Un samedi avec Marika Bergès-Bounes et Sandrine Calmettes-Jean – 30 sept 17

Les 2 interventions ainsi que le débat ont été filmés ; cependant, pour des questions de confidentialité liée aux cas cliniques évoqués, nous ne pouvons mettre en ligne la vidéo. Elle est toutefois disponible sur demande motivée auprès de l’association ALI-Pce.

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Bernard Moullé : « Dans la hotte du père noël : l’injonction de parité »

 

L’injonction de parité peut se lire dans des assertions parentales qui se soutiennent de gommer toute disparité entre fille et garçon.

Ainsi d’un père( d’une petite fille) à qui je présente un jouet égaré et inconnu que je viens de trouver, en formulant cette hypothèse qu’il pourrait s’agir d’un jouet de fille, je reçois cette réponse : « parce qu’il y a des jouets de fille et des jouets de garçon ?!!! ».

Les jouets doivent maintenant être unisexes et ne doivent pas discriminer dans leur adresse filles et garçons.Il s’agit pour les parents de ne pas imposer à leurs enfants des repères qui pourraient, redoutent-ils, les formater selon leurs sexes.

Ces repères ne sont plus perçus que comme socioculturels, ne véhiculant que des prescriptions de rôles caricaturaux.

A Marseille, la première exposition temporaire de notre très réussi MUCEM, s’est appelée de façon très moderne : « Au bazar du genre ». « Au bazar du sexe », cela aurait pu être porteur mais aurait fait mauvais genre.

Une partie y est consacrée aux jouets et s’intitule sans ambiguïté : « Contre les jouets sexistes ». Le texte (intégral dans le catalogue de l’exposition) est signé par Florence Rochefort. Comme toute l’exposition il ne s’appuie que sur des données sociologiques et dans ce domaine les chercheurs sont surpris. Je cite Florence Rochefort : « L’univers du jouet résiste aux mutations dugenre…s’agit-il d’une résistance concertée ou d’une stratégie commerciale… ? »(1) Parents et enfants seraient d’un conformisme inexplicable selon les chercheurs pourtant très en avance. « Des enquêtes de terrain en milieu scolaire ont été menées et ont inspiré des expériences mises en place dès la maternelle et même dans des crèches pour tenter de changer les habitudes,notamment celles concernant l’offre des jouets. »(2)

Pourtant les mouvements homosexuels font tout ce qu’ils peuvent pour dénoncer les normes de genre. Ces jouets sexués induiraient une contrainte à l’hétérosexualité. Ils sont qualifiés de « sexistes ». Ce terme, d’abord employé pour désigner la discrimination à l’égard du sexe féminin prend un autre poids quand le concept de sexisme est assimilé à celui de racisme par ces mouvements, avec la portée juridique que cela implique. Verrons-nous bientôt la justice venir vérifier le choix des jouets dans la hotte du Père Noël ?

Pourtant ce qu’il choisit n’est pas sans effet sur les petits parlêtres qui ne font pas que reproduire des rôles qui seraient prescrits dans les jouets. Ils sont bien accessibles à la dimension du semblant inhérente au jeu.

Faisons l’hypothèse que ce que Florence Rochefort appelle « résistance » soit chez une mère et un père un savoir sur ce qu’ils peuvent donner à leurs enfants pour se repérer et construire leurs identités sexuelles.

La mère d’un jeune garçon qui jouait devant nous me confiait comment elle avait souffert quand elle était petite fille de n’avoir jamais reçu de ses parents aucune poupée qu’elle demandait, n’obtenant d’eux que des jeux de construction.Ils partageaient déjà les bonnes intentions antisexistes. Cela a- t- il à voir avec sa difficulté actuelle à se mirer en son enfant ? Qu’est-ce qui a manqué pour elle dans le fait de ne pouvoir être ainsi reconnue symboliquement comme fille par un père et une mère ? Qu’est-ce qui en a été marqué d’un interdit, quel message est passé dans ce choix sociologiquement correct ?

Les enfants disent ce qu’ils en pensent sans détour. Nous avons tous le souvenir de ces chagrins de filles ou de garçons qui manifestent que cet adulte s’est trompé d’adresse en ne les reconnaissant pas dans leur sexe par ce qui pour eux est le signifiant d’une différence.

 

Ce qui fait penser les enfants sont les questions fondamentales : d’où viennent les enfants, qu’est ce que la vie, qu’est ce que la mort ? Pour y répondre ils deviennent chercheurs et échafaudent des théories sexuelles qui sont typiques et constantes chez tous les enfants selon Freud(3).

La première théorie sexuelle infantile, celle du sexe unique( nous pourrions l’appeler celle du tout phallique), aboutit à l’échec inévitablement. Aucun lieu de recel n’est pensable.

Avec la seconde, la théorie cloacale, un grand pas est fait : c’est en mangeant quelque chose de «  spécial »(4) que les humains conçoivent un enfant. Une origine est concevable à partir d’une disparité qui s’avère fondamentale : il faut bien que ce soit d’ailleurs que vienne cette chose « spéciale » ou cette petite graine. Les contes de fées nous le confirment. La parthénogénèse n’est pas une théorie sexuelle infantile mais un fantasme d’adulte.

En grandissant, tout ceci étant passé dans les dessous, c’est ce qui constitue la différence entre fille et garçon qui anime les recherches des enfants.Cette différence est chantée, dansée, jouée dans les cours de récréation.

Par exemple voici un jeu qui occupe une de mes petites patientes âgée de 8 ans, qui ne sait comment y faire avec les garçons. Nous l’appellerons Ludivine.

C’est un jeu avec un élastique. Avec les doigts des deux mains les enfants forment une figure.

1 (deux triangles opposés par leurs sommets) « ça c’est une fille ». Ludivine me montre sur cette figure le bas de sa robe.

2 (un ovale) « ça c’est un garçon, ça c’est un homme ».

La surprise est qu’il y en a une troisième.

3 (le rond se retourne vers le bas et ressemble ainsi à un sexe masculin)

« ça c’est un homo, un homme et un homme, une boucle plus une boucle »

L’affaire est bouclée : voici comment les enfants se débrouillent avec la modernité.

 

La parité,les deux mêmes, nous amène un troisième.

Parce que les enfants ne doivent pas être limités par leur genre (ce sont mot à mot les termes employés) une crèche suédoise décide de bannir les pronoms masculin ( han :il ) et féminin(hon :elle ) et de les remplacer par un pronom neutre (hen ) qui n’existe pas dans la langue (5). C’est un journaliste lassé de décider entre les deux pronoms qui a créé ce néologisme.

A ne pas vouloir choisir entre « il » et «  elle », un troisième s’impose, celui de l’indécidé où tout est possible,où rien n’est perdu. L’indécidé qui relève d’un choix, se différencie de l’indécidable qui renvoie à la catégorie de l’impossible.

Ce père paritaire qui ouvre mon propos a tenu par la suite à m’informer de la toute dernière évolution de la législation allemande qui permet de déclarer à la naissance un enfant de sexe indéterminé sous une troisième rubrique: sexe neutre. Une organisation d’intersexués (OLL) en réponse aux réactions dans la presse a dénié qu’il s’agissait d’un troisième sexe.

A gommer toute disparité dans les repères proposés par les parents à leurs enfants, pour ne pas prescrire des rôles de genre, pour les laisser en fin de compte choisir celui qui leur convienne, ces enfants se trouvent seuls en charge de soutenir une disparité qui leur donne quelques repères symboliques pour construire leur sexualité.

