Jean-Pierre Lebrun – Où est passée la perversion ?

J’ai commencé par cette petite note : un chauffeur de taxi outré par les abus de toutes sortes d’aujourd’hui me dit : j’ai trois filles, et je ne sais plus à quoi je dois les éduquer : au vice ou à la vertu !

il ne faut pas unifier la perversion. Il existe « des » perversions et elles ne sont pas toutes à mettre sur le même plan.

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Jean-Pierre LEBRUN à propos de : « LA PERVERSION ORDINAIRE Vivre ensemble sans autrui »

SEMINAIRE du 29/03/2008 à Marseille à propos de :

« LA PERVERSION ORDINAIRE

Vivre ensemble sans autrui »

Edition DENOËL

C’est toujours un petit peu délicat de parler d’un livre quand çà fait presque un an et demi qu’il a été édité et deux ans qu’il a été écrit ; depuis il y a déjà d’autres choses qui sont passées ; çà n’annule évidemment pas ceci mais en même temps les questions ne sont plus tout à fait d’office structurées de la même façon. J’avais envie de repartir de la remarque pertinente de Jean-Pierre Rumen qui disait d’une manière très simple que la question de la structure psychique d’un sujet n’est pas d’office la seule question à poser comme telle puisque on peut également se demander que devient tel sujet dans tel contexte? On évoquait évidemment le totalitarisme nazi ; on peut se demander à juste titre dans un système totalitaire analogue, s’il venait malheureusement à se reproduire (ce dont je doute car il ne se reproduit jamais sous la même forme) mais que ferions-nous? Qu’aurions-nous comme possibilités d’intervention?

Mais c’est vrai que ça déplaçait du coup très bien une question que je trouve extrêmement importante et que je vais essayer de résumer comme cela car c’est la question de ce livre et d’autres déjà :

  • quelle est l’incidence du discours social sur la construction de la subjectivité et même parallèlement à çà (question également abordée avec Dany Robert Dufour)

  • quelle subjectivité sommes-nous en train de produire?

Ceci est très bien résumé par Luc Dardenne dans son journal où il pose la question de savoir quelle société produit un jeune homme qui vend son enfant? Voilà, c’est la même chose. Vous auriez tout à fait raison de dire que ce n’est pas nouveau : il y a toujours eu des gens qui ont vendu leurs enfants. Oui mais ce n’était pas Mr et Mme Tout Le Monde, la particularité de ce fameux film « L’Enfant » et d’autres qu’on pourrait très bien rencontrer n’importe où ici en sortant, ils n’auraient rien ni d’un psychopathe, ni de quoi que ce soit, avec en plus des réponses du style : « Ben de toute façon pourquoi tu te fais du souci » dit-il à sa compagne « puisqu’on peut en faire un autre? » Donc voilà, c’est la même question prise par un autre bout.

Moi je la pose un peu différemment maintenant. Je demande (peut-être à la suite justement du travail de scène avec Dany Robert Dufour) :

  • qu’est ce que c’est que cette subjectivité néolibérale?

  • quel est le processus de la subjectivité néolibérale?

Parce que je crois que c’est un peu çà que l’on est en train de vivre et à quels avatars cela risque-t-il de nous emmener, ceci n’étant pas du tout (en tout cas de mon point de vue) un problème de jouer les quelconque Cassandre mais plutôt d’essayer de voir comment à la place que nous occupons soit comme analystes, soit comme (car on est quand même de plus en plus nombreux) psychanalystes (comme référence à la psychanalyse mais qui ne reçoit pas nécessairement des gens en cure) comment peut-on intervenir d’une manière qui soit la plus intelligente possible, la plus rigoureuse, la moins inadéquate. Voilà ; la question est toute bête, elle n’est pas très compliquée.

Or il semble que cela aille de paire avec une autre question que je trouve extrêmement importante qui est de savoir :

  • est-ce que c’est du ressort de la psychanalyse?

J’ai eu des dialogues assez vifs avec des collègues pour qui (je respecte leur position mais ce n’est pas la mienne) le seul enjeu pour la psychanalyse c’est de se poser la question de savoir quelle est la structuration psychique quand quelqu’un vient nous voir et à quoi se réfère-t-il dans son histoire, dans son trajet, dans ses signifiants…Au fond, toutes les questions de modification de société aujourd’hui ne nous concernent pas vu qu’elles risquent de tirer la psychanalyse du côté de la sociologie par exemple voire même de la psychothérapie puisqu’au fond c’est une vrai question dans la mesure où on a affaire à un discours social qui a été structurant, extrêmement organisateur, pyramidal, enfin tout ce que vous voulez, on ne va pas épiloguer là-dessus ; il est évident que s’il y avait des conséquences sur la structure psychique de la majorité des sujets, le fait qu’il n’y ait plus ce type de fonctionnement pyramidal a aussi des conséquences et donc la question peut très bien se poser, on peut très bien dire que le psychanalyste n’intervient que quand le sujet essaye de se remettre en ordre avec son désir (pour aller vite) et il n’a pas à prendre en compte les conséquences de ce que les sujets sont complètement absorbés par exemple dans la jouissance. La dimension de structuration qui est nécessaire, çà relève de la psychothérapie. Je ne suis pas d’accord avec çà. Je pense que l’analyste, à partir du moment où il s’intéresse à ce qu’il en est de la réalité psychique, a bien sûr à prendre en compte où se trouve le sujet, s’il est dans les avatars du désir (bon pourquoi pas) mais s’il se fait que (on le voit émerger aujourd’hui) les sujets sont de plus en plus englués dans leur jouissance, la question se pose quand même et à quoi cela correspond-il? et deuxième question comment intervenir justement?

Alors çà c’est un peu le travail de ce livre dans un premier temps. Alors j’ai aussi écrit ce livre avec l’intention que çà passe la rampe un peu parce que je trouve que c’est très difficile de faire passer la rampe au discours analytique (je ne parle pas du discours analytique au sens lacanien, je parle au sens commun de faire entendre çà un peu en dehors de nos milieux) car je crois que la psychanalyse est quand même un peu en difficulté pour se faire entendre dans d’autres milieux donc c’est une question aussi importante.

J’ai essayé de soutenir çà et c’est vrai en commençant par parler du type de modifications de fonctionnement de la société dans laquelle nous sommes pris que je résumerais très simplement et moi je partage là les positions de quelqu’un comme Marcel Gauchet sur cette question à savoir qu’au fond nous sommes en difficulté avec le fait d’avoir abouti, d’avoir réussi à nous débarrasser de toute intervention hétéronome, de toute intervention d’une hétéronomie dans la constitution du discours social. Désormais c’est nous qui nous occupons de nous même et nous ne nous référons plus à quelque chose d’autre. C’est une opération qui a pris un très long temps donc il ne faut pas croire que parce que çà a été commencé à la Révolution française et aux Lumières çà c’est réalisé immédiatement. Il a fallu attendre pour que çà aboutisse dans l’esprit de chacun dans notre société en tout cas et nous en sommes là aujourd’hui donc par rapport à une société qui est essentiellement organisée autour de l’autonomie et autour de la réussite de s’être débarrassée d’un locataire dont tout lieu d’autorité que vous pouvez écrire avec un « h » ou avec un « a » comme vous voulez. Vous avez la hauteur, le ciel. Le ciel est désormais vide mais la question se pose alors pour moi avec beaucoup d’importance c’est de faire la distinction entre ceux qui estiment qu’ils sont débarrassés de cette hétéronomie et donc ils peuvent se prendre en charge ou ceux qui estiment que justement il suffit d’en être affranchi pour être tranquille. C’est deux voies pour moi tout à fait différentes. Soit on dit : « l’hétéronomie on en est quitte, c’est fini, on est libéré et il n’est plus question que quiconque se mette à cette place là parce que c’est toujours une place dont on abuse, dont on ne fait qu’abuser » ou bien on dit « et bien d’accord, il n’y a plus de propriétaire, plus de locataire principal à cette place mais la place elle est toujours là et non seulement c’est difficile de ne plus disposer de la place reconnue comme hétéronome mais en plus de çà c’est extrêmement compliqué d’arriver à partir du moment où on est tous sur le même pied à reconnaître la pertinence de cette place différente que quand même quelqu’un va devoir occuper ne fût-ce que momentanément pour les besoins de la cause ».

Et je vous signale que c’est tout l’enjeu des deux derniers ouvrages de Gauchet sur le travail de la démocratie puisque c’est la question de la légitimité que l’on voit aujourd’hui à l’œuvre en grande difficulté par exemple dans nos équipes soignantes que nous connaissons bien et où la difficulté est quand même extrêmement présente de savoir comment est ce qu’elle s’organise. Je ne sais pas si vous avez eu écho de ce petit article écrit dans Le Monde par un chirurgien récemment qui s’appelait « La déprime du bistouri » où le chirurgien se demandait comment on fait pour organiser encore une équipe. Il y a eu une émission « Répliques » la dessus qui était intéressante parce que quand Finkielkraut s’est même permis de demander au chirurgien s’il y avait un problème d’autorité, il était tellement embarrassé de répondre oui qu’il s’est littéralement emmêlé les pinceaux pour essayer de répondre oui tout en répondant non. Enfin c’était très compliqué ; il ne pouvait pas reconnaître qu’il y a un vrai problème là. Tous ceux qui travaillent dans les institutions collectives savent bien qu’il y a beaucoup d’intérêt à demander l’avis d’un chacun. Je trouve que c’est un progrès tout à fait intéressant que tout un chacun puisse donner son avis. La question est encore de savoir qu’est-ce qu’on fait quand tout le monde a donné son avis? Et qui décide? Alors je ne suis pas du tout pour que le modèle de hier du patriarcat revienne c’est vraiment pas du tout mon idée. Je dis que de ne pas se poser la question de savoir comment on résout cette question ça c’est nous laisser dans une impasse qui va nous coûter très cher. C’est tout. Il faut la résoudre. Il faut trouver comment on fait avec çà et donc c’est une question.

