste parce que nos anciens perdaient la mémoire. Pourquoi l’Eglise a fait un tel ramdam autour du mariage entre frères et sœurs, entre générations, lignages etc. ? C’est sans doute pour des raisons politiques : il ne fallait pas que les chrétiens restent entre eux. C’est donc une des règles d’exogamie, c’est-à-dire qu’on accepte de se marier avec des gentils. Maintenant on n’en trouve plus des gentils, c’est une autre paire de manches, mais autrefois, c’était bien vu que quelqu’un se marie avec un gentil de façon à proliférer, comme disait le Seigneur.

Pourquoi une voix innocente ne s’est pas élevée aux propos de Godelier ? C’est parce que la lettre rend idiot, tout simplement, ne cherchez pas midi à quatorze heures ! La lettre collective, c’est quelque chose qui a rapport au phallus ! Donc, quand on nous dit : Le phallus, pas de problème, allez y, plus personne ne proteste. Voilà!