Il semblerait qu’une conséquence de cette prescription de parité puisse être la promotion d’un troisième sexe qui serait le bon.

 

 

Bernard Moullé

 

 

 

 

Bibliographie

 

1. Rochefort F., Au bazar du genre, Textuel, 2013, p. 115

2. Ibid., p. 118

3. Freud S., Les théories sexuelles infantiles, La vie sexuelle, puf, 1989

4. Freud S., Trois essais sur la théorie de la sexualité, idées/Gallimard, p. 93

5. Hivert A.F., Libération, 20-3-2012

Mme Ghislaine Chagourin: « La disparité : à la charge de l’enfant ? »

 Ch Melman, rappelle souvent que c’est l’altérité qui est garante des places de chacun dans la sexuation. Places qui sont foncièrement disparates même si, comme il le dit, hommes et femmes sont à parité de devoir vis à vis de l’instance phallique. « Les deux sexes se trouvent à parité dans leur responsabilité à l’égard de l’instance phallique, même s’il y a entre ces deux sexes une disparité des charges et une disparité des places(…) cette disparité n’est que la représentation figurée d’une parité fondamentale1». C’est cette parité fondamentale qui engage qu’ils soient dans une altérité l’un par rapport à l’autre et non pas étrangers. Cette altérité ne peut être opérante que dans un discours structuré par une perte et qui ménage une place d’exception. J-P Lebrun, parle d’un effacement de l’altérité dans la structure langagière collective (altérité = ni étrangeté ni mêmeté, mais place Autre qu’occupent les femmes et un sexe par rapport à l’autre). Il ne s’agit pas d’être passéiste et de contester l’avancée sociale qui est visée par la revendication paritaire actuelle. Mais alors que jusqu’à récemment la parité était une revendication de droit – entre pairs non pas pareils mais ayant accès au même droit – elle sous tend actuellement les champs du social et du privé non sans conséquences pour les enfants. La parentalité est un effet de ce vœu de parité et renvoie à l’imaginaire d’une symétrie des places père/mère du côté du pareil, hors différence des sexes ce qui ne favorise pas l’accès à l’altérité. Cette parité père/mère vient dans le prolongement d’une exigence d’égalité homme/femme qui est elle même de plus en plus sous tendue par le concept de genre. Concept qui postule que le sexe biologique ne suffit pas à faire un homme ou une femme car les normes sociales y participent grandement. D’où l’idée d’intervenir juridiquement sur les normes sociales en étendant la parité aux champs du social et du privé. Tout cela débouche sur des pseudodiscours et des pseudosavoirs dont les parents se font les portes parole. Il faut dire que c’est compliqué pour les parents ou les éducateurs, les repères viennent à manquer ou à se dérober ou au contraire se démultiplient faisant valoir tout et le contraire de tout. Est-ce pour cela que les parents et les éducateurs ont du mal à donner aux enfants les signifiants nécessaires à la constitution de leur identité sexuelle en se référant à leur propres signifiants en tant qu’homme ou femme? Tout leur laisse penser qu’il existe un savoir pédagogique pour être un bon parent. Ainsi, il n’est pas rare que les parents arrivent en cabinet avec une demande de conseil éducatif ou avec un diagnostic posé à partir de ce qu’ils ont lu sur internet par exemple. Une autre de leurs difficultés semble être un gommage de la place de l’enfant au profit d’une parité parents/enfant sous tendue par le souci du respect des droits de l’enfant de plus en plus souvent à l’exclusion de toute figure d’autorité ou d’exception et au profit de la négociation.

Comme l’a déjà évoqué N Rizzo, notre titre recouvre l’idée que même si l’enfant baigne dans un pseudo discours paritaire, il ne manquera pas de poser les questions concernant sa sexuation et son accès au désir à travers ses actes et ses symptômes. Si personne ne les entend ou qu’aucune réponse consistante ne lui est donnée, symboliser cette disparité restera à sa charge hors transmission symbolique et il risque de rester arrimé à une version imaginaire de la différence des sexes. D’où la nécessité pour le clinicien, mais tout aussi bien pour les éducateurs, de mettre en œuvre leur subjectivité pour, selon une formule de J.M. Forget, offrir aux enfants l’autorité qu’ils tirent de leurs propres signifiants et de leur propre savoir inconscient à condition qu’ils s’inscrivent dans un discours qui respecte les lois du langage.

 Voici un premier très court exemple. Je viens chercher en salle d’attente une petite patiente de 10 ans accompagnée de son papa. Le papa lui dit « allez mademoiselle ! » il se reprend aussitôt et dit « non il ne faut pas dire mademoiselle », il hésite puis dit « Madame » et il fait suivre le Madame de son nom de famille. Bel exemple de détournement, de forçage de son savoir inconscient. Face à mon étonnement et celui de sa fille, il explique qu’il ne faut plus dire mademoiselle car on ne dit pas damoiseau pour un homme non marié et que c’est donc discriminant pour une fille non mariée de l’appeler ainsi (donc c’est un souci d’égalité paritaire homme/femme). Je lui fais remarquer que dire à sa fille Madame suivi de son nom de famille à lui ne convient pas non plus !Ce qui a mis au travail le père à qui je l’ai donné à entendre et a fait réagir sa fille qui elle l’a entendu d’emblée. Voilà un papa qui dans son souci d’égalitarisme et de bien faire vient à nommer sa fille comme sa femme sans même qu’il s’agisse d’un lapsus, si ce n’est pas « discriminant », c’est un tant soit peu « criminisant » sur le plan incestueux tout de même. Cela dit, comme beaucoup de femmes ne portent plus le même nom que le père de leurs enfants ou de leur mari, cela ne revêtira peut être plus la même dimension dans quelques temps. C’est en tout cas un peu compliqué pour cette petite fille car elle a à déchiffrer cette complexité et elle est aussi livrée à elle même pour beaucoup de décisions dans un gommage de sa place d’enfant. Certes à présent elle a une adresse et lors de la séance qui a suivi ce propos de son père, elle me dira qu’elle trouve que son papa et sa maman sont très gentils et respectueux de ses envies mais qu’ils lui font trop confiance pour certaines décisions qu’elle préférerait qu’ils prennent pour elle !!!

Autre exemple : Lors d’une séance, cet autre papa tout à fait moderne a affirmé de façon très convenue à sa fille que « les garçons et les filles c’est pareil » croyant me soutenir quand je me suis étonnée que sa fille de 7ans dise en le déplorant et avec véhémence que « c’est toujours les garçons qui gagnent ! ». Dans le cadre d’un transfert bien en place avec ce papa et sa fille Lilas, j’ai dit au papa, « Mais que lui dites vous Monsieur ! » et à Lilas « C’est vrai qu’il y a une règle grammaticale qui dit que le masculin l’emporte sur le féminin pour accorder l’adjectif mais tu sais il arrive aux garçons de perdre aussi et on ne gagne pas toujours à vouloir être un garçon quand on est une fille». Mon intervention a permis au père de se repositionner et d’être plus en accord avec son savoir qui est moins politiquement correct que ce qu’il s’est cru obligé de dire. Ce qui a permis à Lilas de lui énoncer : « j’aurais aimé être un garçon ». Tout étonné et enfin à son écoute, il lui a répondu quelque chose du style « mais moi je suis content que tu sois une fille ». Les parents de Lilas l’ont amenée en consultation car selon eux, Lilas se pose en victime de sa petite sœur de 2ans et de sa maman. Selon le père et la mère, elle fait cela exprès pour pouvoir se plaindre ce qui provoque les cris de la maman et du papa. Derrière ce qu’ils considèrent comme un comportement déviant, ils échouent à lire le questionnement difficile que traverse Lilas concernant justement son identité de fille qui actuellement oscille entre la position de victime (objet déchet) et celle de maîtresse d’école (position de savoir) à laquelle elle s’essaye vis à vis de ses petits cousins. Lors d’une séance, alors que je relatais à la mère ce qui s’était passé lors de la dernière séance avec le papa, celle ci a entendu autrement sa fille. Même si chaque fille doit trouver pour elle-même les réponses, à sa féminité, cela sera plus facile si ses parents consentent à ne pas stigmatiser le questionnement de leur fille comme un problème éducatif et l’écoutent chacun de leur place singulière et non pas dans un discours convenu et unisexe. Là où Lilas lit la disparité des places hystériquement, comme une injustice, ils répondent par l’imaginaire d’une justice paritairequi ne fait que renforcer son sentiment d’injustice et sa revendication.