Alors c’est un peu comme ça que je me permets de lire toute l’évolution du discours social aujourd’hui. La question alors se pose (c’est une construction que je fais là), un peu à l’envers de la clinique dont on part habituellement. La deuxième question est : est-ce que ce type de difficultés a des effets et comment alors sur les sujets au sens général du terme?. Je réponds oui par le biais de l’éducation parce qu’il y a quand même quelque chose de très important c’est ce à quoi se référent des parents pour pouvoir s’autoriser d’occuper cette place d’altérité générationnelle pour les enfants. Cà aussi çà apparaît anodin et banal ; il n’empêche que je suis désolé de vous l’apprendre mais il n’y a pas de traces dans notre histoire d’une société où les parents ne se sont pas sentis spontanément en droit d’être parents . Il n’y a pas de traces de çà! C’est la première fois que çà arrive, qu’un Etat pense à des formations à la parentalité. Alors on peut dire que tout çà c’est anodin, çà n’a pas d’importance ; il n’empêche que quand même qu’est-ce que çà veut dire que çà soit tout d’un coup l’Etat qui s’occupe de çà? Vous savez qu’il y a les problèmes aujourd’hui de l’école qui sont extrêmement importants. C’est le même type de question à mon avis et les problèmes aussi du politique d’ailleurs puisque au fond à partir du moment où nous avons réussi à être ceux qui nous organisons nous-même figurez-vous que le projet politique s’effondre. Il n’y en a plus. Le seul projet politique qu’il pourrait encore y avoir n’est plus de se battre contre l’autre, de s’en prendre à l’altérité, ce serait justement de penser des modalités à partir de nous-mêmes de comment construire un système qui tienne sérieusement la route et qui pourrait permettre de prendre en compte ce que sont les conditions de l’humanité tout simplement.

Alors, c’est l’autre versant , la 3ème partie, j’explique çà par l’éducation il y a une incidence par là puisque c’est comme çà que j’explique la difficulté de certains parents aujourd’hui que nous connaissons tous et que nous avons vu fleurir dans nos consultations de dire non à leur enfants. Je ne crois pas que ce soient de mauvais parents, je ne crois du tout que ce soit de cet ordre là.

De la même façon qu’on pourrait se dire : comment se fait-il qu’il y a aujourd’hui grande difficulté à trouver des directeurs par exemple dans des services médicaux? On ne trouve plus de médecins qui veuillent bien être responsables d’un service. La raison à mon avis est très simple : c’est que cette délégitimation qui est en jeu dans le discours social fait que la personne qui doit s’engager pour faire entendre quelque chose de cette différence générationnelle se trouve en difficulté parce qu’elle n’estime plus (à juste titre) avoir la légitimité pour le faire et donc du coup elle doit puiser dans ses ressources propres au risque d’apparaître comme celui qui impose à l’autre quelque chose alors que justement elle n’est là, elle ne le fait que parce qu’elle ne veut pas avoir d’office la mainmise sur l’autre (çà arrive bien sûr, on le sait mais ce n’est pas cela la majorité des cas), c’est plutôt simplement pour lui faire entendre quelque chose.

Vous connaissez aussi toutes les difficultés des enseignants à devoir supporter le fait de mettre des notes mauvaises, le risque d’avoir les parents à dos…je passe sur le système dans lequel on se trouve et les difficultés pour faire face à ce qui est aujourd’hui la difficulté qui est la nôtre et que nous devons prendre à sa juste mesure.

C’est çà qui m’amène à la 3ème partie de ce livre où j’essaye de me demander mais quelles conséquences cela a-t-il sur le fonctionnement psychique de certains sujets dont on a l’impression aujourd’hui (çà rejoint d’une certaine manière le propos de C. Melman dans L’Homme sans gravité) qu’ils procèdent de cette fameuse nouvelle économie psychique. Je n’aime pas moi personnellement cette appellation parce que j’ai trop l’impression que cette économie a toujours été là mais elle n’avait pas la prévalence qu’elle a aujourd’hui. C’est pas tout à fait la même chose. Cà c’est mon point de vue à moi. L’essentiel de mon propos est de faire émerger alors comment est-ce que ce type de fonctionnement de ce que nous privilégions comme cette subjectivité néolibérale a quand même quelques difficultés et risque d’avoir quelques difficultés à intégrer la notion de l’altérité pour des raisons que nous n’allons pas longuement développer ici. J’ai profité d’un terme introduit par G. Deleuze dans sa préface du livre Vendredi ou les limbes du Pacifique de M. Tournier où il parle de « sans autrui » je trouvais que c’était assez joli pour faire entendre que nous ne sommes pas sans « Autre », il y a toujours de l' »Autre », l' »Autre » langagier est toujours à sa place mais c’est un « Autre » que d’une certaine manière on tolère qu’il ne soit pas habité alors cela rejoint la question que l’on a posé tout à l’heure à mon avis et que je suis en train de travailler puisque j’ai donné d’autres termes, d’autres noms à ce type de subjectivité c’est à dire une subjectivité sans autrui que vous pouvez voir à l’œuvre quand quelqu’un va au bureau de tabac avec un téléphone portable, en train de téléphoner à je ne sais qui, qu’il s’adresse en désignant à la buraliste le paquet de cigarettes qu’il veut, en sortant l’argent de sa poche et en partant comme s’il n’avait rencontré personne. Des exemples comme celui-là il y en a plein d’autres. Donc là c’est une sorte de modalité de fonctionnement où l’altérité, on n’a plus l’impression qu’elle est vraiment là, mais on peut rencontrer cela à plein d’endroits.

Vous rencontrez aussi quelque chose que j’ai appelé la mèreversion mais on pourra y revenir plus loin car je vous dirais ce que je développe depuis là-dessus. Ou alors ce que j’ai appelé aussi les enfants des limbes parce qu il y a quelque chose que vous connaissez sans aucun doute dans l’histoire de la Chrétienté qui était la question de savoir qu’est-ce qu’on faisait avec les enfants qui mourraient sans avoir été baptisés alors çà a été une grande disputatio. Si vous remplacez la frappe du baptême qui introduisait l’enfant dans la Chrétienté par la frappe du symbolique qui est quand même ce à quoi nous sommes tous destinés du fait de notre humanité et bien il y a quelque chose que l’on peut se demander : que deviennent les sujets qui sont dans le symbolique (comme les Chrétiens enfants sont dans la Chrétienté) mais qui ont comme évités de recevoir la frappe de ce que çà signifiait? Autrement dit c’est une grande question de savoir qu’est-ce que deviennent ces sujets-là? Et est-ce qu’aujourd’hui nous ne sommes pas en train de favoriser des sujets pareils? Je pense qu’on en a des exemples d’ailleurs très clairs. Il y a un très bel exemple de çà c’est Ken Park de Larry Clark. Je suis pour la comparaison avec La fureur de vivre avec James Dean où l’un habite son affaire, sa fureur de l’adolescent quand l’autre n’y est plus du tout et devant le réel auquel il a à faire face il laisse tomber les bras et n’habite plus son existence.

Alors de nouveau n’en faisons pas des critères absolus mais ma question derrière c’est : comment ré-intervenir si quelqu’un se trouve dans cette difficulté de pouvoir investir, subjectiver son existence? C’est cela la difficulté et quel doit être notre type d’intervention? Est-ce que l’intervention qui consiste à le laisser venir, à le laisser dire… et bien je crains que ce soit insuffisant à ce moment là c’est d’ailleurs pour cela qu’il y a un chapitre sur cette question pour autant qu’il n’estime pas que sa tâche analytique se résume au fait de pouvoir remettre le sujet en action avec son propre désir parce qu’à cet endroit là il y a comme quelque chose, une habitation qui n’est même pas au programme.

C’est pour cela que je vais parler de mèreversion pour terminer car c’est un peu le travail sur lequel je suis parti maintenant (ce sera le thème de mon prochain livre après celui sur les institutions) j’appelle cela maintenant l’économie de l’arrière-pays ; je me réfère à ce fameux texte de Freud où il parle en 1931 de la sexualité féminine et où il essaye de montrer que dans le rapport de la petite fille il y a quelque chose qui s’appelle le pré-oedipien et il le compare à une sorte d’équivalence à la civilisation mycénienne qui est derrière la civilisation grecque. Alors mon idée d’arrière pays ça vient du pré-oedipien çà veut dire que ça se mature mais je ne crois pas que c’est une question de maturation c’est vraiment une question de modification de l’économie psychique en passant d’une économie du deux à une économie du trois et comment à ce moment là ce que j’appelle l’économie de l’arrière-pays ie au fond c’est toujours celle qui a commencé par prévaloir pour n’importe quel sujet , qui continue de fonctionner et devient même prévalente avec toute une série de conséquences dont entre autre un symptôme je crois qui est l’envers de l’addiction (car le premier symptôme que ça provoque c’est évidemment l’addiction : un sujet qui est addicté à l’autre, qui est absorbé par l’autre, qui n’a plus cette capacité de s’individuer ou en tout cas qui n’estime pas qu’il va devoir faire le travail) c’est l’absence à soi-même (le sujet peut être tout à fait pour moi ce que Lacan nommait le nommé-a qui est préféré au nom-du –père c’est de l’ordre d’un sujet qui est tout à fait capable de glisser de zapper, qui parle , fonctionne…néanmoins il est comme pas là, il ne s’habite pas il est resté dans les limbes, il a pas vraiment mordu on pourrait dire à la subjectivation) et ça me semble être l’axe sur lequel je vais travailler pour le moment pour essayer de me demander si ce n’est pas quelque chose à quoi nous avons affaire avec l’éventuel surgissement , cela pourrait rendre compte de certaines violences surprenantes inattendues de la part de sujets qui sont tout à fait cools, calmes, du style : la tuerie de Colombine et donc nous revenons à cette question de savoir dans un tel contexte de difficultés sociales générales, il n’y a pas que la question de la structure du sujet, mais comment est-ce que le sujet est aidé ou pas par le discours social à s’affronter à quelque chose à quoi il ne peut pas échapper de s’affronter c’est ce que Freud dans L’avenir d’une illusion appelle le travail de rencontrer l’hostilité « il faut quand même bien qu’on arrête » dit-il « de rester des enfants » et donc d’accepter l’hostilité et donc d’accepter l’altérité de l’autre qui vient vous égratigner, ne pas fonctionner comme vous le souhaitez et vient vous interpeller.

Alors ces questions que je travaille pour essayer de rendre compte de quelque chose qui n’est pas d’office de l’ordre de la psychose, qui n’est pas la névrose comme on l’a toujours connue et que j’ai là appelé perversion ordinaire mais bon je ne tiens pas plus que cela à ce terme sauf à quand même reconnaître que ça a des allures perverses, c’est assez évident, je ne crois pas du tout que ce soit une véritable perversion mais au contraire c’est plutôt une façon de se positionner qui permet d’être effectivement absent à soi-même avec toutes les conséquences que l’on peut en tirer.