Voilà encore cette autre maman qui veut avoir de bonnes relations avec sa fille de 12 ans que nous nommerons Fleur. Elle cultive une grande complicité et un grand copinage avec sa fille. Sous couvert de « copinage », qui est une forme de parité enfant /parent qui exclut toute place d’exception et gomme la place de l’enfant, elle lui donne sa guêpière noire très sexy devenue trop petite pour elle lui dit-elle. Par ailleurs et dans le même temps, elle lui reproche de se maquiller pour aller au collège. Cette très jeune fille vierge, qui ressemble déjà à une femme mais se sent encore une petite fille, s’étonne à juste titre de ce cadeau de la part de sa mère. Quand lors d’un entretien, Fleur signifie son étonnement et sa gêne à sa mère, celle-ci lui répond que le maquillage ça se voit alors que la guêpière non ! J’ai fait remarquer à la mère que la différence c’est que sa fille saurait qu’elle portait la guêpière de sa mère qui plus est. Contrairement à la mère, Fleur a bien perçu l’inconséquence de son discours et sa dimension sexuelle qui vient faire effraction de façon déplacée dans leur relation. Cette mère a sans doute voulu coller à un discours éducatif convenu sur la question du maquillage alors que dans le même temps elle ne rend plus lisible sa place de maman en se voulant la copine de sa fille et en lui offrant une guêpière. Ce qui fait flamber le symptôme hystérique chez cette jeune fille qui à 5 ans avait été hospitalisée quelques temps pour hypersomnie et anorexie et à qui on avait parlé d’un « syndrome de la belle au bois dormant » alors que, dit-elle, elle suçait à son insu les anxiolytiques que sa mère prenait à l’époque, là encore comme si ce qui est à la mère est à la fille aussi ce qui n’est pas sans conséquence !

Nous venons de voir en quoi la logique paritaire reprise par les parents vient laisser à la charge des enfants de symboliser la disparité structurelle des places sexuées. Pour finir, voici un cas qui semble en contradiction avec cela alors qu’il ne l’est pas. Les éducateurs connaissent bien ce genre de famille. Il s’agit d’une famille très matriarcale dite « monoparentale » par le social dont la configuration et le fonctionnement mettent pourtant en scène une disparité radicale puisque la place du père y est très détériorée et que la mère y occupe la place de l’autorité. C’est donc une configuration familiale très moderne qui met aussi à mal l’accès à la féminité et à l’altérité et donc à la disparité en la laissant à la charge des enfants. Remarquons qu’en désignant cette famille comme « monoparentale », le social vient renforcer les résistances à l’œuvre pour accéder à la sexuation. N. Hamad fait souvent remarquer, à juste titre, que la famille monoparentale n’existe pas sur un plan psychique sauf comme mythe originel où elle occulte d’ailleurs la différence des sexes. Elle n’existe qu’en tant qu’entité sociologique2. Il se trouve que j’ai eu l’opportunité d’écouter une famille où ce type de dispositif règne depuis 3 générations.

1ère génération : Mme N 53 ans

1er mari 2ème mari

 2ème génération : Fille 1 : Mme C 35 ans Fille 2 : Mariam 16ans

+ mari

3ème génération Fille 2 Fille 1 Nadia 13 ans

Cet ensemble de femmes fonctionne comme une seule famille. Les positions d’autorité sont clairement occupées par Mme N et Mme C. Elles sont toutes les 2 dans le désir légitime que leurs filles connaissent un meilleur sort qu’elles et cela se traduit par un vœu de réussite sociale pour elles qui s’inscrit tout à fait dans la modernité.

 Mme N, est une vraie mère courage qui a élevé seule ses 2 filles issues de 2 mariages différents. Ses 2 maris l’ont quittée la laissant sans ressources. Pour elle un homme n’est qu’un géniteur au point de dire qu’elle ne se remariera jamais car elle ne peut plus avoir d’enfants. Pour elle, il est clair que la féminité se réduit à la maternité et que le phallus (instance symbolique de la castration) n’est pas du côté des hommes, où il est réduit au pénis reproducteur, tant elle a une image dégradée des hommes, non sans raisons.

A la 2ème génération, avec Mme C, la féminité en tant que maternité s’est bien transmise, mais il existe un certain mépris des hommes qui entrave à sa féminité. Elle a bien eu 3 filles avec un homme mais qui est lui même orphelin et qui n’est plus à la maison par décision de justice car il buvait et était violent avec sa femme et ses filles. Là non plus il n’est pas porteur du phallus, tout au plus est-il un géniteur. Mme C fait un travail très dur et peu rémunéré, elle élève ses 3 filles de façon très autoritaire tout en déléguant beaucoup de responsabilités à l’aînée. Mme C, comme sa mère, attend du droit de lui rendre justice. Leur revendication sonne bien sûr comme celle d’une plus grande égalité homme/femme.

La petite sœur de Mme C, Mariam, a 16ans. Elle a longtemps récusé son père qu’elle a très peu connu. A ce jour, elle refuse toujours de parler de lui. Elle est devenue une très jolie jeune fille toutefois capable de devenir très agressive quand il s’agit de se défendre ou de défendre ses nièces. Elle est farouchement dédiée à ses études puisqu’elle souhaite plus tard faire un métier reconnu socialement. De façon très moderne, sa position de jeune femme, elle l’envisage à travers la réussite sociale par le travail et l’autonomie financière, ce qui est bien légitime, mais la sexualité est tenue très à l’écart ainsi que la nécessité d’un homme dans sa vie sauf peut-être comme géniteur mais pas sûr car avec la science…. La place qu’elle brigue dans l’espace public n’est pas éloignée de celle que brigue un homme et il est clair que pour elle un homme est avant tout un étranger dont elle n’a pas à provoquer ou à entretenir le désir car elle n’a pas à se tenir en position d’altérité vis-à-vis de lui. La question reste ouverte du type de relation qu’elle pourra établir ou pas avec un homme.

Enfin, au niveau de la 3ème génération, il y a Nadia 13 ans. Sa mère lui interdit toute fréquentation notamment de filles qui pourraient l’inciter à se maquiller, s’habiller de façon trop délurée ou à fumer ; ce faisant, elle lui désigne tout de même ce qu’elle doit désirer comme insignes de féminité. Elle a été une enfant très inhibée et mutique mais aujourd’hui, elle s’ouvre à l’autre et réussit à établir des amitiés avec des petites camarades « sérieuses » selon les critères de sa maman. Le travail sur sa féminité n’est pas simple pour elle et j’ai parfois pensé que la question était forclose mais des événements récents me font penser qu’elle s’y essaye enfin. Sans doute que l’adresse à un tiers qui vient par sa parole soutenir l’ouverture de ce questionnement n’y est pas pour rien. Mais c’est sous une forme qui n’est pas sans faire problème puisque par exemple, elle considère comme son petit copain celui qui lui offre des objets très onéreux alors qu’elle ne le connaît pas. Son discours à ce sujet n’est pas sans faire penser à une modalité de relation homme/femme en pleine expansion et qui est régie par les lois du marché. C’est au plus offrant !