Alors ça ramène (je termine la présentation sur ça) justement la question de l’incidence de notre discours social (renvoi à la pièce de Dufour) il y a quelque chose dont je crois qu’on doit prendre la mesure il n’y a pas de société qui ait été plus proche que la notre de pouvoir permettre et même de valoriser le trajet singulier d’un chacun c’est quand même il faut le dire le grand bénéfice de notre démocratie mais il y a quand même là une aporie quelque part car le discours collectif, c’est repris très clairement dans certains textes de Freud, il n’y a pas de sociétés qui n’exige la prévalence du collectif sur l’individuel, il n’y a pas moyen de faire autrement simplement parce que c’est même comme cela dans la langue puisque au fond apprendre la langue dite « maternelle » ce n’est quand même rien d’autre que de passer d’un babil privé à une langue commune à tous donc c’est bien accepter la frappe de la prévalence du collectif sur la singularité du sujet. Pas de société donc qui ne puisse vouloir la prévalence du collectif mais que fait (c’est là l’aporie) une société qui se donne comme objectif de permettre le développement de la singularité, comment est-ce qu’elle fait pour nouer le fait de pousser à la singularité et en même de rester celle qui au nom du collectif limite la singularité? Si elle ne règle pas cette aporie elle s’expose à être critiquée ce que l’on constate dans : « à chaque fois qu’on me limite dans ma singularité, on n’a rien compris à ce que je suis et donc j’ai le droit ou de me déclarer victime ou au contraire de me rebeller contre le sort que l’on fait à ma triste petite personne qu’on n’a pas vraiment pris en considération. » Vous voyez que là on est dans un point très compliqué d’aporie et voilà des choses pour lesquelles nous avons quelques difficultés dont il faudra tenir compte à l’avenir dans nos pratiques au quotidien parce que je rejoins ma question psychothérapie-psychanalyse?,

Je n’ai pas du tout l’impression ni l’intention de penser que la psychanalyse est capable de constituer une conception du monde qui pourrait tout régler ce n’est pas du tout çà, simplement le repérage du canal de la psyché vient quand même bien indiquer qu’il y a des points incontournables. Nous sommes des êtres humains à savoir des sujets qui sont dans une sensorialité continue et qui n’ont d’autres moyens pour se faire entendre que d’en passer par le discontinu de la parole. Cela suppose (c’est très joliment dit en français) de l’inter-dit pas moyen de faire fonctionner les choses autrement et comme dit Freud dans L’Avenir d’une illusion, les interdits, le seul sur lequel tout le monde est d’accord (mais comme vous le savez il y a déjà eu des exceptions) c’est l’interdit anthropophagique (on ne se bouffe pas au sens propre du terme). L’interdit de l’inceste, c’est très fragile, l’interdit du meurtre n’en parlons pas car il y a des endroits où c’est déjà prévu qu’on puisse tuer, alors pour ce qui est de l’interdit de la concupiscence, le vol…ça ne marche pas du tout. Mais l’interdit de l’inceste sur le plan psychanalytique c’est quand même ce que je crois être un invariant anthropologique fort puisque ça équivaut à contraindre le pas de la culture puisque c’est le pas de passer ce que Freud appelle le grand pas de la culture préhension de la sensorialité entre autre de la mère à la préhension par la conjecture, par la pensée de qui est le père. Ce n’est plus le cas aujourd’hui puisqu’on peut connaître avec le même niveau de certitude qui est le père de qui est la mère, donc tout cela est ébranlé mais n’empêche cette question d’essayer de contribuer comme analyste (tâche que l’on peut se donner) d’essayer d’éclairer les variants anthropologiques auxquels nous ne pouvons pas échapper. Ce n’est pas pour autant que nous devons dire comment les agencer. Exemple: les fameux rites de passage que nous connaissons comme ayant existés dans toutes les sociétés qui n’ont d’autres objectifs en fin de compte que d’aider l’enfant en le contraignant, de le contraindre et de l’aider, les tâches sont simultanées, à se séparer de la mère, à quitter le tout premier milieu pour aller prendre sa place dans la société ; c’est ça tous les rites d’initiation et de passage avec une dimension de contrainte tout à fait inéluctable mais pas de contrainte pour mettre la mainmise mais de contrainte pour l’aider à renoncer à ce à quoi il veut renoncer car c’est la seule manière de le faire devenir un sujet désirant. Aujourd’hui nous nous plaignons qu’il n’y a plus de rites de passage, je crois que c’est vrai on est en difficulté avec çà. Mais donc on est en difficulté avec le fait (pour aller vite) d’inscrire l’interdit de l’inceste et il me semble moi dans la clinique que j’entends (qui n’est pas nécessairement la clinique de l’analyste) qu’il y a aujourd’hui de nombreux sujets pour qui l’inscription de l’interdit de l’inceste ne s’est pas faite.

Alors se pose une question : comment est-ce que l’on fait çà, comment est-ce qu’on aide à remettre çà en place, le cas échéant? Si la psychanalyse ne veut pas être rangée dans un tiroir ou dans un musée, il faut qu’on assume ces questions. Je ne prétends pas avoir les réponses finales à tout cela. Je souhaite et en tout cas je fais ce que je peux pour qu’on les pose.

La perversion par Marie-Jeanne Combet

La perversion

Marie-Jeanne Combet, Marseille, le 24 mai 2003

Qu’on le veuille ou non, la perversion est l’affaire de tout un chacun, ne serait-ce qu’au regard de la dynamique du désir auquel nul n’échappe et Freud de souligner, fort à propos, dans les « Trois essais sur la sexualité »  que tout homme normal qui s’horrifie des actes ou des fantasmes de pervers n’a cependant rien à leur envier dès que sa sexualité est en jeu .Cette horreur manifestée n’exprime – comme le faisait remarquer Freud à propos du visage de l’Homme aux rats  –  qu’une jouissance qui s’ignore. « Chez aucun individu normal, ne manque un élément qu’on peut désigner comme pervers, s’ajoutant au but sexuel normal ; et ce fait seul devrait suffire à nous montrer combien il est peu justifié d’attacher au terme de perversion un caractère de blâme. » (1)

C’est par l’étude de la perversion qu’on repère sans doute au mieux l’isolement et la fonction de l’objet cause du désir tel qu’il s’énonce dans le fantasme du névrosé et Freud lui-même nous invitait déjà à étudier « le fétichisme » pour une meilleure appréhension du complexe d’Œdipe.

Par ailleurs, toujours dans ce même article, Freud nous dit : «  la perversion est le négatif de la névrose »[1], formule qui ne fut pas sans créer quelques confusions puisque pendant longtemps, la lecture qui en était faite était que  la perversion était une pathologie due à un manque d’élaboration de la pulsion et que le sujet restait anormalement fixée au champ préœdipien comme si « n’ayant pas été refoulée, comme si n’étant pas passée par l’Œdipe, l’inconscient y était à ciel ouvert »(2). C’est une conception qui n’a actuellement plus court. Dire que la perversion est le négatif de la névrose nous renvoie, en fait, à ce constat fait par Freud  que les fantasmes inconscients des névrosés étaient identiques « jusqu’aux moindres détails » (comme il le précise dans une petite note)[2] aux fantasmes conscients des pervers. Et vous savez qu’on observe, en effet,  chez  le névrosé  non seulement des fantasmes pervers

mais aussi parfois des impasses perverses et même des passages à l’acte pervers ce qui pose, de façon parfois cruciale, la question du diagnostic différentiel. Le fantasme pervers dont se sert le névrosé «  qu’il organise au moment où il en use….c’est ce qui lui sert le mieux, à lui, à se défendre contre l’angoisse, à recouvrir l’angoisse. » (3) Cette formule  « la perversion est le négatif de la névrose »   n’a  cependant pas manquée de susciter, chez les névrosés et même

chez certains psychanalystes, l’idée scabreuse que le pervers serait un névrosé qui se serait débarrassé de ses inhibitions et qu’il serait un modèle ..d’où cette fascination que peut exercer, à tout moment, la perversion sur le névrosé. « Ce qui distingue un fantasme dit pervers (ce qui n’est absent chez aucun névrosé) de la position perverse, c’est que le pervers inclut l’autre  dans  son fantasme,  c’est à dire que ce qui l’intéresse, c’est moins la réalisation

d’un fantasme  que  le  fait d’y  avoir  introduit  l’autre  et de l’avoir fait participer à ce jeu, ne serait-ce que sous la forme de l’angoisse… la dimension initiatique est toujours prévalente dans la position perverse. » (4)

Le diagnostic de perversion ne s’établit pas sur une simple symptomatologie car ça ne voudrait rien dire et ne concerne pas seulement les perversions sexuelles puisqu’on la voit à l’œuvre dans d’autres champs comme celui des toxicomanies par exemple ou le champ social ce qui nous engagera peut-être à affiner la définition, toujours très délicate, de la perversion.

Ces quelques remarques pour justifier – s’il en était besoin – l’intérêt que nous nous devons de porter à l’étude de la perversion. Comme Piéra Aulagnier le souligne : «  De la question perverse, nous ne pourrons jamais dire qu’elle ne nous regarde pas, sûrs que nous sommes qu’elle, de toutes façons, nous regarde » (5)

???

Le terme de perversion, largement médiatisé, plus ou moins galvaudé, a toujours été d’un usage assez problématique par sa proximité sémantique avec le terme de perversité, tous deux venant du latin pervertio ce qui fut souvent à l’origine d’une certaine confusion d’autant que le qualificatif de pervers leur est commun.

L’abord des perversions reste, par ailleurs, plus ou moins entaché d’un jugement moral et n’est pas sans susciter un certain dégoût et une certaine méfiance : réactions venant témoigner d’une certaine dénégation relevant d’un « je n’en veux rien savoir ou ça ne me concerne pas ».

Enfin, la perversion exerce cette fameuse fascination chez le névrosé de ce qu’il en serait du « tout permis » alimentant le rêve ou le mythe du névrosé et/ou une certaine idéologie masculine.

Autant de raisons qui font que donner une définition de la perversion reste très difficile sans compter qu’une définition a toujours quelque chose d’assez réducteur et se révèle donc toujours insuffisante. Lacan, s’interrogeant à ce sujet, ne voit pas d’autre façon de définir la perversion qu’en soulignant qu’il s’agit essentiellement d’une perversion de la jouissance dans le sens où « le pervers est celui qui se fait objet pour la jouissance d’un phallus dont il ne soupçonne pas l’appartenance, il est l’instrument de la jouissance d’un dieu … » (6) Autrement dit, le pervers n’existe qu’en se faisant l’objet d’un phallus anonyme pour lequel il accomplit ses rites sacrificiels. Ces rites ou mises en scène aberrantes peuvent s’observer hors du champ sexuel, à savoir dans le champ social où elles tendent d’ailleurs à se généraliser de plus en plus[3], raison pour laquelle il m’a paru intéressant de compléter cette définition et c’est à Marcel Czermak que j’en emprunterai les termes : « ..pour peu qu’un homme soit installé dans une situation instrumentale, où il est instrument,  instrumenté, où  son  usage symbolique

est réduit autant que faire se peut, c’est à dire jamais totalement, il entre alors déjà dans une relation perverse, prêtant tout ou partie de son corps, comme aussi bien son nom – qui fait tenir son corps – et divers autres « biens », à la jouissance de l’autre partenaire. Il suffit que cette jouissance de l’autre partenaire soit érigée en système de régulation sociale pour que la relation perverse prenne tout son essor, comme mode de régulation sociale particulièrement économique : comme le symbolique y est écarté autant que possible, avec ce qu’il comporte comme nécessaire problématique du don et de l’échange, il n’y a plus de prix à payer par l’employeur. C’est l’employé qui paie son emploi.  Ce trait  patent  dans l’expérience clinique et courant dans la vie sociale, rend évidemment l’existence plus difficile …Jusqu’à quel point chacun n’y est-il pas engagé ? »(7)

???