 On entend dans la clinique avec les enfants à quel point la mise en place de l’altérité est devenue compliquée dans notre société régie par les discours capitaliste technoscientifique et paritaire. La symbolisation de la disparité des places inhérente à la différence des sexes reste de plus en plus à leur charge. Quelle place cela ménage pour les futurs hommes et femmes de notre société ? Car si ce qui permet à l’enfant de se construire comme sujet désirant c’est le repérage de l’inscription phallique de ses parents quelque soit la configuration familiale – par exemple dans des familles ordinaires, la mise à l’épreuve des difficultés d’entente entre son père et sa mère en tant qu’homme et femme – en ce que l’objet de leur désir est différent, qu’est ce qu’il en est lorsque l’enfant ne peut plus en faire l’expérience? Nous ne pouvons que nous joindre à Ch. Melman quand il dit que beaucoup de jeunes femmes font passer leur accomplissement social et professionnel avant le destin singulier et conjugal et qu’elles ont beaucoup de mal à s’engager dans une vie privée qui serait infériorisante par rapport à leur réussite. Par ailleurs, il note que beaucoup de jeunes hommes mercantilisent leurs relations sexuelles pour ne pas subir le coût psychologique, matériel, d’entretenir un ménage. Avec la guerre des sexes qui flambe à travers l’exigence d’égalité homme/femme, Ch. Melman pose la question dérangeante mais qui est la question de nombreuses femmes en analyse: les femmes se retrouvent dans l’espace public mais est-ce au titre de femmes ? Car peuvent -elles y figurer autrement qu’en tant que mères ou en tant qu’hommes ? Et n’est-ce pas au prix d’une désexualisation ? Il remarque aussi cette difficulté pour les jeunes filles << à faire que la légitimité de leur présence dans l’espace public ne soit pas confondue avec ce que serait une attitude provocatrice et une invitation >>3. Il note que les conjugos en arrivent à relever <<d’association, de copinage associé : on partage les frais, les charges, les tâches….. >>4 avec comme effet une désacralisation de la relation sexuelle et bascule dans le registre de l’échange de façon pragmatique et positivée.

1 Ch. Melman, Entre parité et différence dans la relation homme-femme, conférence du 06/04/2013 à Sainte Tulle, Site ALI

2 Nazir Hamad, Adoption de parenté : questions actuelles – Erès 2007

3 Ch. Melman, Entre parité et différence dans la relation homme-femme, conférence prononcée à Sainte Tulle le 6 avril 2013, site de l’ALI

4 Ch. Melman, Une culotte pour deux. L’idéal de la parité dans le monde industriel, conférence prononcée le 14 mai 2008 à la Maison de l’Amérique Latine, site ALI

Mme Nathalie Rizzo: « La disparité à la charge de l’enfant »

Nous voudrions mes collegues et moi meme remercier Elisabeth La Selve d’avoir sollicité le département de psychanalyse de l’enfant et de l’adolescent pour participer à ces journées parce que sa proposition nous a invité à nous mettre au travail et à nous essayer à une lecture de la clinique articulée à cette question.

Nous avons pris le parti de venir témoigner de ce que nous nous pouvions repérer des effets et des conséquences structurelles que peut avoir le discours actuel paritaire au niveau de la famille qui y adhère, au niveau de son organisation intime, de la place de chacun en son sein et des enfants que nous recevons.

Notre question a été celle-ci : comment s’organise ce que nous avons appelé une disparité qui nous semble structurelle du fait d’être des sujets parlants, dans les situations ou le discours paritaire n’est pas sans effet ?

Que les parents se positionnent ou pas dans une parité, l’enfant en tant que petit parletre n’aura de cessede venir questionner sa place, celle de ses parents et la question de la différence des sexes. Nous en avons un témoignage dans la clinique et notamment avec les enfants qui présentent des troubles du comportement, hyperactivité..

Jm Forget nous rappelle dans un texte « un pour tous, tous pour un sans exception.. » que « la rigueur du langage peut nous permettre de tenir compte de la perte inhérente à notre statut de sujets parlants et peut nous rappeler que le lien sexuel est l’instrument qui permet au sein de la famille, de transmettre entre générations ce qui est le propre de notre humanité. »

Dans les situations d’une adhésion au discours paritaire, le sexuel organise t’il tj les lois du langage ? et alors qu’en est il pour l’enfant ?

Pour cheminer sur cette question, nous allons parler de familles plutôt « classiques » et pour ma part, composées d’un père et d’une mère qui vivent ensemble et on verra que ce « vivre ensemble » peut se révéler sous des formes quelque fois paradoxales, et de leur enfant pour qui ou « à cause de qui » la consultation est demandée et je m’appuierai aussi sur quelques remarques très banales concernant le milieu de la toute petite enfance.

Il nous a semblé possible de poser que les effets et conséquences structurelles du discours paritaire que peuvent tenir les parents sont de venir révéler, accentuer voire justifier ce qui est à l’oeuvre au niveau du lien dans la famille et qui concerne l’économie du désir et la fragilité de la référence à la fonction paternelle.

Bien sûr, pas question d’être nostalgique d’un temps d’avant ou la famille était organisée sous l’ autorité du père, avec une répartition inégale des charges et des devoirs, les mères s’occupant des enfants puis de leur travail et les pères de leur travail… c’est ainsi que se présentaient les familles dans le milieu de la petite enfance, je parle des crèches, qui étaient un milieu essentiellement féminin, on y croisait il y a encore quelques années essentiellement des professionnelles (et c’est encore le cas) et des femmes devenues mères, des hommes devenus pères nous en croisions très très peu.

Aujourd’hui et c’est sans conteste un progrès, les pères sont beaucoup plus présents dans le vécu et la prise en charge de leur bébé et nourrisson à la crèche et concernés, et ils se chargent au coté de la mère ou « comme » la mère, et c’est peut être cela qui différencie un positionnement égalitaire dans un cas et paritaire dans l’autre, des soins, des accompagnements, des traitements…qui sont le quotidien de la vie de bébé à la crèche.

Quand il s’agit d’un positionnement égalitaire, le père et la mère sont engagés en tant que homme et femme dans un pacte symbolique, c’est-à-dire dans des relations ou il y aurait une place pour la question du désir dont chacun peut être animé. Rappelons que c’est lorsque ce désir est articulé au sexuel que dans des situations ordinaires, un homme et une femme deviendront un père et une mère avec un enfant. A partir de cette référence au sexuel, l’enfant viendra interroger ce qu’il en est de la question du manque du fait d’être un être parlant ; s’il peut repérer la nature sexuelle de ce manque il pourra se constituer pour lui-même son fantasme qui va en retour lui désigner une place sexuée.

Mais qu’en est il lorsque le discours est ramené du coté non plus de l’égalité mais de la parité ? Qu’en est il lorsque la question du sexuel est élidée au profit d’un positionnement imaginaire du coté du « même » ? l’enfant est alors est confronté à un manque hors sexualité.

On a affaire à des relations de type « co », « copinage » ou «  coparentalité ».

Par exemple, en crèche les professionnels sont de plus en plus embarrassés pour designer l’autre parent au parent présent quand ils doivent le faire. Et s’ils se risquent à un « votre femme, votre mari a dit que.. etc » qui était tt à fait accepté il y a encore quelques temps voire bienvenu, aujourd’hui il est très fréquent que le parent rectifie, avec plus ou moins d’agressivité, « c’est mon copain, c’est pas mon mari.. » et inversement..

Nous en arrivons à ne plus parler que de « parent », « le père de votre enfant, la mère de votre enfant »..ce qui élude, il me semble, la dimension du couple que forment les parents et de la sexualité, pour en rester prudemment à une dimension de parentalité.

A la crèche nous recevons donc des « parents » engagés dans leur « parentalité » et quand ils sont séparés dans leur « coparentalité » ; distribution paritaire des charges, des soins, des contraintes, tout cela est géré dans un gommage de la position sexuée de chacun.

La parentalité à quelques lettres de moins pres donne «  parité ». c’est à la mode et même source de subvention pour les crèches qui proposent des projets d’accompagnement à la parentalité. Elle renvoie à un engagement de type contractuel des parents. L’autorité parentale est conjointement exercée même en cas de séparation des parents qui se retrouvent engagés dans une coparentalité ou il ne devrait pas y avoir de heurt…

C’est sans doute ce qui se passe pour Mateo, un petit garçon de moins de 6 ans qui a amené ses parents en consultation puisque à notre deuxième rencontre alors que je le reçois seul il me dira « tu as compris, moi je vais très bien. Mais alors « papamaman » ne va pas bien ! » je relèverai d’emblée ce « papamaman » qui se présente en un seul bloc comme un tout indifférencié et d’ailleurs Mateo le conjugue au singulier alors qu’il sait très bien accorder les verbes puisqu’il parle comme un adulte. Devant mon étonnement il dira « je dis exprès comme ça « papamaman » parce que papa et maman, ils font «  tout ensemble ». c’est « ce tout ensemble » que Mateo essayera de débrouiller, question d’autant plus compliquée car ses parents se présentent comme séparés. Ils le précisent d’emblée, avant même d’en venir à ce qui a motivé leur démarche. Ce « on est séparé » sera dit par la mère puis le père qui répète en écholalie pourrait on dire ce qu’elle dit. Ce « on » est d’ailleurs permanent dans leur discours, et il faudra un grand moment avant que chacun puissent y mettre un peu de « je ».

Si les parents ont fait cette demande de consultation pour Mateo c’est parce qu’ils n’arrivent plus à gérer leur fils, celui-ci s’oppose à tout, et au besoin hurle, casse tout dans sa chambre quand ils l’y punissent, « on ne le maitrise plus » diront la mère puis le père. Il dort toutes les nuits avec ses parents, il a encore la couche la nuit, mange que ce qu’il veut, refuse d’aller à l’école certain matin, refuse de s’habiller….enfin la liste est infinie.

Alors que je m’étonne que Mateo puisse dormir dans le lit de ses parents puisqu’ils sont séparés, ceux ci expliquent qu’ils sont séparés  mais cependant vivent pour le moment encore « ensemble » sous le même toit pour des questions « d’organisation » qui se révéleront être une impossibilité pour chacun des parents de ne pas être avec Mateo.

C’est à ce moment là que je vais entendre pour la première fois Mateo, qui s’arrêtant de jouer, se campera devant moi, me regardant fixement et dira « c’est nul hein ? » sans pouvoir ensuite préciser ce qui est nul. Est-ce donc que ça s’annule le « séparer » et le « ensemble » faisant au final du rien, ni séparé ni ensemble…les parents dorment dans le même lit mais insistent sur le fait qu’il y a séparation…il y a de quoi peut être perdre le fil ou le compte…c’est d’ailleurs en mathématiques à l’école que ça ne se passe pas bien du tout, et les parents s’en inquiètent alors que Mateo est d’une vivacité et intelligence manifeste. Mais comment compter quand tout et son contraire est possible ? comment ordonner les choses faire du plus et du moins ? ainsi échoue t’il alors qu’il sait très bien compter par ailleurs. « jusqu’à 100 ! » qui est peut être à entendre « sans » me confiera t’il lors d’une séance alors que les parents catastrophés ont amené ses « résultats » scolaires et s’inquiètent des échecs en math, c’est-à-dire des exercices de logique ou il s’agit d’ajouter et enlever. Mais peut être que de la perte il ne peut pas y en avoir.

Jm Forget écrit dans son texte « un pour tous… » que quand « un homme et une femme sont solidaires dans la recherche commune de satisfaction d’un objet positivé dont la consistance serait accessible par une appropriation, l’objet du désir perd sa particularité d’être insaisissable ».

Ils ont alors un fonctionnement de groupe ou les membres sont identiques, sans différence. A ce moment là, c’est la référence de chaque membre à la castration symbolique ou à l’assise qui assure son identité qui est abandonnée et exclue.

Jm Forget parle alors de discours sans contradiction ou tout et son contraire peut se dire. Ce discours est organisé autour d’un objet positivé qui perd donc son caractère d’etre insaisissable, il n’est plus organisé par la perte que les marques symboliques viendraient borner.

N’est ce pas ce qui se présente pour Mateo avec ce « papamaman » ?

Le discours des parents est une suite de propos sans restriction de jouissance. Chacun entend profiter de Mateo à part égale.. « en s’organisant comme ça, on profite de lui » me diront ils l’un et l’autre, ce « profite » étant sans doute à entendre du coté du profit qu’ils peuvent en tirer.

S’ils jouissent de leur enfant, pour Mateo il ne peut y avoir de restriction de jouissance non plus. Ainsi expliquent ils un jour les difficultés qu’ils ont avec Mateo lorsque celui-ci va le weekend chez un petit camarade.tout est autorisé chez cet enfant, ils font ce ils veulent, il n’y a pas d’interdits, et quand il revient à la maison il est dans une excitation qu’ils ne peuvent pas gérer. Cependant Mateo y va chaque weekend. Lorsque je leur demande  pourquoi ils acceptent qu’il y aille puisque manifestement ce n’est pas intéressant pour leur fils, « c’est parce que ça lui fait plaisir ».

Ce « parce que ça lui fait plaisir », justifie tout. Cet impératif de jouissance est tel que aucun des deux parents n’avaient pensé qu’ils pouvaient décider que Mateo n’irait plus chez ce camarade et ce d’autant plus que Mateo n’est pas demandeur d’ y aller.

Pour ces parents pas de conflit entre eux mais du coup peut être sont ils dans l’impossibilité du fait de cet abandon de la référence à la castration symbolique d’exercer une position d’autorité à l’égard de leur fils.

Ils ne savent pas comment intervenir quand Mateo refuse de faire quelque chose ou quand il fait une crise mais ne sont jamais en désaccord. Ils sont impuissants l’un comme l’autre.

Au cours du travail, ils passeront d’un « on ne peut rien faire » à se questionner sur ce que chacun pourrait faire introduisant un peu de différenciation. Mais alors le père est rattrapé par cette question qui est d’où peut il s’autoriser pour poser une limite et occuper une position d’autorité et quand il se l’autorise c’est dans le registre imaginaire que cela se déploie, du coté d’un autoritarisme très exagéré ou il traque Mateo dans les moindres détails.

La mère elle continuera à déplier les choses du coté du « faire plaisir ».