Freud et Lacan ont largement contribué à rompre les amarres de la classification psychiatrique dans laquelle la perversion se trouvait cantonnée pour lui donner une consistance structurale destituant en cela le pervers d’un statut « d’être » pervers pour lui restituer une position subjective particulière. Comme pour les autres structures, la constitution de la perversion ne peut s’appréhender qu’au travers de l’aventure oedipienne[4] et je vous propose donc de vous en tracer les grandes lignes afin d’en repérer au mieux les éléments les plus  importants  sachant  qu’il  s’agit,  ici,  essentiellement  de  la  structure  masculine.

Le premier temps de l’Œdipe est porté par la mère en position de premier grand Autre et le désir de l’enfant va s’amorcer en ceci : que son désir à lui est désir de la mère. La mère est considérée comme toute puissante et de ce fait l’enfant adhère complètement à l’idée que l’autosuffisance maternelle est la seule dimension qui légifère l’ordre du désir. La différence sexuelle même si elle est constatée par l’enfant, elle n’est pas prise en compte. Autrement dit, l’enfant se maintient dans la conviction de représenter la totalité de ce que sa mère désire  c’est à dire le phallus et nie donc qu’elle puisse être manquante de quoique ce soit. Or, c’est bien parce que l’Autre se présente comme manquant que l’enfant peut s’identifier à l’objet susceptible de combler le manque dans l’Autre. L’identification, ici, est une identification phallique en tant qu’elle est identification à l’objet qui comble le désir de l’Autre.

Nous avons donc là une première négation dont j’aurais envie de dire qu’elle est physiologique dans la mesure où elle fait partie de l’expérience de chacun. Cette négation :

préserve le mythe narcissique de toute-puissance. La mère est le miroir dans lequel se reflète l’égo spéculaire de l’enfant. La toute-puissance attribuée à la mère est tout aussi bien celle de l’enfant.

– elle préserve aussi l’omniprésence phallique et donc la certitude d’une unisexualité originelle.

Le deuxième temps de l’Œdipe est marqué par l’intervention du père, porteur de la Loi de l’interdit de l’inceste, interdiction vécue par l’enfant comme venant priver la mère du phallus auquel il s’était identifié d’où l’énoncé :

« la mère a été châtrée par le père »

Ici, la différence des sexes ne peut plus être niée et le sujet est confronté à « l’horreur » (pour reprendre un terme freudien) que suscite la découverte du sexe féminin. Dans le même temps, l’enfant découvre qu’il existe un monde de jouissance dont il est exclu puisque seuls son père et sa mère y ont accès et il est bien obligé d’admettre que l’objet qu’il offre n’est pas ce que l’Autre désire et qu’aucun objet ne peut, en fait, tenir la place du phallus sinon le désir lui-même.

Le troisième temps de l’Œdipe marque l’assomption de la castration qui exige que le manque, ici, soit symbolisé avec reconnaissance du désir de la mère pour le père d’où l’énoncé :          « la mère est désirée par le père et de lui elle est désirante »

C’est ce troisième temps que le pervers échoue par un désaveu de la différence des sexes. Pour désavouer cette différence, encore faut-il que cette différence ait été reconnue et ce que le pervers, en fait, désavoue c’est qu’il n’y a pas de castration « réelle » mais bien une différence originelle, ce qui l’amène dans le même temps à désavouer que la toute-puissance du désir accordée à la mère n’était qu’un leurre. La différence des sexes ou absence de pénis chez la mère incarne le manque qui doit normalement être symbolisé (c’est le père qui détient le Phallus que la mère désire)  pour devenir le signifiant du désir et c’est précisément cette symbolisation que rate le pervers et qu’il tente d’oblitérer par le désaveu ou Verleugnung, raison pour laquelle il ne peut que faire retour, par voie de régression, aux deux énoncés précédents : « la mère a un pénis » et « la mère a été châtrée par le père ».

Dans le terme de Verleugnung d’ailleurs  – comme le souligne Nicole Kress-Rosen – « on a le radical « lug » que l’on retrouve dans lügen : mentir, qui introduit l’idée du mensonge d’une manière particulière que le terme français « démentir » traduit fort bien. En effet, lorsque le pervers verleugnet, dément la perception de la castration féminine, il dit en quelque sorte que c’est cette réalité qui ment et c’est ce qu’il va s’attacher à démontrer sans cesse, que ce soit par un fétiche[5] ou par l’existence du pénis chez le partenaire. Ce qu’il a entrevu n’était qu’une illusion : la preuve, cet objet »(8).

Le désaveu[6] (que certains auteurs appelle aussi déni) est un élément structural de la perversion et dans l’optique freudienne, il est une manière d’accepter l’incidence de la castration sous réserve de la transgresser continuellement. Freud l’associe à un autre aspect métapsychologique: le clivage du Moi dont la fonction se révèle capitale dans la compréhension du processus pervers et qui résulte d’un conflit entre la demande pulsionnelle et la prohibition que lui impose la réalité. Il consiste en la coexistence de deux attitudes psychiques opposées qui persistent sans s’influencer mutuellement. Le clivage du Moi n’est pas spécifique à la perversion, on le retrouve dans toutes les formes de névroses avec toutefois une différence « qui est essentiellement d’ordre topographique ou structural » (9)  nous  dit  Freud,  ce  qui  signifie  que  dans  la  névrose , les  représentations  psychiques inconciliables  se  situent  entre le Moi et le Ca  alors que dans la perversion elles cohabitent à l’intérieur d’un même système, à savoir le Moi. On peut alors dire que les deux représentations psychiques contradictoires qui soutiennent le Moi du pervers sont :

« la mère a un pénis » et « la mère a été châtrée par le père ».

Le pervers ne va pas méconnaître la contradiction de ces deux représentations mais il réalise l’exploit assez inouï de faire de cette contradiction une sorte d’épreuve de vérité sur la jouissance,  vérité  qu’il soutient détenir et n’a de cesse de le prouver. Le clivage du Moi est un mode de  défense ingénieux et sans défaut contre la castration.

 

Le rapport qui s’établit dans le lien de l’objet (fétiche) à la jouissance du sujet est un rapport métonymique :

d’une part par lien de contiguïté entre l’objet et ce qu’il est censé représenter,

d’autre part cet objet est un objet partiel, une partie pour le tout.

 

Pour que le petit garçon ne reste pas coincé à la frontière de la dialectique de l’être et de l’avoir[7] –  comme c’est le cas du sujet pervers puisque « ce que le sujet n’a pas, il l’a dans

l’objet. Ce que le sujet n’est pas, son objet idéal l’est. Il est le phallus interne de la mère  et il l’a dans son objet de désir» (10)   –   l’enfant doit découvrir que le père est le dépositaire du pouvoir phallique, qu’il est désiré par la mère et que ce n’est qu’en tant qu’il est investi de ce désir qu’il peut être pour elle le lieu de la jouissance. Si la mère crée, à ce niveau là, une certaine ambiguïté ou si, telle la mère d’André Gide, « elle a ce je ne sais quoi de totalement élidé dans sa sexualité, dans sa vie féminine, elle laisse l’enfant dans une position totalement in-située » (11) d’où la formule schématique souvent utilisée par Lacan : « A mère sainte, fils pervers ». Ceci pour souligner  – comme on le retrouve d’ailleurs toujours dans l’anamnèse des sujets pervers  – que la mise en place du processus pervers est induit par le concours de deux facteurs : la complicité de l’enfant avec une mère séductrice et la complaisance silencieuse du père. Cette séduction de la mère à l’égard de l’enfant n’est pas fantasmé chez le pervers, elle est bien réelle dans le sens où la mère ne restant pas insensible aux activités pulsionnelles de l’enfant en vue de la séduire l’encourage à la faire jouir tournant ainsi en dérision la signification structurante de la Loi du père. Toute menace proférée par la mère en vue d’interdire ces activités sont dès lors entendues par l’enfant comme dérisoire et de pure forme ce qui est le cas chez ces mères. Cette position maternelle n’a toutefois d’incidence déterminante que dans la mesure où elle est renforcée par la complaisance tacite du père à se laisser déposséder de ses prérogatives symboliques en déléguant sa propre parole à celle de la mère ce qui ne veut pas dire que l’enfant soit soumis à la loi maternelle comme dans la psychose , il est bel et bien pris dans la dialectique d’un désir référé au Nom du Père mais il reste doublement captif de la séduction maternelle et de l’interdit inopérant qu’elle lui profère.

Afin de montrer l’incidence de la séduction d’une mère et de la complaisance silencieuse d’un père dans la constitution de la perversion ainsi de ce qu’il en est de cette « horreur » révélée par le manque de la mère[8], nous allons évoquer un cas clinique[9] emprunté à  Joël Dor (I2)

Il s’agit d’un homme dont les cinq premières années de sa vie se sont écoulées en parfaite symbiose avec sa mère qui l’idolâtrait au point de réussir à retarder de deux ans l’entrée de son fils à l’école en s’assurant la complaisance d’un médecin.

La mère est d’une grande impudeur et partage toute son intimité avec son fils : toilettes, bains, caresses, attouchements réciproques…. tout en faisant remarquer à son fils combien il y est sensible.

Lorsque le fils a  6 ans, deux évènements viennent perturber cette parfaite harmonie :

la naissance prochaine d’un petit frère

et une relation sexuelle qui se révèlera traumatique pour l’enfant après coup.

La mère a annoncé assez tôt sa grossesse comme si elle s’était néanmoins rendue coupable d’une trahison envers son fils et donc de lui promettre – afin de se faire pardonner  – de l’aimer encore plus, l’appelant « son petit homme », exhibant son ventre offert aux caresses de l’enfant tandis qu’elle-même se caressait devant lui.