Si Mateo est au centre de la préoccupation de ses parents, il n’est pas sûr pour autant que leur discours lui ménage une place de sujet. Car les parents se présentent chacun du coté d’un « tout » tel un Autre complet qui ne lui ménage pas de lieu.

Reste à Mateo en l’absence d’un lieu d’où il peut se faire entendre, l’agitation et les crises . Depuis que je le reçois et que je reçois ses parents, il y tient beaucoup, Mateo s’est beaucoup calmé et accepte d’écouter son père et sa mère. Il sait qu’il ne commande pas, qu’il n’a pas à assurer cette charge. Il fatigue beaucoup ses parents car il s’est mis à poser des « tonnes de question ».

Du coté de Mr et MMe, ils envisagent depuis peu de prendre chacun un appartement mais reste dans le calcul de comment ils vont se « partager Mateo » je les cite. Ce « partage » reste leur question et donne à entendre ce fonctionnement sans perte possible, autour d’un objet partageable qui s’articule avec ce que le discours paritaire véhicule. Ils sont très au fait de la loi sur l’autorité parentale, la question de la garde alternée, et ils justifient leur décision en y faisant référence et en s’autorisant de ce que la loi prescrit dans l’intêret de l’enfant.

Le discours paritaire ne vient il pas pour cette famille légitimer leur recherche commune de satisfaction autour de cet objet que Mateo incarne ?

Voici une autre vignette clinique :J’ai reçu Pauline il y a 3 ans. la mère m’a appelé il y a peu, car elle souhaite venir parler « en tant que parent » précise et insiste t’elle. C’est aussi en tant que parents mais au pluriel cette fois que cette femme et son compagnon s’étaient présentés lorsque j’avais reçu leur fille pour des problèmes d’agressivité à leur endroit, « alors que tout allait si bien entre eux » c’est-à-dire entre eux 3.. La naissance de Pauline était l’aboutissement d’un projet commun qui les avait réunis « celui de devenir  parents ». ils avaient réalisé leur projet qui se passait si bien, c’est-à-dire qu’ils s’occupaient de Pauline « ensemble » ou « pareil », quand l’un des deux était absent l’autre était là.. on pourrait dire que c’était l’un et l’autre pareil ou bien, l’un ou l’autre puisque c’est pareil, comme s’ils étaient interchangeables, peut être dans un abandon de leur subjectivité au profit d’une position paritaire.

L’exercice de l’autorité se dépliait sur le même mode. Ils s’essayaient à l’exercer de façon « équivalente », prenaient les décisions en « concertation et en bonne intelligence  et en commun » je les cite, incluant Pauline dans cette communauté. Mais depuis peu ils se disputaient beaucoup avec Pauline qui ne coopérait plus et les parents s’étaient trouvés tout à fait démunis.

Pauline du haut de ces 4 ans semblait occuper une place de partenaire de ses de ses parents, sans distinction ne serait ce que de génération ; elle parlait d’ailleurs comme une adulte et les parents acceptaient dans le cadre de ce « tout va si bien » de répondre de leur décisions devant leur fille.

Au cours du travail qui a pu se faire pour cette famille, il s’est agit pour le père et la mère de lâcher ce « c est pareil » pour se repositionner en tant que sujet pris dans le langage et la parole et en tant que sujet occupant des positions sexuées distinctes.

Peut-on penser que c’est Pauline qui est venue le leur rappeler en s’opposant et en venant mettre du ratage dans leur idylle à 3?

Quoi qu’il en soit, c’est la mise en route d’un second bébé, qui est venue réintroduire du sexuel et du désir, puisque ce bébé a été conçu en dehors de tout projet parental. Cet évènement avait permis aussi que Pauline trouve une place de fille ainée de la famille, de future grande sœur du bébé à venir. Les choses s’étaient donc organisées, ordonnées mais sans doute pas sans difficulté puisque lorsque cette femme est venue parler d’elle « en tant que parent », c’est surtout d’un lien « ravageant » avec sa fille dont il a été question.

Pour conclure cette première partie, jp Lebrun (dans les paradoxes de la parentalité), rappelle que ce que fait disparaître la parentalité c’est la dissymétrie qu’implique notre dette au langage. Elle propose la possibilité d’une entente parfaite entre « des parents ». elle permet d’éviter la rencontre avec le réel c’est-à-dire une part irréductible, un manque, qui ne peut se régler par quelque contrat que ce soit.. est ce cette tentative là qui était à l’œuvre pour ces deux familles ? pour Pauline, du sexuel est venu réordonner le manque, en ce qui concerne Mateo et ses parents il semblerait que ce ne soit pas « si simple ».

Reste au clinicien la rigueur de son engagement dans la parole, sa prise en compte de la perte inhérente du fait de parler ; c’est sans doute de cette position là que quelque chose peut se mettre au travail pour ces familles si modernes.

De quelques difficultés rencontrées dans la clinique avec les adolescents par Ghislaine Chagourin

Préambule :

 

Cet enseignement s’inscrit dans le département de psychanalyse de l’enfant et de l’adolescent de l’ALI-Provence qui est une école régionale de l’Association lacanienne internationale. Ce département a été tout récemment créé en vue de fédérer et de coordonner l’ensemble de ses séminaires d’enseignement autour de la clinique avec les enfants et les adolescents. Et ce afin de favoriser des échanges au niveau régional ou national (avec l’EPEP notamment) pour toutes celles et ceux intéressés par ces questions quelles que soient leurs pratiques auprès des enfants ou des adolescents. Vous trouverez le détail des enseignements proposés par le département sur le site de l’ALI-Provence.

 

Quel sera le fil conducteur de ce séminaire ? Plusieurs d’entre vous m’ont fait savoir leur souhait de participer à un séminaire théorico-clinique concernant les particularités et les difficultés rencontrées dans leurs diverses pratiques auprès des adolescents en institutions ou en cabinet. On va donc tenter de faire fonctionner ce séminaire comme un lieu d’enseignement psychanalytique où peuvent s’éclairer, à partir de la théorie psychanalytique, ces difficultés cliniques. Afin d’éviter un glissement vers la supervision, je propose de ne pas partir d’une présentation de cas faite par moi-même ou par l’un d’entre vous comme je l’avais plus ou moins laissé entendre dans l’argument de présentation de l’enseignement. Je pense mieux répondre à votre demande et éviter l’écueil d’une supervision « sauvage », tout en conservant la dimension clinique, en abordant le travail par quelques grandes questions concernant les adolescents et quelques repère pour une écoute analytique avec eux. Chacun pourra alors amener des vignettes cliniques, voire des cas, autour des thèmes et des questions abordés.

 

Pour ma part, sur le plan clinique, je m’en référerai à la clinique qui est la mienne, celle que je rencontre en cabinet d’une part où je pratique des cures analytiques et surtout celle que je rencontre aux urgences pédiatriques de la Timone d’autre part. Un mot sur les urgences pédiatriques : il s’agit d’un service d’urgences médico-chirurgicales pour les enfants de 0 à 15 ans 3 mois, théoriquement, depuis peu, les urgences doivent aussi pouvoir accueillir des adolescents plus âgés (jusqu’à 18 ans) quand il n’est pas souhaitable que leur prise en charge se fasse par les urgences adultes ou par la psychiatrie (TS notamment).