Puis est arrivée la bonne venue aider la mère pendant sa grossesse. Toujours dans le but de se faire pardonner sa trahison, la mère avait donné, pour consigne, à la bonne, de satisfaire toutes les exigences de son fils et la bonne se prit au jeu au-delà de toute limite. Un jour que la mère était absente, la bonne entraîna l’enfant dans sa chambre, se déshabilla, le déshabilla et se caressa devant lui qui en resta interdit. Elle l’initia à toutes sortes d’explorations et la scène se terminait par une masturbation du petit garçon assortie d’attouchements oraux. Elle lui imposa le secret sous peine de ne plus recommencer ces jeux avec lui. Le manège dura quelques semaines au cours desquelles la bonne peaufina l’éducation sexuelle de cet enfant jusqu’au jour où elle s’accoupla véritablement avec lui en le chevauchant. Sans doute ce manège aurait-il duré si la bonne ne s’était pas faite renvoyée pour un vol insignifiant. L’enfant garda le secret mais il lui sembla que sa mère savait ce qui se passait pour l’avoir surpris, lui, l’enfant, nu dans la chambre de la bonne tandis que cette dernière était en sous-vêtements mais la mère n’en a jamais rien dit.

Après le départ de la bonne, l’enfant rechercha auprès de sa mère les émois qu’il avait connu avec la bonne mais avec une certaine prudence car le secret que lui avait imposé la bonne lui faisait pressentir que cette jouissance recherchée était frappée d’interdit. C’est à ce moment là que l’enfant devint plus attentif à la présence de son père faisant figure de gêneur, présence qu’il ressentait de plus en plus comme menaçante.

Il faut dire que le père était effectivement brutal, grossier et violent avec sa femme et il l’avait toujours été mais l’enfant l’avait complètement refoulé, filant  le parfait amour avec sa mère. Un jour que le père injuriait, comme à l’accoutumée, son épouse, il lui cria « va te faire enculer », injure qui intrigua, interrogea et obséda la pensée de l’enfant jusqu’au jour où, quelques temps plus tard, elle fit retour sur lui de façon incontournable.

Du jour où le père avait proféré cette insulte à sa femme, l’enfant exploita toutes les absences de son père pour consoler sa mère par mille caresses et confidences respectives de plaisir jusqu’à la naissance  de son frère.

Le départ de la mère pour la maternité fut vécu par l’enfant comme un abandon quasi-conjugal et, au retour de la mère, il lui fit de violentes scènes de jalousie qui durèrent des mois. Parfois le père intervenait pour mettre un terme aux querelles de sa femme et de « son petit homme » moyennant quelques brutalités physiques et verbales. Terrorisé par la violence ambiante, l’enfant se replia de plus en plus sur lui-même, subissant les sarcasmes et humiliations de son père qui trouvait qu’il se plaignait comme une petite fille et ne serait jamais un homme.

Depuis la naissance du frère, la mère continuait à se laisser caresser avec volupté par son fils tout en lui disant qu’il était trop grand pour ça et que son père n’était pas d’accord. L’interdit intervenait toujours après les ébats, jamais avant. Toutefois, au fil des mois et des années, il sublima cette activité érotique en des comportements de tendresse et d’attention. Le père conserva sa stature de brute épaisse et l’enfant finit par se persuader que sa mère le subissait mais sans éprouver le moindre désir pour cet homme, laissant ainsi l’enfant dans la conviction qu’il restait l’objet d’amour privilégié de sa mère.

Par la suite, la mère ne renonça pas à son attitude très séductrice à l’égard de son fils, se promenant nue devant lui ou dans des tenues très suggestives mais l’enfant se mit à l’éviter de plus en plus jusqu’à éprouver une véritable aversion pour le corps de sa mère dont le sexe lui inspira un dégoût grandissant, source de fantasmes où il faisait l’objet de représentations repoussantes.

Lorsqu’il eut 12 ans ½ , à la suite d’un acte manqué de sa mère, il fut involontairement témoin d’une scène sexuelle violemment sadique entre ses parents. Il fut beaucoup plus déconcerté par le plaisir avide exprimé dans les encouragements de sa mère envers son père que par les initiatives incongrues que son père faisait subir à sa mère. D’avoir été le témoin  de cette scène lui a valu une correction à coups de ceinture de la part de son père plus ordurier que jamais. Il resta totalement prostré par ce qu’il avait vu et par cette correction incomprise et quelques jours plus tard il fut violé par un jeune homme de 20 ans à l’égard duquel il était resté complètement passif, non sans avoir éprouvé un certain plaisir aux regards des brutalités subies. Il garda néanmoins pour lui ce souvenir honteux.

Peu de temps après, sa vie fut un véritable cauchemar. Il se mit à haïr les femmes ne comprenant pas ce que les hommes pouvaient bien leur trouver tandis que s’affirmait son goût pour les hommes.

A 18 ans, il eut ses premières expériences homosexuelles qui se révélèrent sans grand attrait  et qui se terminaient toujours sur un mode sado-masochiste.

En dépit de son dégoût, il retrouva un regain d’intérêt pour les femmes mais se mit à douter de l’existence du vagin… au point de payer des prostituées uniquement dans le but qu’elles lui démontrent bien l’existence du vagin et il se projetait des films pornos afin, là aussi, de vérifier cette existence et ce de façon sans cesse répétée, le doute n’étant jamais levé. Il s’est opéré, ici, un déplacement de la question de l’absence de pénis sur le vagin, le vagin n’étant pour beaucoup d’hommes qu’un pénis inversé, rentré à l’intérieur.

Au cours de son analyse, cet homme a pu avoir quelques relations avec des femmes avec néanmoins la crainte de perdre son pénis ce qui le rendait anxieux. Fantasme assez banal chez le névrosé du « vagin denté » mais qui prend une résonance particulière chez le pervers puisqu’il est la résurgence du fantasme de la mère responsable de l’horreur de  la castration.

Dans le même temps il développe tout un discours sur le père qui, de brute épaisse est alors perçu comme un homme impuissant à supporter la dimension d’horreur mobilisée par le désir des femmes. La brutalité est perçue comme une défense légitime et le père devient victime à la place de la mère qui, elle, est alors responsable de l’horreur.

Ce renversement renvoie à une des composantes imaginaires favorites du fantasme pervers, à savoir l’idée d’un Père potentiellement incastrable pour peu que la mère, responsable de l’horreur  de la castration, l’ait entraîné dans la faute originelle du désir. Du même coup, tout le scénario s’inverse et c’est le père qu’il convient alors de protéger de l’ignominie de la mère. En ce qui concerne ce patient, l’allégorie victimiste du père ne dura pas et le ramena au plus vif de l’expectation initiale appelée par la question du désir de la mère c’est à dire cet enjeu crucial autour duquel se structure précisément toute la dynamique originaire du processus pervers.

Idéaliser sa mère est alors, pour le pervers, le mode d’évitement de l’inceste et l’aide à se déprendre de l’horreur de la castration mais du coup son accès à la sexualité l’oblige à opérer un clivage de l’objet avec :d’une part une mère phallique idéalisée, vierge de tout péché de chair, . toute-puissante, bienveillante, pur regard venant lui assurer l’impunité de ses actes. Image, regard qu’on retrouve dans le « tiers complice » nécessaire à soutenir la jouissance perverse.(le tiers complice tenant la place de l’Autre) et d’autre part, s’opposant à l’image idéalisée de la mère, on a l’image de la femme désirante , abjecte, repoussante, ravalée au rang de la putain, d’objet souillé et déchu parce que châtrée, objet pouvant être menaçant, susceptible de le mutiler de son propre pénis s’il venait à céder à son désir. Image qu’il projette sur sa partenaire érotique.

Ce rapport d’investissement antinomique que le pervers va entretenir avec les femmes n’est pas sans évoquer celui de l’obsessionnel ou de l’hystérique mais la logique dans laquelle va s’inscrire le désir pour chacun est différente d’où la nécessité d’établir un diagnostic différentiel avant de poser le diagnostic de structure perverse.

Par le désaveu du désir de la mère, de la différence des sexes et donc de la castration symbolique, le pervers désavoue dans le même temps la loi de la filiation et la loi du désir ce qui n’est pas sans soulever des questions ne serait-ce que celle de savoir comment il ne sombre pas dans la psychose ce qui nous amène à envisager quelle est sa position face à l’instance paternelle. En maintenant la mère phallique comme lieu du désir dont elle aurait la toute-puissance et l’autosuffisance, on ne voit pas très bien ce que le père aurait à lui offrir. Il n’est pas celui qui « l’a », il est donc châtrée et sujet désirant. L’ambiguïté que maintient la mère, quant à son désir, tourne le père en dérision et laisse entendre à l’enfant qu’il s’agit là d’un appel au défi et à la transgression : autres traits caractéristiques de la perversion

Le pervers, par ailleurs, considère le père comme agent d’une castration réelle et donc responsable de l’horreur. Pour lui, le père n’est qu’un instrument assez niais de la Loi. Ce qui pose la question de savoir comment le pervers va-t-il alors pouvoir surmonter cette horreur de

la castration qui fait pour lui figure de mutilation, de blessure béante sans éprouver l’angoisse de rétorsion qu’elle ne peut manquer de susciter et accéder à la jouissance ?

Comme on le sait, le pervers rejette la mère comme femme désirante, qui enfante  (d’où son rejet de la procréation) et le désir est donc considéré, par lui, comme un péché, une faute ne pouvant s’exprimer que par la voie de l’expiation et de la purification (ce qui explique les visés moralisatrices, rigoristes, mystiques ou autres de certains pervers). Promulguant une loi qui évite la castration sans interdire la jouissance, la jouissance ne lui sera cependant accessible qu’au prix d’un simulacre de la  castration (celle où la mère a été châtrée) que ce soit en offrant son corps à la douleur ou à la déchéance (masochiste) ou que ce soit en se faisant l’instrument de la castration, maniant fouet ou autres accessoires (sadisme). Si vous vous plongez dans la littérature libertine, vous remarquerez que dans les scénarios des fantasmes de pervers, la castration s’annule toutefois dès qu’elle s’accomplit : les corps déchirés, lézardés retrouvent leur intégrité, une pommade miracle efface instantanément toute trace de blessure etc. « Le pervers réussit à faire de l’autre et de sa jouissance la preuve de la non existence de la castration et la preuve que la castration est elle-même, dans son horreur, forme de jouissance » (13)

Ce qui nous amène à la question du fantasme sur lequel je ne m’étendrai pas car n’oublions pas qu’en dépit de son savoir et de cette vérité qu’il veut prouver, le pervers est noué dans le fantasme exactement de la même façon  que le névrosé, à savoir en place d’objet. C’est ce que montre d’ailleurs la réversibilité des scénarios sexuels, commune à la névrose et à la perversion, réversibilité qui rend en effet  possible, dans les deux cas, la permanence de l’objet, pivot du fantasme.  Le rôle de l’objet “a”  dans le fantasme – qui vient en lieu et place de l’objet perdu  –  est de maintenir présent la croyance archaïque de la toute puissance du désir dont chacun garde plus ou moins trace. Cette toute puissance est toujours mortifère pour l’autre dès lors qu’il vient  – notamment dans les fantasmes érotiques  –  remplacé l’objet a. Cette substitution répond, en effet, à un vœu de mort à l’endroit de l’autre mais comme chacun sait, les vœux de mort ne suffisent pas à tuer et la réalité de l’autre viendra de toute façon toujours battre en brèche son mirage narcissique.  Là, où le pervers fait scandale, c’est qu’il vient, au fond, dévoiler ce que tout un chacun partage avec lui (dans les fantasmes). Dans les scénarios pervers, le désirant se présente, en effet, comme non assujetti à la réalité de l’autre et il remodèle la réalité dans le moule de son seul désir. D’après Calligaris, c’est la nécrophilie qui  illustre au mieux ce qui distingue phénoménologiquement le fantasme névrotique du fantasme pervers : « le mort est l’instrument adéquat à la jouissance de son Autre, instrument qu’il connaît et qu’en dernier ressort il se sait être. Rien de nouveau, si ce n’est que le cadavre est l’horizon vers quoi le pervers pousse son partenaire…. Ce n’est pas le cadavre, la loque qui fait l’horizon du partenaire du pervers, ce serait plutôt le corps vivant mais cliniquement mort. Il faudrait inventer le mot de physiophilie »(14) comme le suggérait d’ailleurs aussi Melman dans son dernier livre[10]. Ceci éclaire sans doute l’aspect inanimé, momifié, manipulé de l’autre dans les scénarios du pervers où cet autre est complètement asservi à sa volonté et totalement nié comme sujet de parole et de désir ce qui fait dire à Lacan  que « le sujet s’épuise à poursuivre le désir de l’autre qu’il ne pourra jamais saisir comme son désir propre parce que son désir propre c’est le désir de l’autre. C’est lui-même qu’il poursuit. Le désir pervers se supporte de l’idéal d’un objet inanimé. Mais il ne peut se contenter de la réalisation de cet idéal. Dès qu’il le réalise, au moment même où il le rejoint, il perd son objet »(15)

Pour dire quelques mots au sujet du défi et de la transgression qui sont, sur un autre mode,  aussi des caractéristiques propres aux structures névrotiques, le défi est vite repéré comme « outrages aux mœurs » avec une visée de scandale et il ne fait pas de doute que le pervers prend un malin plaisir à violer les lois et commettre des actes plus ou moins illégaux mais ce que le pervers défie c’est en fait le savoir établi par la loi, qu’il s’agisse d’une loi morale, éthique, légale ou qu’il s’agisse de l’ordre du monde. Défi qui consiste à remettre en question leur bien fondé. Il défie, comme nous l’avons vu, la réalité du  sexe féminin par un fétiche  ou  en  déguisant une  femme  en  agent  de la castration  au  pouvoir  absolu  avec  les “armes” nécessaires au sacrifice et qui va faire de lui « celui qui, de son propre désir, propose son corps à la mutilation et prouve, par la jouissance qui est la sienne, que la douleur est plaisir, que l’horreur est fascination, que la castration est une forme épurée de la jouissance. » (16)

Nous allons nous pencher un instant sur un cas clinique (17) qui permet de repérer la structure  du pervers et ce qu’il en est du fantasme.  Il  s’agit  de  l’observation  d’un fétichiste[11]

Le fétiche de Jacob est un bock à lavement rempli d’eau très chaude ce que le patient exprime en ces termes : « Je n’ai qu’à penser à un bock à lavement rempli d’eau et débordant pour avoir une érection. Je ressens alors une excitation telle que je dois aller aux toilettes pour me masturber. »

Jacob situe ce type de stimulation sexuelle aussi loin que remontent ses souvenirs et le rite masturbatoire actuel ainsi que l’administration d’un lavement (que nous verrons plus loin) aux environs de 9 ou 10 ans.

Les fantasmes s’élaborèrent progressivement jusqu’à l’âge de 13 ans et n’ont pas subi de changement radical depuis cette époque. Par deux fois, la vue d’un bock exposé dans la vitrine d’une pharmacie alors qu’il passait dans la rue, provoqua une érection et une éjaculation. Lors des séances d’analyse, Jacob se montra très gêné par les érections qui se produisaient chaque fois qu’il parlait de ce bock ou du lavement.

Jacob est un physicien réputé. Ses parents étaient des émigrants russes, juifs orthodoxes. Son père, artisan ébéniste, homme calme et sensible, s’était adapté très difficilement au milieu industriel américain. Pendant toute sa jeunesse, Jacob fut très gêné de ce que son père parle mal l’anglais et n’ai jamais appris à écrire.

Sa mère, femme vigoureuse et obsessionnelle, était arrivée très jeune aux États-Unis. Elle était très fière d’être une américaine capable de s’exprimer dans la langue du pays sans accent étranger. Le patient dépeint parfaitement les exigences de propreté qu’avait sa mère soulignant comme pour nous en donner une preuve : «  après 23 ans, elle put vendre la table et les chaises de la salle à manger comme si elles étaient neuves »

Jacob est marié depuis 12 ans. Il est père de 2 garçons, le deuxième enfant est né au cours de la seconde année d’analyse. Il décrit sa femme comme une personne remarquable, jolie, spirituelle, intelligente et très grande : « ..plus grande que moi, avec une poitrine opulente : c’est le  type de femme que j’aime ». Il reconnaît qu’elle ne s’intéresse guère aux ébats amoureux et qu’en fait, lors de leurs relations intimes, elle est prise de fou-rires aigus ou lui lance des bourrades, lui rappelant, dit-il,  un  homme déguisé jouant le rôle d’une séductrice  dans  un film  de  Charlie Chaplin. Jacob n’était pas amoureux de sa femme quand il l’épousa et il ne sait d’ailleurs pas s’il est capable d’aimer[12]. Elle est une femme que les autres hommes désirent et qu’ils lui envient.  De plus :  « c’est une vraie américaine ».  Elle est, en effet, originaire du Far West et catholique irlandaise. Jacob évoque avec une regret

 

 

Jacob n’a jamais eu de difficulté à établir des relations sexuelles avec une femme car, comme il le dit lui-même : «  il y a toujours le fantasme et, lorsqu’on a des rapports sexuels avec une femme, on garde en soi le secret espoir qu’un jour, elle acceptera de jouer le rôle de la femme torturée… permettant la réalisation du fantasme ».

Ce ne fut qu’après deux ans et demi de traitement que Jacob fut en mesure de parler ouvertement des raisons conscientes qui l’avaient poussé à entreprendre une analyse. Si on peut dire que les pervers font une demande perverse à leur analyste, Jacob en est une illustration parfaite. Il reconnaît qu’il a été très déçu par l’analyse parce qu’il y était venu non pas pour résoudre ses problèmes mais pour apprendre à manipuler le pouvoir de l’inconscient de façon à utiliser ce pouvoir pour maîtriser les autres et leur inspirer, malgré eux, le désir de se soumettre à ses fantasmes sadiques.

Dans son fantasme masturbatoire, Jacob observe une femme dominatrice qui torture   une   autre   femme.  La   femme   torturée,   après   avoir  subi  de  grandes humiliations,  est  ligotée  d’une  manière  tellement  compliquée  qu’elle  n’a  plus aucune  liberté de   mouvement  ni  la  possibilité de  protester[13].  Une  des  tortures infligées consiste à fixer des pinces à linge au bout des seins de la victime qui ressent une douleur violente mais exquise qui l’excite sexuellement contre sa volonté[14]. La prolongation de la stimulation et de la tension qui en résulte est érotisée : La rétention de la tension est assimilée à une rétention de selle et est ressentie comme une excitation érotique. Pour Jacob, le moment ultime est celui où la femme dominatrice administre un lavement à sa victime.  L’eau de lavement doit être très chaude et le bock si plein qu’il déborde. Dans son fantasme, la victime lutte courageusement, de toutes ses forces, essaie de ne pas perdre le contrôle de son contenu anal lors de l’administration du lavement. Finalement, elle le perd quand même et cette perte est ressentie par elle comme un orgasme. C’est à ce moment là que Jacob a lui aussi un orgasme et qu’il éjacule.

Au cours de « ses petites orgies », Jacob met les vêtements de sa femme comme il mettait, dans le temps, ceux de sa mère. Puis il s’adonne à des expériences nombreuses et compliquées pour se ligoter. Il est très fier des connaissances  qu’il  a  acquises  dans  ce  domaine et la perfection qu’il a atteinte :

« Je connais certainement un millier de méthodes pour ligoter quelqu’un » proclame-t-il. Ces expériences sont suivies d’une période où il s’introduit dans l’anus divers objets allant des bougies aux lampes de poche, en passant par des manches de casseroles.

Au cours d’une de ses orgies, il lui est arrivé un jour de ne pas parvenir à retirer une lampe de poche en place. Cet incident fut suivi de fantasmes passagers où il se voyait hospitalisé et opéré. Son angoisse fut telle qu’il songea alors au suicide plutôt que de faire face à ceux qui le démasqueraient. Il parvint finalement à extraire l’objet mais il arriva le lendemain à sa séance en claironnant : « Vous avez failli perdre hier un de vos malades »

Puis, à nouveau, Jacob se ligote et introduit son pénis et ses testicules dans un petit sac du soir en velours noir qu’il cache soigneusement et qu’il conserve à cet effet depuis des années. Il tire les cordons très fort jusqu’à ce que la douleur apparaisse.  Pendant  l’analyse,  au travers  de ses associations,  il lui est apparu que les cordons du sac serrés très fort  et la douleur éprouvée alors étaient l’équivalent de la scène de torture avec les pinces à linge fixées sur les seins de la victime dans son fantasme.Après quoi, Jacob s’administre un énorme lavement si chaud qu’il en est douloureux. A   mesure  que  la  pression  monte,  le  contrôle  est  de  plus  en  plus

difficile et Jacob commence alors un mouvement des jambes soigneusement rythmé qui finit par un orgasme…

Un autre souvenir revient au cours d’une séance : Jacob raconte comment sa mère préparait chaque semaine le sabbat juif en nettoyant à fond la maison le vendredi soir. Juste avant le coucher du soleil, au début du sabbat, elle  terminait sa tâche en prenant un bain puis en s’administrant un lavement. Jacob  se souvient très bien qu’il se cachait  pour coller son oreille contre le mur de la salle de bain  afin d’écouter  les  bruits  que  faisait  entendre  sa mère. Il imaginait qu’elle introduisait dans  son  anus le  tuyau  du  bock  à lavement,  un tuyau  dont  il  imaginait  aussi le gonflement au fur et à mesure que progressait le lavement : « C’était comme si un pénis particulièrement puissant et insidieux se frayait lentement un passage à l’intérieur de son corps, puis gonflait, gonflait jusqu’à ce qu’elle ne puisse plus le supporter » ce qui excitait vivement Jacob qui, alors, se masturbait.