 

 

 

Si les urgences pédiatriques n’ont pas pour vocation d’être un lieu d’adresse psychiatrique, psychologique ou psychanalytique on note que depuis 10 ans déjà – je n’y suis pas pour rien – une équipe de pédopsychiatrie de liaison peut être sollicitée par les pédiatres. Son rôle est d’indiquer un éventuel traitement et la nécessité ou non d’une hospitalisation en service pédiatrique ou autre puis d’organiser un suivi post hospitalisation ou post urgences. J’y ai pour  ma part créé une activité de consultations post urgences où j’assure des entretiens ponctuels ou des suivis pour les patients passés par les urgences et adressés par les pédiatres ou les internes, je suis aussi sollicitée pour des entretiens dans le cadre de l’urgence de la même façon que les pédopsychiatres sauf pour la partie traitement médicamenteux bien sûr. Les urgences sont donc un lieu de clinique de l’adolescent un  peu particulier car l’adresse initiale, qui est souvent celle des parents ou du social, s’y fait avant tout à la médecine et à la chirurgie et à moindre niveau à la pédopsychiatrie et à la psychologie, encore moins à la psychanalyse.

 

Pourtant, les urgences donnent un vaste aperçu de la psychopathologique adolescente car elles reçoivent les ados présentant divers signes ou symptômes engageant leur corps, relevant de la médecine ou de la chirurgie – ou ni l’un, ni l’autre – mais n’étant jamais sans lien avec le psychisme. Ainsi, un  part importante de ma consultation, concerne des ados ou préados, souvent des filles, mais pas seulement, venus aux urgences pour une crise de spasmophilie ou d’angoisse, pour un malaise  hypoglycémique ou une atteinte fonctionnelle sans lésion ou pathologie organique ou se plaignant de douleurs diverses non fondées sur le plan médical ou encore ayant été blessés ou choqués suite à de la violence agie ou subie. Les entretiens menés dans le cadre de l’urgence concernent des plaintes initiales plus variées : TS, conflits familiaux, violence, fugue, intoxication alcoolique, dépression, addiction à l’ordinateur, délire, inhibition etc. On note toutefois la constance de l’engagement du corps et la fréquence des mises en acte que nous aurons l’occasion de spécifier notamment avec les travaux de J.M. Forget. Mais d’ores et déjà je peux dire que cliniquement, ce sont autant de manifestations qui marquent, comme le dit J.M. Forget, « le désarroi d’un sujet en mal de reconnaissance » [1]et que ce n’est jamais un hasard si ça passe par le corps. Ce qui m’amène à me demander si l’enjeu de la clinique avec les adolescents n’est pas sous tendu par ce qui sous tend l’enjeu de la pratique psychanalytique à savoir rendre possible que du sujet advienne ! Toute la question étant de savoir pourquoi cette subjectivation semble si problématique  et de repérer quelles sont les conditions pour que cela cesse de passer par le corps et puisse passer par le transfert?

 

Sur le plan pratique, je vais vous laisser la parole pour exprimer les difficultés  que vous même rencontrez avec les adolescents mais avant je vais vous préciser un peu plus ce qui me fait personnellement question dans la clinique avec les adolescents :

 

1erécueil : celui du contexte de société dans lequel nous vivons. Quels sont les liens entre les symptômes des adolescents et les discours qui organisent la société néo-libérale d’aujourd’hui ? En d’autres termes comment prendre cette dimension collective en compte sans réduire le symptôme de l’ado à un comportement ou à un mimétisme et sans aller dans le sens d’une désubjectivation de type : « elle est devenue anorexique parce que les magazines donnent à voir des mannequins squelettiques » ? Ou encore, « il est violent à force de voir de la violence à la TV » ? Comment sortir de ces relations simplistes de cause à effet sans nier le lien ? C’est là qu’une pratique aux urgences n’est pas inintéressante car ce qui fait « urgence » pour les adolescents ou pour leurs parents semble être révélateur de ce qui sous tend le malaise de la société dans laquelle vivent les adolescents et où ils tentent de s’inscrire: corps souffrant et sans sujet, consommations anarchiques et excessives de produits, violences diverses faites à soi même ou à l’autre, dépression, …. entre autres.

 

2ème écueil: celui que représente les parents ou les éducateurs ! Faut-il les prendre en compte dans la prise en charge et si oui, comment et pourquoi ? Il m’arrive assez fréquemment de me dire que ce n’est pas tant l’adolescent qui devrait s’engager dans un travail mais plutôt sa mère et/ou son père, ou encore l’institution à laquelle il a été confié.  Et….ce n’est pas sans effet quand cela se produit !

 

3ème écueil: celui du transfert. Est-il toujours possible et à quelles conditions ? De quels outils dispose t-on pour mener la cure ? Comment ne pas tomber dans le social ou l’éducatif ou au contraire comment s’y tenir sans compromettre la subjectivation ?

 

Afin d’élaborer sur le plan théorique, nous nous référerons bien sûr à Freud et à Lacan et à leurs successeurs comme Ch. Melman, J.M. Forget, J.J. Rassial, J. Bergès et G. Balbo et quelques autres. En appui sur la clinique et en analysant la structure des ouvrages écrits par ces psychanalystes, je vous propose d’aborder quelques grandes questions cliniques et quelques outils théoriques au fil de ces 4 séances que j’ai découpées ainsi.

 

 

 

 

–          La récente notion d’adolescence et son lien au contexte social actuel, avec comme outils , la NEP (et la construction du lien social (prévalence du narcissisme et sa fragilité ?).

 

–          la question du corps et de la sexualité avec comme outils, le stade du miroir, le NDP, la question du féminin, la construction de la subjectivité.

 

–          La question des mises en acte de l’adolescent : inhibition, opposition, acting out, symptôme out, passage à l’acte, l’angoisse, la dépression. Avec comme outil la distinction entre perversion et perversités. Ce qui s’en déduit des modalités d’écoute des adolescents et de leurs parents avec la question du transfert et de la direction de la cure.

 

–          La question de l’addiction, de l’anorexie et de la délinquance avec comme outils, le rapport à l’Autre, à l’autre, à l’objet à la jouissance.

 

A vous de parler ! Quelles sont les difficultés que vous rencontrez et qui voudrait s’engager pour apporter une ou plusieurs vignettes cliniques selon chacun des thèmes proposés ?

 

L’enjeu psychique de l’adolescence

 

L’adolescence est avant tout à prendre au sérieux pour ce qu’il s’y  joue au niveau du psychisme. Dans un registre très réducteur et néantisant, on entend souvent dire « il fait sa crise », « c’est de son âge ! »  ou « il faut que jeunesse se passe » ce qui témoigne d’une profonde méconnaissance des enjeux psychiques de l’adolescence. On peut en donner quelques définitions qui se rejoignent desquelles je partirais:

 

J.M. Forget : « l’adolescence (…) est un temps où le sujet est contraint à articuler la sexualité envahissante de sa puberté à ce qui sert d’assise à sa subjectivité. (…) C’est un temps de mise en jeu de sa subjectivité »[2].

C. Tyszler : “ L’adolescence est un temps logique, où vont se déployer les différentes modalités mises en jeu dans le nom du père. (..) L’adolescence vise à remobiliser la métaphore paternelle ”[3].

Ch. Melman : “Maturité sexuelle frappée d’incapacité sociale, voilà qui pourrait définir l’âge de l’adolescence ou du moins ce que nous appelons ainsi ” [4].