La description des scènes au cours desquelles Jacob écoutait les bruits que faisait sa mère dans la salle de bains évoque étrangement les termes si souvent employés par certains patients décrivant leurs souvenirs de la scène primitive.

Jacob retrouva par ailleurs un autre souvenir, celui d’un lavement administré par son père, mais il croit bien n’en avoir jamais reçu de sa mère…

Cette observation nous révèle les caractéristiques mêmes du fétiche en position d’objet cause du désir, objet dont il ne fait aucun doute qu’il appartient à la mère mais ce qui intéresse le sujet pervers, c’est quelque chose qui est au-delà de la femme. Il lui faut une femme qui reste voilée, cachée ou qui soit éventuellement déguisée en homme. Dans cette observation, il ne fait, par ailleurs, aucun doute que le sujet est pris dans une identification imaginaire à sa mère, identification  qui implique un rapport duel et de réciprocité. Au sujet du foutoir qui règne dans son appartement, lorsque Jacob fait remarquer que : « c’est comme si des voleurs… » il nous signifie que, lui, il a bien volé les traits de sa mère.

Jacob est ligoté au désir maternel et, au fond, sa femme a les mêmes traits que sa mère pour l’essentiel : l’une est obsessionnelle en nettoyant, l’autre l’est par le foutoir, la merde dans laquelle elle laisse son appartement.

Si scène primitive il y a  (entendre métaphoriquement sabbat = scène primitive), il s’agit d’une scène sadique-anale dans laquelle il y manque néanmoins une élément important , à savoir le père. Ce qu’on peut souligner c’est que la mère est la proie d’un désir anal plus qu’évident et pour le sujet, cette réalité obture ce qu’il en est de la femme.

Quoi qu’il en soit cette scène n’a pas grande importance pour le sujet dans la mesure où ce qu’il vise, c’est déjà le désir de l’autre,  où il est pris dans les rets de la demande de l’autre (autre = mère ici ) Si l’identification imaginaire à la mère ne fait aucun doute, le symptôme signifie qu’il y a néanmoins retour à du symbolique par la voie du grand Autre en ceci qu’il l’a repéré par rapport à sa jouissance :  le sujet n’est pas à la place de la mère mais il se fait objet de la jouissance de l’Autre.

Dans ce qui s’exerce de sa volonté à lui d’occuper, d’investir l’objet de la jouissance de la mère, il tend à se maintenir comme pur sujet de plaisir, celui qui pense, rationalise, décide, énonce sa volonté de jouir et qui va jusqu’à le décider contre la volonté de l’autre. (Dans cette observation, c’est dans le fantasme que ça s’énonce pour Jacob) Il s’agit du sujet de volonté : S

Mais dans le même temps, il est sujet désirant par rapport à l’objet cause de son désir, objet dont il n’a pas la maîtrise ni la décision et à l’égard duquel il est barré : $

Le clivage s’opère  ainsi chez le pervers entre :

le sujet désirant au gré de sa volonté (S)

le sujet barré en proie au désir ($)

Nous sommes donc en présence d’une « structure quadripartite…toujours indispensable dans la construction d’une ordonnance subjective. Ce à quoi satisfont nos schémas didactiques. » (18) Les éléments de cette structure qui est celle du fantasme pervers[15] nous renvoie au schéma mis en place par Lacan :

S : sujet brut de plaisir (S pathologique)

a : objet cause de désir. Dans la perversion, cet objet est innombrable : tout peut venir en “a”. Chez Jacob, c’est le bock à lavement. Bien qu’il soit en proie à cet objet, Jacob n’en énonce pas moins sa volonté de jouir (V)

V : volonté de jouir mais elle ne peut passer que par l’évanouissement du sujet ($) en rapport avec la cause de son désir (a) d’où   $?a  (formule du fantasme en tant que le désir a à s’accommoder de lui)[16]

$ : sujet barré, exécutant aveugle de son désir

mais « de son fantasme, il n’en fait pas grand chose….dans la mesure où son « a » est postiche…. Le vrai objet que cherche le névrosé est une demande, il veut qu’on lui demande, il veut qu’on le supplie… » (J.Lacan : l’Angoisse – pp. 49 à 51) et c’est pourquoi il reste « coincé » en  $?D (sur le graphe du désir de Lacan)

Chez le névrosé, ne viennent en “a” que les « objets a » dénombrés par Lacan et cet « objet a » n’est pas mis à profit pour qu’apparaisse la volonté de jouissance.  Chez  lui,  l’objet est en place du manque et s’énonce au lieu de l’Autre ce qui place le névrosé en position de demande sans cesse renouvelée : « qu’est ce que vous voulez savoir ? qu’est ce que vous voulez que je vous dise ? etc…

Le pervers peut aussi en jouer mais, lui, il sait quel est l’objet cause de  son désir. Dans le cas de Jacob, on voit bien à quel point cet objet est intimement lié à la mère et qu’en fait, ce ligotage, cet art du ficelage dont il est très fier est  précisément dans ce que « a » est ficelé à A.

On observe aussi que ce qui fait la loi dans ce système, c’est bien l’innombrable de a. La cause du désir est en même temps la loi de son désir et ce qu’elle a de pervers cette loi c’est qu’elle n’introduit pas le – ?????désaveu de la castration).

C’est une observation intéressante par la superposition d’une névrose obsessionnelle et de   toute  une  symptomatologie  de  nature perverse et c’est dans ce sens-là qu’on peut repérer l’acting-out  chez  ce   sujet.  Dans  les  fantasmes,  le  fétiche  cède  le  pas  à  l’analité  jusqu’à l’accident (lampe de poche). Autrement dit, le sujet, avec sa lampe de poche, montre bien le chemin à l’analyste et ceci nous amène au fait qu’il n’est pas possible de « guérir » le fétichiste si nous n’avons pas au préalable réglé la problématique obsessionnelle. Autrement dit encore, lorsqu’on accepte un pervers en analyse, il faut le considérer si possible, au départ, comme un névrosé avant tout.

???

La perversion est-elle analysable ? C’est une question qu’il est difficile de passer sous silence lorsqu’on parle de la perversion et, à ce sujet, les analystes adoptent des positions très variables.

Dans son article sur « Le fétichisme », Freud  ne voit pas très bien ce qui pourrait motiver une analyse dans ce cas, le fétichiste sachant  très bien que le fétiche est une anomalie mais il est rare qu’il s’en plaigne . En règle générale, il en est plutôt satisfait et se félicite des facilités qu’il apporte à sa vie amoureuse[17].

Lacan, dans « Le désir et son interprétation » soutient que la perversion est quelque chose d’articulé, d’interprétable, d’analysable, et du même niveau exactement que la névrose. De nombreux analystes prennent, en effet, des pervers en analyses mais la plupart déplore que les cures se soient soldées par des échecs à plus ou moins long terme.

Quoiqu’il en soit, une cure avec un pervers n’est pas sans soulever de nombreuses questions du style : Le pervers faisant le désaveu de la castration comment ne pourrait-il pas faire  le   désaveu  des  avancées  de  l’analyse ?   Etant   perpétuellement   dans  le  défi  et  la transgression, comment ne va-t-il pas chercher à rendre inopérant le psychanalyste ? Dans la mesure où il sait ce qui lui manque et ce qu’il faut pour combler son manque, le pervers peut-il se présenter avec une demande qui ouvrirait sur un désir ?  et peut-il alors mettre l’analyste en position de sujet supposé savoir ? ce qui ne va pas sans poser des questions d’ordre éthique et transférentielle.  Ne va-t-il pas chercher à mettre l’analyste en position de partenaire pervers ou en témoin à qui s’adresserait son défi ? etc… A cet égard, il n’est pas rare que les pervers arrivent avec un contrat à faire signer par leur analyste ce qui met ce dernier très vite au parfum de la place qu’il voudrait le voir occuper.

Le contrat, dans la relation perverse, engage les deux partenaires à respecter et à appliquer rigoureusement une série de règles  qui, de façon immuable va régler, orchestrer leur acte érotique et sans qu’aucun des deux ne puisse, à aucun  moment, changer  quoi que  ce soit. Le contrat n’a rien d’une déclaration d’amour , il a plutôt la rigueur d’un un acte notarié. Présenté à un analyste, il est clair que le pervers cherche à l’assujettir.

Mais le pervers peut trouver d’autres formes afin d’imposer ses exigences comme celle de forcer la main de l’analyste à entamer avec lui une analyse, ou  celle de ne pas lui dévoiler une donnée essentielle de façon à garder le contrôle de la situation, voire de le mener en bateau etc..

Par ailleurs, une analyse implique, de par son dispositif, l’absence du regard ce qui est intolérable pour un pervers qui a toujours besoin de capter dans le regard de l’autre, dans les expressions de son visage, les effets produits par les propos qu’il tient aussi sera-t-il amené à se retourner sans cesse pour dévisager longuement son analyste, le fixer dans les yeux ou pour s’assurer qu’il n’a pas bougé, qu’il bien est toujours à la même place (au sens propre comme au sens figuré). Certains refusent même, à cet égard, le divan pour lui  préférer le face à face.

Quoiqu’il en soit, lorsqu’on accepte un pervers en analyse, la vraie question réside, en réalité, dans le fait de s’interroger sur la fonction du psychanalyste[18] : se doit-il de ramener les patients dans  le “droit chemin” ? Sûrement pas ! La guérison vient de surcroît comme le soulignaient Freud et Lacan, mais l’analyste ne se doit pas d’avoir des visées thérapeutiques. Comme le souligne Clavreul,  l’analyste, avec un pervers, se doit par contre « d’avoir un véritable intérêt pour la question de l’objet, qui en fait souvent des artistes, et aussi leur donne une liberté dans la remise en cause des valeurs consensuelles de la société, ce qui en fait souvent des personnages brillants et novateurs. Il est légitime que les pervers ne soient nullement décidés à céder sur des valeurs qu’ils défendent et promeuvent. » (19)

Pour finir je vais emprunter encore à Joël Dor une mésaventure survenue à un analyste étranger victime d’une machiavélique intrigue perverse. (20)

Cet analyste, un homme d’un certain âge et d’une expérience indéniable,  reçoit un jour un homme de 40 ans qui se présente très vite comme un grand pervers , qui mène une vie très dissolue et soumise aux excentricités perverses les plus inquiétantes et scandaleuses dont l’analyste devient plusieurs fois par semaine le témoin.

Au bout de quelques temps, l’analyste finit par épingler des éléments répétitifs intrigants. Comme habituellement les pervers sont très sensibles à l’art de la manipulation, assuré qu’il était d’exciter la curiosité de son analyste, il fait état de séquences de sa vie passée et actuelle qui ne tarissent pas d’actes illégaux , de mensonges , de scandales où les protagonistes se succèdent dans des situations toutes plus inavouables les unes que les autres. Pour l’essentiel, il s’agit d’une existence absolument frénétique, de débauches délictueuses où le folklore sexuel semble n’avoir aucune limite.

L’analyste devint ainsi le témoin auditif des transgressions les plus impressionnantes, accomplies sur fond de vols, escroqueries, trafics, viols, qui font quelques fois la « une » des journaux. Il est évident que c’est avec cette complicité obligatoirement secrète que s’est amorcé pour ce patient, un espace prodigieux de jouissance au lieu même de sa cure ; cette jouissance étant d’autant mieux assurée qu’elle se trouvait garantie par le silence de l’analyste.

Plusieurs acting-out parviennent même à rendre l’analyste juridiquement complice de situations illégales autant qu’inextricables.

La cure se poursuit malgré tout en raison de la fermeté de l’analyste continuellement mis à l’épreuve sur le mode du défi. Précisément parce qu’il était inamovible de sa place d’analyste, ce patient va jouer ses « dernières cartes », comme on dit qu’on brûle ses dernières cartouches. Or, il s’avère souvent que, dans les stratégies perverses, les dernières cartouches sont justement des cartouches décisives au sens où elles ne ratent jamais leur objectif. Et cela dans la mesure même où l’essentiel de la manœuvre perverse consiste à ajuster la cible aussi longtemps qu’il est nécessaire de faire mouche au moment opportun.

Sans attendre, le cours de l’analyse prend un virage nouveau. Le patient devient chaque jour un peu plus prolixe quant au récit de ses amours perverses. Une description minutieuse des scènes sexuelles envahit le cours des entretiens, à la limite de l’insupportable. Dans ces scènes reviennent souvent les mêmes protagonistes qui s’adonnent à des excès acrobatiques à peine concevables et pour le moins fort dangereux. Tout se passe comme s’il fallait, en permanence défier cette limite irréversible qui s’appelle la mort.

L’analyste finit par identifier chez son patient un malaise grandissant et surtout la menace d’un danger imminent si rien ne venait introduire une pause dans ce débordement de jouissance. Ce moment d’emballement de jouissance, qui intervient un peu comme une supplique adressée par le patient à l’analyste, est un processus fréquent dans les cures de pervers, à saisir comme le signe précurseur d’un moment de rupture. Dans le meilleur des cas, c’est le patient qui interrompt lui-même sa cure. Il arrive cependant que la rupture soit consommée en raison d’un passage à l’acte tragique du patient.

Dans cette cure là, tout semble s’être passé comme si l’analyste s’était senti de plus en plus vivement interpellé par le torrent des insupportables récits que lui délivrait son patient. Envahi par une inquiétude grandissante, l’analyste va insensiblement glisser de la place qu’il avait jusqu’alors su maintenir, en devenant peu à peu directif. Glissement fatal s’il en est, puisque c’était là le signal attendu par son patient pour assener les derniers coups de boutoir dans son entreprise perverse.

Le patient se montre progressivement sous un jour de plus en plus effroyable aux yeux de l’analyste, au fur et à mesure qu’il délivre subtilement l’identité authentique de ses protagonistes. Petit à petit vient aussi se démasquer une cohorte de personnages dont certaines personnalités éminentes des milieux intellectuels locaux.

Pas moins d’un an et demi de cure fut nécessaire à ce patient pour qu’il accomplisse sa pernicieuse mission et disparaisse.

Qu’importe, au pervers, le prix à payer, dès lors que le défi et la transgression sont soutenus jusqu’à leurs plus funestes extrémités.

Présumant l’analyste mûr pour être achevé par une ultime révélation, il dévoile l’identité d’une de ses partenaires sexuelles les plus dépravées et les plus lubriques : elle n’était autre qu’une des filles de l’analyste.


[1] p.53-54 – 145 -156
[2] p. 174 (note 33)
[3] .Cf. Les mutations de la Jouissance , numéro 2 de La Célibataire , EDK, été-automne 1999
[4] Cf. J.Lacan : “Les trois temps de l’Œdipe” in Les formations de l’inconscient, leçons du 22-01-58 et 29-01-58 ; Ed. du Seuil ; pp. 179 à 212
[5] Fétiche vient du latin feitiço = artifice.
[6] Le désaveu est à la perversion ce que la dénégation est à la névrose et ce que la forclusion est à la psychose
[7] Sur la question de l’être et de l’avoir, Cf. J.Lacan : Le désir et son interprétation – Ed. interne AFI, PP. 224-225
[8] Il est important de bien saisir que ce qui est en jeu dans la perversion, ce n’est pas le sexe de la femme mais le manque qu’il incarne, à savoir le Phallus dont la définition est absolument essentielle si on veut saisir en quoi le phallus du pervers est anonyme (Cf. Lacan : L’Identification – leçon du 02/05/62 – pp.272-273 – Ed. interne AFI ).
[9] Il s’agit d’un fragment clinique très expurgé de toute connotation personnelle et publié avec le consentement du patient. (note de J. Dor)
[10] L’homme sans gravité – Ed. Denoël – p. 21
[11] le fétichisme est l’illustration princeps de la perversion et nous offre le schéma le plus exemplaire de la structure perverse. Le fétichisme est, par ailleurs à l’œuvre dans toutes les formes de la perversion (que ce soit de façon latente ou effective) ce qui fait dire à certains auteurs que le fétichisme est la clé de voûte des perversions. D’autres auteurs pensent, par ailleurs, que le fétichisme est aux perversions ce que le délire de filiation est aux psychoses dans le sens où il ne peut pas y avoir de psychose qui ne se fonde sur un délire de filiation.
[12] C’est, en effet, une question qui se pose. L’autre n’existe pas en tant que tel pour le pervers et la seule forme d’amour qu’il peut manifester est de l’ordre de l’amour narcissique primaire comme en témoigne de façon évidente l’homosexuel et nous renvoie au jeu de mots dont usait souvent Lacan sur m’aime et même. (homo = le même)
[13] L’autre « utilisé » dans le fantasme pervers est toujours muet, privé de parole comme de son désir
[14] Provoquer une excitation sexuelle contre la volonté de la victime est un élément essentiel du contenu érotique de fantasme d’être battu et cet élément ne manque jamais d’apparaître dans toute observation de fétichiste. Lacan souligne d’ailleurs, à cet égard, que « c’est par l’analyse d’un enfant est battu que Freud a véritablement fait entrer la perversion dans la dialectique analytique » (Formations de l’Inconscient pp. 230-231)
[15] Ce passage concernant la structure du fantasme pervers a été omis pendant la conférence.
[16] « Le pervers est celui qui intègre le plus profondément sa fonction de sujet à son existence de désir » (J.Lacan : Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse- p. 187) ce qui n’est pas sans fasciner le névrosé puisque, pour lui, il n’en est pas de même. Le névrosé cherche à prouver la maintenance de son désir, « il se désire désirant. » (J.Lacan : Le désir et son interprétation – Ed. interne ALI – p. 439) mais « de son fantasme, il n’en fait pas grand chose….dans la mesure où son « a » est postiche…. Le vrai objet que cherche le névrosé est une demande, il veut qu’on lui demande, il veut qu’on le supplie… » (J.Lacan : l’Angoisse – pp. 49 à 51) et c’est pourquoi il reste « coincé » en  $?D (sur le graphe du désir de Lacan)
[17] Le fétichisme date de 1927 mais dans une petite note ajoutée en 1915 aux Trois essais sur la théorie de la sexualité, il définissait la perversion comme une régression vers des tendances infantiles « due au fait que d’autres courants de la vie sexuelle n ‘avaient pas avoir leur libre développement et c’est pourquoi les perversions positives peuvent, elles aussi, être traitées par les procédés de la théorie psychanalytique. » p. 188 (note 87)
[18] Cf. J.P.Hiltenbrand : “ De quoi s’autorise le psychanalyste ? ” in Discours psychanalytique n° 4, septembre 1982.

Bibliographie :

(1) S. Freud : Trois essais sur la théorie de la sexualité – Collection idées, Gallimard – p. 47

(2) J. Lacan : Les formations de l’inconscient, leçon du 15-01-58 – Ed. du Seuil – p. 163

(3) J. Lacan : La relation d’objet et les structures freudiennes, leçon du 16-01-57 – Ed. interne AFI –pp.115-116 et 121 à 123
J. Lacan : L’angoisse, leçon du 05-12-62 – Ed. interne AFI – p. 49

(4) Interview de Jean Clavreul, in Apertura, vol. 5, 1991, « Perversion » p. 76

(5) Piera Aulagnier : Remarques sur la féminité et ses avatars, in Le désir et la perversion – Ed. du Seuil – p. 79

(6) J. Lacan : L’identification, leçon du 02-05-1962 – Ed. interne AFI – p. 272

(7) M. Czermak : Notes sur les perversions dans leur rapport à la vie de groupe, in Discours psychanalytique n°4, septembre 1982. Dans cet excellent article, M.Czermak rapporte un cas clinique très intéressant.

(8) N. Kress-Rosen : Questions freudiennes, in Discours psychanalytique n°4, septembre 1982

(9) S. Freud : Abrégé de psychanalyse – PUF – p. 82

(10) J. Lacan : Le désir et son interprétation, leçon du 24-06-59 – Ed. interne AFI – p. 489

(11) J. Lacan : Les formations de l’inconscient, leçon du 05-03-1958 – Ed. du Seuil – pp. 258-259

(12) J. Dor : Structure et perversion – Ed. Denoël – p. 163à 172

(13) P. Aulagnier : La perversion comme structure, in l’Inconscient, avril-juin 1967- PUF- p. 12

(14) Contardo Calligaris : Hypothèse sur le fantasme – Ed. du Seuil – p. 85-86

(15) J. Lacan : Les écrits techniques de Freud, leçon du 12-02-1958 – Ed. du Seuil – pp. 246-247

(16) P.Aulagnier : La perversion comme structure, op, cit., p. 34

(17) S. Stewart : La sexualité perverse – études psychanalytiques – Collection Science de l’homme – Ed. Payot – pp. 170 à 178

(18) J. Lacan : Kant avec Sade, in  Ecrits – Ed. du Seuil – p. 774

(19) Interview de Jean Clavreul , op, cit., p. 77

(20) J. Dor : op, cit, pp. 200 à 202