 

Adolescence, société et  lien social:

 

Beaucoup d’auteurs psychanalystes s’accordent à dire que l’adolescence est un temps de passage, une sortie de l’enfance, dont les caractéristiques sont en lien avec l’évolution de notre culture. C’est un phénomène récent, un fait de société, qui est apparu au milieu du 19ème siècle[5] avec le déclin de l’autorité paternelle et de la transmission patrimoniale puis la généralisation de la scolarisation avec la révolution industrielle. Aujourd’hui du fait du développement explosif de la science et de l’économie libérale de marché c’est un phénomène qui se modifie, nous y reviendrons avec la NEP et Ch. Melman. Mais ce qui s’est passé à partir du 19ème siècle fait que contrairement à ce qui se passait avant, la maturité sexuelle ne coïncide plus avec la responsabilité, l’autonomie et le statut d’adulte. L’adolescence c’est l’écart entre les deux. J.M. Forget dit même que « c’est la société qui crée l’adolescence du sujet pubère »[6], ou encore : « l’adolescence est un effet de la société, et du frein de celle-ci à ce que le sujet ait un libre accès à sa sexualité »[7]Il me semble qu’il faut entendre que si c’est la société qui fait l’adolescence cela ne veut pas dire que c’est une maladie même si on constate souvent que les symptômes des ados sont aussi ceux de la société : rapport à l’image, à l’argent, à l’objet, à l’autre, au corps, au sexe etc. Par ailleurs il ne faut pas confondre « libre accès à la sexualité » et consommation d’un sexuel devenu marchandise.

 

Aujourd’hui, l’adolescence se situe entre 10 et 20 ans mais parfois plus et représente un période de plus en plus importante de l’histoire individuelle. Au-delà du malaise individuel qu’elle suscite souvent, elle provoque parfois le malaise collectif – cf des événements comme colombine ou les meurtres perpétrés en bande par des adolescents sur d’autres adolescents.

 

Dans la grande majorité des cas, elle provoque d’ailleurs surtout le malaise des parents.  Au point que G. Balbo a pu dire : “ j’appelle crise d’adolescence le traumatisme par lequel des parents sont brusquement privés, par leur enfant, des symptômes qu’à son insu celui-ci entretenait pour leur compte, afin de leur permettre de n’avoir pas à être confrontés à leur propre vérité ”[8].

 

 

 

 

L’adolescence est ainsi ce temps de construction du lien social. S. Lesourd  développe que l’adolescence est ce passage où il va s’agir de s’inscrire dans un lien social sous un signifiant partiellement autre que celui sous lequel l’enfant l’était dans le roman familial. L’adolescent, fille ou garçon, va devoir découvrir un signifiant qui le représente dans le social[9]. Pour cela, il faudra qu’il reconnaisse la place symbolique du phallus et qu’il rencontre le féminin en soi, cela est vrai pour les deux sexes. Il me semble que ceci est aujourd’hui complexifié par le fait que dans le social la valeur primordiale du phallus n’est plus soutenue ce qui peut faire croire à l’adolescent comme à l’adolescente que le phallus lui même n’est qu’un leurre et n’est pas symbolique alors même que ce n’est que par la destitution du phallus imaginaire de l’enfance qu’ils vont être confrontés à la jouissance Autre et à la position féminine. Jean Christophe Brunat dans son article le cours du phallus avance que « le phallus n’est plus en position d’exception, le seul à organiser notre social. Nous voilà passés d’une société toute phallique à une société pas toute »[10]Cliniquement on peut rendre compte des difficultés des ados à trouver ce signifiant qui les représente dans le social à travers les quêtes identitaires comme « metrosexual », « hubersex », etc.

 

De son côté, voici plus de 10 ans que Ch. Melman nous parle d’une NEP. Il s’agit de l’émergence d’une Nouvelle Economie Psychique liée au développement du néo-libéralisme et de l’échangisme globalisés : « cette NEP, c’est l’idéologie de marché » précise Melman. Il dit que notre culture qui au préalable était fondée sur le refoulement du sexuel et du pulsionnel – ce qui la rendait très névrotique – est aujourd’hui organisée autour de la jouissance de l’objet, notamment d’objets réels. Pourquoi ne pas considérer cela comme un progrès après tout ?! On peut se dire qu’un peu moins de refoulement du sexuel c’est pas mal, mais le souci c’est que la jouissance de l’objet dont il est question est une jouissance qui n’est plus limitée par la castration, par le symbolique, ce qui veut dire qu’elle est sans limite et sans fin. Melman nous dit que de ce fait, notre culture  promeut de plus en plus la perversion, une perversion « ordinaire », au sens d’un « état de dépendance à l’endroit d’un objet dont la saisie réelle ou imaginaire assure la jouissance »[11]Cette Nouvelle Economie Psychique joue donc sur la subjectivation et la rend plus difficile car ce n’est plus le désir qui y préside mais une jouissance sans limite ce qui produit un sujet non responsable mais à qui tout est dû ou qui se pose en victime en droit de réparation quand il n’est pas satisfait quant à la jouissance.

 

 

 

Dans ce contexte, si on pose que l’adolescence est le passage au cours duquel le sujet passe de l’enfance à l’âge adulte, cela n’est pas sans faire problème car si être adulte c’est quand un sujet occupe sa place de sujet dans le social et assume son désir et sa position sexuée alors on conçoit que l’adolescence  s’éternise et que les adolescents aient de plus en plus de mal à se trouver comme sujets et se maintiennent en position d’enfants. Melman et Lebrun parlent d’une « carence de la dimension subjective ou de carence en symbolisation donc de carences concernant la dette symbolique à l’égard de l’Autre » et donc d’un désarrimage des jouissances eu égard au phallique. Ce qui les rend indépendantes et anarchiques, encore organisées sur le mode de jouissances pulsionnelles infantiles. J.M. Forget ne dit pas autre chose, quand il écrit, je le cite : «  les points de souffrance de l’adolescence se situent souvent dans une expérience de contradiction entre la dimension symbolique réintroduite par la référence au désir sexuel – où ce que vise l’adolescent dans le désir est insaisissable -, et la logique d’une économie où ce qu’il cherche serait accessible à condition d’y mettre le prix »[12].

 

Sur le plan clinique, cela rend assez bien compte de ce qui se passe pour nombre d’ados à qui tout semble dû ou qui sont pris dans des modalités addictives aux marques, aux jeux vidéos, à l’ordinateur, à certaines drogues etc.  Cela rend aussi compte de l’incapacité dans laquelle sont nombre de parents pour dire « non » à leurs enfants et leurs ados, pour leur mettre des limites.

 


[1] J.M. Forget, l’Adolescent face à ses actes…et aux autres, Erès, 2005, p.8

[2] J.M. Forget, l’Adolescent face à ses actes…et aux autres, Erès, 2005, p.21

[3] C. TYSZLER , Adolescences…ou la remise en jeu de la métaphore paternelle, in Journal Français de Psychiatrie N° 9 Adolescences imprévisibles, 1erTrimestre 2001

[4] C. MELMAN, Artifices, in Journal Français de Psychiatrie N° 9 Adolescences imprévisibles, 1erTrimestre 2001

[5]P. Huerre, in JPF N° 14 P. 6

[6] J.M. Forget, l’Adolescent face à ses actes…et aux autres, Erès, 2005, p. 9

[7] J.M. Forget, l’Adolescent face à ses actes…et aux autres, Erès, 2005, p. 120

[8] G . BALBO, La crise d’adolescence aujourd’hui, in Journal Français de Psychiatrie N° 9 Adolescences imprévisibles, 1erTrimestre 2001

[9] S. Lesourd, Adolescences…Rencontre du féminin, Erès, 1997, 2009

[10] Jean Christophe Brunat, Le cours du phallus, article paru sur site internet de l’ALI

[11] Ch. Melman, L’Homme sans gravité, jouir à tout prix,

[12] J.M. Forget, ces ados qui nous prennent la tête, Ed. Fleurus, 1999